Portraits
Alice In Chains, The Darkest Hole

Alice In Chains, The Darkest Hole

par Brice Tollemer le 23 janvier 2007

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 Down In A Hole

Alors que l’on loue les qualités métalleuses du groupe, Alice In Chains surprend une nouvelle fois. En plein succès et en pleine déferlante grunge, le groupe sort au mois de février 1992 Sap, un EP acoustique de toute beauté. Cette fois-ci, c’est Jerry Cantrell qui se colle au chant. Brother, Am I Inside, Got Me Wrong et Right Turn sont des compositions de très haut niveau, qui prouvent une fois encore que le groupe possède à la fois le sens de la mélodie et la qualité d’écriture. Quelques guests font de plus leur apparition sur ce disque, Ann Wilson (de Heart) sur Brother et Am I Inside, et surtout Mark Arm (Mudhoney) et Chris Cornell (Soundgarden) sur un Right Turn d’anthologie, où leurs voix s’entremêlent harmonieusement, dans probablement l’une des meilleures chansons de cette période. Qui rappellent l’incroyable talent des chanteurs « made in Seattle ».

Courant 1992, Cameron Crowe réalise son premier film, Singles, qui se veut être un « film d’époque », un témoignage de ce qui a pu être le mouvement grunge et la scène de Seattle. Tout naturellement, Alice In Chains apporte sa contribution à la bande originale, avec Would ?, faisant référence sans doute à la mort prématurée par overdose du chanteur de Mother Love Bone, Andrew Wood ( « Am I wrong ?/ Have I run too far to get home ?/ Am I gone ?/ And left you here alone » ).

À la fin du mois de septembre 1992, le groupe sort son deuxième album studio, Dirt. Le succès sera colossal pour Alice In Chains, qui est propulsé sur le devant de la scène, en compagnie de Pearl Jam et de Nirvana. C’est un véritable tournant pour Cantrell et les siens. Mais plus que le succès, ce disque est surtout le révélateur des tourments et des angoisses de Layne Staley, aux prises avec son addiction avec l’héroïne. « I can feel the wheel, but I cant steer/ When my thoughts become my biggest fear/ Ah, whats the difference, Ill die/ In this sick world of mine » chante-t-il dans SickMan. Fatalité, perte de contrôle, tous les germes de son autodestruction sont présents dans Dirt. Le fond du trou, Staley y est en plein dedans : « Down in a hole, feelin so small/ Down in a hole, losin my soul/ I’d like to fly/ But my wings have been so denied. »

L’album étant un succès, le groupe part donc en tournée. Au cours de celle-ci, Mike Starr quitte le groupe, qui engage Mike Inez, ancien bassiste d’Ozzy Osbourne. En 1993, Alice In Chains participe au festival Lollapalooza, en compagnie notamment de Tool et de Rage Against The Machine. Mais encore une fois, Alice in Chains trompe tout son monde en se décollant de son étiquette « metal ». En 1994, le groupe sort un nouvel EP, Jar Of Flies, qui réussit l’exploit, alors inédit pour ce format, de se classer numéro 1 dans les charts américains. Fait de ballades tantôt intimistes, tantôt accrocheuses, le disque révèle la richesse artistique de ses membres et la diversité de ses influences.

La dépendance à l’héroïne de Staley devient de plus en plus problématique. Le groupe ne peut assurer une tournée dans la lancée de Jar Of Flies. Et puis Kurt Cobain meurt. La déchéance mortifière, le chanteur d’Alice In Chains l’a touchée du doigt. Il était près, trop près. Il décide alors de rentrer en cure...

 Wake up, young man...

Parfois, il arrive que vous n’êtes pas seuls quand vous touchez le fond. En 1994, Mike McCready, le guitariste de Pearl Jam, rencontre lors d’une cure de désintoxication à Minneapolis, un bassiste, John Baker Saunders. Ils décident alors, lorsqu’ils sortiront du centre, de continuer à se voir pour jouer quelques trucs ensemble. A leur sortie, McCready convainc Layne Staley de se joindre à eux. Le batteur et le chanteur des Screaming Trees, Brett Martin et Mark Lanegan les rejoignent également. Ils intitulent alors le projet Mad Season, en référence à la période de l’année où l’on peut ramasser des champignons hallucinogènes. Et sortent en 1995 un album, Above. Qui connaît un succès critique et commercial. Wake Up ouvre magistralement le disque, qui s’avère être une réussite totale. « The river of deceit pulls down/ The only direction we flow is down » clame Layne Staley dans River Of Deceit : la justesse de la voix, la précision mélodique, tout y est dans la chanson phare de l’album, si tant est que l’on puisse en dégager une.

