Livres, BD
Awopbopaloobop Alopbamboom

Awopbopaloobop Alopbamboom

Nik Cohn

par Aurélien Noyer le 25 mars 2008

2,5

Paru en 1970

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En quatrième de couverture de l’édition de poche, on peut lire deux citations de Greil Marcus et Nick Kent affirmant que Awopbopaloobop Alopbamboom [1] est « le premier grand livre sur le rock’n’roll » et « le grand livre fondateur de la critique rock ». Évidemment, il ne m’appartient pas, à moi, humble rédacteur d’un webzine, de contester les avis de telles figures emblématiques. Leur accordant une confiance aveugle, le lecteur devra donc parcourir cette genèse de la critique rock avec déférence envers les mots du prophète, cette source des canons de la seule et unique façon de parler de ce rock que Nick Kent décrit comme un « parfait mélange de musique et de mystique ». Aussi conseillerai-je aux apprentis rock-critic ne pas poursuivre la lecture de cette chronique, tout commentaire sur cet ouvrage ne pouvant être que superflu... à moins que l’on ne choisisse l’apostasie.

Lorsqu’on le passe au crible des standards de la rock-critique, le livre peut effectivement mériter les éloges de ces thuriféraires et il n’y a pas grand chose à en dire. La critique rock est le seul moyen de parler de cette musique et donc ce livre en définissant les normes ne peut être qu’un chef-d’œuvre. Pour que la lecture de ce livre ait un réel intérêt, il faudra faire l’impasse sur la mystique dont il est entouré. Heureusement, Nik Cohn lui-même nous y incite dans une préface écrite en 1996. De son propre aveu, « être un branleur d’adolescent vous ouvrait toutes les portes ». Le phénomène d’aspiration, conséquence de l’explosion Beatles, ne s’est pas limité à la musique. Et que ce soient « les rédacteurs en chef des magazines de mode, les éditeurs de livres, les directeurs artistiques, les producteurs de cinéma », aucun ne voulait prendre le risque de passer à côté d’une star et Nik Cohn ne s’est pas imposé par son talent mais parce qu’il est « simplement arrivé le premier. » Aussi après quelques années avait-il une certaine légitimé pour s’isoler dans une maison du Connemara au printemps 1968 et écrire ce livre.

Disposant alors du recul nécessaire, le lecteur, particulièrement s’il a l’habitude de lire les congénères de Nik Cohn, ne manquera pas de relever la particularité du style pré-Lester Bangs de l’écriture. Pas de longues phrases digressives, ni même de catch-phrases percutantes, Nik Cohn ne cherche pas à briller grâce à sa plume et on ne trouve pas dans ses lignes les clichés qui deviendront presque une norme. A l’inverse, on pourrait même lui reprocher de se limiter à un style sans éclat, flirtant avec la platitude.

Quant aux sujets abordés dans le livre et à la façon de le faire, le tout semble avoir terriblement vieilli, Nik Cohn énumérant les différents courants qu’a connu le rock en Elvis et le psychédélisme et rédigeant un chapitre pour chacun de ces courants. Il s’autorise également à accorder tout un chapitre à un seul chanteur ou groupe. Ansi, on compte des chapitres sur le rock classique, Elvis, le rock anglais, les Who, mais aussi le twist, le rock highschool, PJ Proby et les Monkees. En se replaçant dans le contexte de l’écriture du livre, on peut comprendre la logique d’une telle rétrospective à propos d’une musique dont la longévité a surpris autant ses détracteurs que ses fidèles. L’inconvénient, c’est que l’exercice manque maintenant du recul et de l’analyse nécessaire pour que le lecteur du XXIe siècle y trouve son compte. Nik Cohn y mélange ses souvenirs, des faits plus ou moins vérifiés et de rapides analyses dont on se demande dans quelle mesure elles ne sont que de vagues idées.

Au premier abord, les pages de Awopbopaloobop Alopbamboom ne présentent pas un intérêt capital pour le fan de rock, cet animal curieux qui aura sans doute déjà lu des ouvrages mieux écrits et/ou mieux documentés. Cependant, cette subjectivité totalement décomplexée lui évoquera sans doute un trait récurrent de la critique rock et justifie les propos de Nick Kent qualifiant ce livre de « fondateur ». Et se détachant du texte brut, on y perçoit en effet le paradigme qui modèlera les pensées des rock-critics (et de leurs lecteurs) pour les années à venir et qui différenciera totalement la critique rock de toute forme de critique formelle. Contrairement aux critiques de jazz, par exemple, le critique rock ne s’efforce pas tant de parler de la musique que de parler du rock à travers la musique. En s’inscrivant dans l’esthétique formelle propre au sujet qu’il traite, il n’apporte pas de réel avis extérieur et critique sur la musique, mais se contente de la situer dans un référentiel clos, une démarche qui correspond donc à une logique de description de la musique et non de réflexion.

Avec Awopbopaloobop Alopbamboom, Nik Cohn n’avait certainement pas la prétention d’écrire le vade mecum de la critique rock. Mais de par les conditions de la naissance de la critique rock, il ne pouvait en être autrement. Pour être crédible aux yeux d’un éditeur, pour gagner la confiance des musiciens, il fallait entrer soi-même dans le processus de starification. Pour pouvoir écrire sur le rock, il fallait inéluctablement faire partie du show. Ce que révèle alors ce livre, c’est que la critique rock ne s’est pas imposée en tant que mode d’expression privilégié par la pertinence de son propos, mais parce qu’elle était à ce moment précis la seule forme d’expression possible. En le lisant, on peut mesurer l’évolution de ce média autant qu’en percevoir les limites inhérentes.



[1Onomatopée tirée du Tutti Frutti de Little Richard

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