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Attack & Release

Attack & Release

The Black Keys

par Thibault le 10 juin 2008

4

Sorti le premier avril 2008 sur Nonesuch Records. Enregistré en Août 2007 aux studios Suma Recording de Painesville.

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Soyons honnêtes, la nouvelle de la sortie d’un nouveau disque des Black Keys en 2008 ne m’a pas empêché de dormir. Non pas que le duo formé par Dan Auerbach (guitare et chant) et Patrick Carney (batterie) me déplaise, bien au contraire, mais depuis la sortie de leur quatrième album Magic Potion en 2006, le groupe me semblait en perte de vitesse, piégé dans une formule trop étriquée pour marcher éternellement. Un album sympathique, moins bon que le précédent car trop vite à courts d’idées et de riffs, voilà ce que je craignais. Un bon disque de blues rock minimaliste et au son râpeux, mais toujours bloqué dans cette formule. Ce qui serait dommage quand on connaît le talent de ce duo, talent qui n’avait cessé de s’épanouir depuis leur premier album The Big Come Up, sorti en 2002, jusqu’à Rubber Factory, production datée de 2005 et sommet de l’œuvre des Black Keys jusqu’à ce jour. Et donc, ensuite, Magic Potion, qui tout en restant un album parfaitement potable, témoignait d’une baisse de régime typique des groupes à formules (AC/DC après Back In Black par exemple). Tout cela pour dire que je n’attendais vraiment pas grand chose de ce disque, jusqu’à j’apprenne un dernier détail qui changea tout. Danger Mouse à la production.

Pour ceux qui ne seraient pas au courant, Danger Mouse est le bonhomme qui a produit notamment Gnarls Barkley, Gorillaz, The Good The Bad & The Queen et qui s’est permis un des plus beaux fuck ! de notre décennie en remixant les Beatles avec Jay-Z sans l’autorisation de leur maison de disques EMI. Un gars estimable, en deux mots. Mais a priori à des années lumières des Keys, de leur look de grizzly en chemise à carreaux et de leur blues raclé jusqu’à l’os. Forcément, l’annonce d’une telle rencontre intrigue. En effet, si les Black Keys se sont imposés comme une figure notable sur la scène rock des années 2000, c’est en grande partie grâce à leur son, sec, sans concession, bloqué en 1970 (et encore, seulement dans leurs moments avant-gardistes). Pour la petite histoire aucun de leurs précédents albums n’a été enregistré en studio. Et Danger Mouse, c’est la patte d’un son du vingt-et-unième siècle, moderne, branché sur le hip hop ou les expériences électro. Réussir à conserver la rugosité originelle des Keys tout en lui apportant de la souplesse et de la richesse pour en faire quelque chose de moderne, voici donc le défi ambitieux que propose cet album.

Allons droit au but, ce Attack & Release est tout simplement stupéfiant. Pourtant il ne paie pas de mine au premier abord, avec ce All You Ever Wanted qui démarre doucement, presque facilement, avant de finir dans une éruption de claviers, de batterie et de guitares, comme pour dire « attendez un peu, vous n’avez pas tout vu ». Attack & Release est un disque dont les richesses ne se dévoilent pas tout de suite, il faut prendre son temps dans l’écoute, avoir l’oreille attentive - et là, les morceaux apparaissent, en même temps qu’une prise de tête carabinée façon « RAAAAH MAIS C’EST QUOI CETTE MUSIQUE DE MUTANTS ? » Pourtant on se croyait en terrain connu avec I Got Mine, riffs bluesy salaces, batterie puissante, tempo primaire, du pur Black Keys en somme ; certes le son est plus profond et on distingue quelques arrangements supplémentaires, mais rien n’a été bouleversé. Jusqu’à cette foutue minute et cinquante huit secondes où une pluie d’effets sonores se mélange aux rythmes de départ. Pour ne plus partir. Danger Mouse construit de véritables arrangements variés et cohérents autour de la base rock classique. Attention, je ne parle pas de deux lignes de claviers qui font des va-et-viens dans le vide ou d’un vague piano qui ferait de la figuration, non, le bonhomme mêle des chœurs, du claviers, des effets de sons et des samples avec une justesse étonnante. Il créé de véritables climats et ambiances sans jamais être envahissant.
Ces arrangements sont présents dans la bonne mesure, se glissent entre la guitare et la batterie qui restent la base de chaque morceau. Cela donne un Strange Times carrément hallucinant avec Patrick Carney qui mène la danse du scalp derrière sa batterie, Dan Auerbach qui découpe un riff au cran d’arrêt tout en chantant à contre temps et Danger Mouse qui nous embrume avec des nappes d’effets quasi électro. Plus barré encore, le bien nommé Psychotic Girl, hybride sorti de nulle part avec banjo quasi country, chant et chœurs décalés, et toujours ces arrangements inclassables qui donnent l’impression d’être piégé dans un trip avec un sorcier vaudou qui aurait laissé tomber ses grigris pour remixer Outkast ! Same Old Thing pousse le vice encore plus loin avec sa flûte samplée d’un vieux Jethro Tull, ses percussions tribales et son riff grinçant.

Le mélange est d’autant plus réussi que le son des Keys est plus profond que jamais, la batterie résonne avec une force inattendue, et la guitare n’a rien perdu de son tranchant. Le tout est à la fois caverneux, ample et très moderne. Et en plus tous les morceaux sont bons, même excellents pour la plupart ! La frappe de Patrick Carney est remarquable, nettement supérieure aux précédents albums, il varie parfaitement les tempos, cogne avec justesse ses cymbales et toms et donne une assise rythmique qui cadre l’ensemble « guitare plus arrangements ». Le tout gagne en cohérence et en puissance. A la guitare, Dan Auerbach retrouve son meilleur niveau, place des riffs simples, nerveux, impeccables. Tout en étant capable de nuances et de finesse sur des morceaux comme Lies ou Things Ain’t Like They Used to Be. Belles chansons, presque émouvantes ; soit dit en passant, il faut souligner la qualité du songwriting d’Auerbach, les mélodies et le chant étant plus soignés, moins proches de la base blues certes mais plus aboutis, plus riches et entêtants. Des mélodies toujours mises en valeur par l’incontournable Danger Mouse qui fignole le tout, sublime tel refrain par le sample adéquat ou la ligne de clavier qui tue, apporte les quelques touches qui font la différence, comme sur les excellents Oceans & Streams ou Lies.

Attack & Release meilleur album des Black Keys ? La question divise ceux qui préfèrent leur versant plus rauque, plus brut et bluesy, et ceux qui voient en cet album une évolution plus intéressante. Jusqu’ici, les Black Keys étaient de vieux cogneurs mal lunés qui frappaient un blues minimaliste, crade et jouissif ; aujourd’hui ils deviennent un groupe moderne, déconcertant et qui gagne en richesse, en originalité et en diversité ce qu’il perd en force de frappe immédiate. (Encore que Strange Times, Remember When (Side B) ou I Got Mine restent des chansons aussi râpeuses que joyeusement rentre dedans.) Le meilleur peut être pas, mais le plus intéressant très certainement.



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Tracklisting :
 
1. All You Ever Wanted (2’55")
2. I Got Mine (3’58")
3. Strange Times (3’09")
4. Psychotic Girl (4’10")
5. Lies (3’58")
6. Remember When (Side A) (3’21")
7. Remember When (Side B) (2’10")
8. Same Old Thing (3’08")
9. So He Won’t Break (4’13")
10. Oceans & Streams (3’20")
11. Things Ain’t Like They Used to Be (4’54")
 
Durée totale : 39’00’’