À la fin de l’année 1995, Alice In Chains sort un troisième et dernier album studio, éponyme. Les rumeurs sur la décrépitude physique et morale de Staley se font de plus en plus pressantes. La tournée initialement prévue est annulée, la mauvaise santé du leader du groupe rejaillit sur l’ensemble des membres, la tension morbide est palpable. Mark Arm de Mudhoney se souvient : « Je me rappelle avoir vu Staley en 95, il avait complètement changé, il était tout vert ; j’en ai eu l’estomac tout retourné, c’était comme voir quelqu’un sur une voie mortelle que vous ne pouvez stopper ». Le chanteur n’est plus que l’ombre de lui-même, mort-vivant errant dans les méandres de l’auto-destruction.

Néanmoins, Alice In Chains peut se targuer d’avoir pratiquement réussi toutes ses productions sonores. Ses trois albums, Facelift, Dirt et le Three Legged Dog ont su mêler habilement mélodies lourdes et puissantes à une atmosphère obscure et pour le moins désenchantée. Leurs deux EP, Sap et Jar Of Flies, ont apporté une dose de légèreté dans leur discographie, comme si le groupe avait besoin de cet aération échappatoire pour pouvoir respirer et continuer à survivre. Enfin, Staley a livré avec Mad Season l’une de ses plus fortes contributions, que ce soit aussi bien dans l’écriture que dans le chant.

« Les albums chargés de poison humoral d’Alice In Chains sont comme les romans pessimistes européens, écrivait Rock & Folk au mois de décembre 1995, certains y articulent leur envie d’en finir, y entendent même cette injonction à la prise de congé définitive d’un monde amer, trop amer ». On est ici face à une plainte dépressive du mal de vivre, face au spleen brumeux, le spleen de l’Amérique, de ses enfants qui ont grandi de travers. Chris Cornell, à l’époque chanteur de Soundgarden, se souvient de son adolescence, comparable à celle de Layne Staley : « J’ai commencé à me camer à douze ans, bien sûr pas de crack ou de coke, pas les moyens et il n’y en avait pas ; mais la violence, elle, était déjà bien présente (...) à quinze ans, tu es déjà dans la période la plus brutale de ta vie ; c’est à cet âge que tu t’aperçois que lemonde n’est pas parfait, loin de là (...) les gens attendent quelque chose de toi, et ça te travaille, tu es sous pression : moi j’étais complètement désespéré à treize, quatorze ou quinze ans, je ne comprenais rien à mes émotions, je ne sais pas, si j’avais eu un flingue, si je n’aurais pas buté quelqu’un ». L’explosion de la cellule familiale, les humiliations sociales, la drogue et puis la chute. Layne Staley est passé par toutes les étapes...



Vos commentaires

  • Le 29 mars 2017 à 15:15, par Wivine Mathys En réponse à : Alice In Chains, The Darkest Hole

    Merci pour ce bel hommage à Layne Staley. Cela fera dans quelques jours 15 ans déjà qu’il n’est plus de ce monde. Il ne faut pas l’oublier et c’est grâce à des articles comme celui-ci qu’il ne disparait pas tout à fait ! J’ai adoré Alice In Chains quand j’étais adolescente et jeune adulte et je les aime encore mais Layne Staley dégageait un je ne sais quoi qui a fait que je l’ai tout de suite adoré ainsi que tous les deux EP et les trois LP qu’ils ont composé entre 1990 et 1995 ! J’adore toujours sa voix. Le concert Unplugged dont vous parlez est magnifique, sans doute un des plus beaux de cette période ! Et Layne a quelque chose de touchant, de si fragile. J’ai gardé précieusement le DVD que je regarde régulièrement. Dieu quel beau concert ! Les choeurs Staley/Cantrell étaient un régal et la musique tellement différente de celle des autres groupes du mouvement « grunge » ! Comme dirait Eddie Vedder, personne ne pourra jamais le remplacer ni même l’imiter !

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Bibiliographie indicative et sources
 
Johng Brandon, Unchained : The Story of Mike Starr and His Rise and Fall in Alice In Chains, 2001, 144 p. L’histoire du groupe vu par le premier bassiste. Pas forcément indispensable.