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666.667 Club

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Noir Désir

par Thibault le 24 juin 2008

4,5

Paru en 1996 (Barclay)

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En 1994, Noir Désir est épuisé. La tournée de l’album précédent, Tostaky, a été extrême et a laissé des marques. Le chanteur Bertrand Cantat perd sa voix et se fait opérer des cordes vocales, une sonnette d’alarme selon lui. Les autres membres du groupe, Serge Teyssot Gay à la guitare, le bassiste Frédéric Vidalenc et le batteur Denis Barthes, sont également à bout. Les Bordelais font alors ce qu’ils ont déjà fait auparavant, une pause pour se ressourcer, chacun de son côté. Poussé par les autres, Serge enregistre son premier disque solo, Silence Radio. Denis joue avec Edgar de l’Est. Bertrand passe deux ans entre voyages et rééducation médicale. Le groupe publie le double live Dies Irae, une façon de tourner la page. Ce repos permet au groupe de se poser les bonnes questions, les plus fondamentales. Dans une interview, Serge et Denis racontent :

S : « A chaque fois qu’on se retrouve, on se demande avant tout si on a vraiment envie de continuer ensemble. »
D : « On ne fait pas un album de plus parce qu’on a un contrat avec la maison de disques ou parce que des gens l’attendent et qu’on a une tournée à faire dans la foulée. Ces considérations passent toujours en arrière-plan. »

Le groupe discute et sent quand c’est bon, quand l’atmosphère entre les membres est propice à de nouveaux morceaux. Ainsi le départ de Fred alors que plusieurs morceaux sont déjà entamés ne bouleverse-t-il pas Noir Désir ; il se fait sans animosité ni rancœur. Jean-Paul Roy, alors roadie du groupe, propose de dépanner. Il amène avec lui un jeu de basse moins punk et surtout son caractère solide et simple, sa lucidité, celle qui manquait souvent à Noir Désir. Il devient ainsi membre du groupe à part entière. Selon les mots mêmes de Denis :

« Jean-Paul a le recul que nous n’avons pas, du genre « Mais pourquoi on se prend la tête, on devrait faire comme ça ». Et c’est vrai que lorsqu’on y réfléchit, on se dit qu’il a raison. »

Et musicalement, son arrivée va faire évoluer le son du groupe, il se trouve rapidement avec son batteur et permet la construction de nouvelles rythmiques. Là encore, Denis en parle :

« Musicalement, en tant que batteur, j’ai souvent eu l’impression de jouer avec trois guitaristes et là, j’ai un bassiste. Ça ne veut pas dire que je n’aimais pas jouer avec Fred ! C’était autre chose, c’est tout. C’est la première fois que la rythmique change à ce point. Ça va s’entendre. »

Effectivement, dès le premier morceau, on sent que Noir Désir a évolué. Finies, les attaques frontales à la Here It Comes Slowly ou A L’Arrière des Taxis qui ouvraient les précédents albums. Le morceau titre est un instrumental déviant, où se mêle guitares rêches, cuivres tordus et changements de tempos. Le son a évolué surtout, il est dans la continuité de Tostaky (même producteur, le très bon Ted Niceley, figure notoire du rock indépendant), et même si le jeu de guitare de Serge et Bertrand est reconnaissable, les choses ont gagné en nuance et en amplitude. Fini la saturation extrême et le déluge ininterrompu. La section rythmique se fait plus souple, plus riche, prend plus de relief et permet plus de possibilités. Le son des guitaristes est plus professionnel, moins sale mais d’une vigueur incroyable. Un son rare, à la fois sec et ronflant, très puissant et précis. Cette production nickelée permet de mieux apprécier le jeu de guitares offert par Serge et Bertrand. Fans d’AC/DC comme de Shellac, ils grattent des riffs simples et imparables (Fin De Siècle [1], Un Jour En France ou Les Persiennes) mais gardent toujours en arrière-plan des poussées presque noisy, où les guitares crissent et dérapent violemment. A la batterie, Denis s’améliore aussi, il développe un jeu personnel qui devient très reconnaissable, composé principalement de frappes syncopées entre cymbales et toms. Au final, si les compositions de 666.667 Club sont moins immédiates, peut être moins fluides que sur les précédents albums, elles sont au moins aussi bonnes et sûrement plus abouties car plus diversifiées.

Ainsi trouve-t-on à côté de morceaux très rock dans la continuité de Tostaky des chansons plus délicates, comme A La Longue, qui repose sur quelques arpèges de guitare et sur la voix de Bertrand, beaucoup plus mise en avant que par le passé. A Ton Etoile est construit sur un tempo plus nonchalant, avec une mélodie soignée. Ernestine est de loin la chanson la plus arrangée, avec un violon (joué par le hongrois Félix Lajkó), des nappes d’orgues et un chant plus posé. Ces morceaux moins nerveux permettent à l’album de respirer ; l’enchaînement des pistes mené pied au plancher sur les disques précédents pouvait fatiguer, ici il a été agencé par le producteur Ted Niceley de façon à rendre l’écoute à la fois variée, cohérente et plus souple. Les bienfaits du producteur ne s’arrêtent pas là ; avec le groupe, il tire le meilleur des morceaux en mixant parfaitement chaque instrument (beaucoup de nuances, de sons se découvrent peu à peu) et en construisant des nappes sonores épaisses mais digestes comme sur le grandiose Lazy. Un véritable morceau de bravoure [2] qui finit dans une apothéose de voix se cognant entre elles et de fracas de guitares. Un autre apport essentiel est celui d’Akosh Szelevényi (dit Akosh S) qui joue du saxophone sur trois morceaux et des percussions sur beaucoup d’autres. A lui seul, il transcende le final de Les Persiennes dans une poussée quasi stoogienne. Sur Fin De Siècle, probablement le meilleur morceau de l’album (et peut-être même du groupe) il fait retentir son instrument dans un feu d’artifice sonore vertigineux.

Le disque sort à la fin de l’année 1996 et est un très grand succès critique et commercial. Aidé par le carton des singles Un Jour En France et L’Homme Pressé, il atteint la première place des charts français, un exploit pour un groupe de rock. Bien mieux, pratiquement toutes les polémiques autour du groupe cessent. Auparavant, Noir Désir était souvent décrié : voleurs éhontés du Gun Club pour certains, romanticos-torturés à la petite semaine et pâles tentatives d’imitation de Jim Morrison pour d’autres, les Bordelais étaient souvent attaqués dans tous les sens. Et ces attaques venaient autant de groupes ou personnes de leur milieu d’origine (le courant alternatif des années 80) que de journalistes peu pertinents. Désormais, le groupe assume et concilie très gros succès populaire et intégrité autant musicale qu’intellectuelle. Le groupe est respecté et pris au sérieux - tout en se défendant d’être un modèle. Dans les interviews, Bertrand répète régulièrement, à propos de morceaux tels Un Jour En France avec son vers percutant (« FN Souffrance, qu’on est bien en France ») : « nous ne sommes ni des prophètes, ni des professeurs. Ce morceau est sans prétention. » Et quand on lui demande à propos d’A Ton Etoile si Noir Désir est l’étoile de quelqu’un, il répond que « Sincèrement, [il] espère que non ! »

L’album est alors qualifié par certains comme celui du passage à l’âge adulte, mais là encore, le groupe se méfie des étiquettes. Dans une interview accordée à Rock Sound, Bertrand déclare : « Je ne sais pas vraiment ce que c’est que l’âge adulte. Nous avons vieilli et passé avec le rock à l’âge où l’on est un peu plus sages. On est plus cyniques par rapport aux choses du rock désormais. C’est peut-être prendre conscience de l’âge adulte... » Car ce qui motive « les Gros », comme ils aiment se surnommer eux-mêmes, c’est toujours la passion, celle qu’ils expriment dans leurs concerts (la tournée qui suit est fantastique, Zénith mis à genoux, Eurockéennes dantesques, performances à rallonges…) et qui leur sert de moteur. Bertrand :

« Notre principe est de laisser remonter avec la musique ce qui nous préoccupe le plus. Six mois avant de faire un album, je suis incapable de dire quels seront les thèmes abordés. Les mots et les notes arrivent spontanément et on voit si on s’y retrouve. C’est comme des bulles qui remontent toutes seules à l’air libre. Et quand elles font surface, c’est notre vérité du moment. »



[1dont le riff est pompé sur Peace Frog des Doors

[2qui atteint des sommets d’intensité en concert, foncez écouter un peu les versions d’En Public ou du DVD En Images pour vous en convaincre !

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Tracklisting :
 
1. 666.667 Club (3’40")
2. Fin De Siècle (5’34")
3. Un Jour En France (3’12")
4. A Ton Etoile (4’27")
5. Ernestine (4’41")
6. Comme Elle Vient (2’25")
7. Prayer For A Wanker (3’09")
8. Les Persiennes (4’08")
9. L’Homme Pressé (3’45")
10. Lazy (5’33")
11. A La Longue (4’27")
12. Septembre En Attendant (3’01")
13. Song For JLP (piste non listée sur le disque) (3’28")
 
Durée totale : 50’39"
 
Sources :
 
Interviews accordées à Rock Sound, aux Inrockuptibles et à JC Panek.