Incontournables
Bluesbreakers

Bluesbreakers

John Mayall with Eric Clapton

par Thibault le 29 septembre 2008

paru le 22 juillet 1966 (Decca Records)

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God. Dieu. Voici, en toute simplicité, le surnom officiel de Mister Eric Clapton. Sur un CV, on a vu pire. Pourtant, quand il faut qualifier un disque de blues qui dégouline de sueur, bien des critiques usent de cette petite phrase : « C’est pas du blues à la Eric Clapton ! ». Avec le temps, Slowhand (un autre de ses surnoms, qui est aussi le nom de l’un de ses albums) serait donc devenu le chantre d’un blues pépère, mollasson, presque variétoche, easy listening comme disent les jeunes branchés amateurs de rock indé anecdotique (oups, désolé, c’est parti tout seul). Il est vrai que l’homme n’a pas offert de disque majeur depuis… bien longtemps, en fait. Vraisemblablement depuis l’album Layla and Other Assorted Love Songs avec Derek & The Dominoes, en 1970, ce qui fait un sacré bail. Depuis, l’as de la Stratocaster a publié quelques disques recommandables (461 Ocean Boulevard par exemple), mais rien d’aussi excitant que dans ses vertes années. On touche ici du doigt ce qui est très probablement la faiblesse du guitariste ; Eric Clapton, pour être vraiment God, doit jouer dans un groupe, être entouré d’autres personnalités fortes. Il lui faut d’autres créateurs autour de lui, de l’émulation, des idées qui viennent s’ajouter aux siennes. Ainsi Clapton n’a-t-il resplendit « que » durant une décennie, d’abord avec les Yardbirds, puis avec John Mayall au sein des Bluesbreakers. Viennent ensuite Cream, Blind Faith et enfin Derek & The Dominoes. Avec ces groupes, il a joué sur une grosse poignée d’albums qui sont presque autant de jalons dans l’histoire du rock. Parmi ces disques, un est particulièrement important, et prouve qu’avant d’être le papi tranquille qui joue dans les vieux festivals ringards, Clapton fut un guitariste surdoué, ingénieux, novateur et brillant. Il s’agit de l’album de John Mayall & Eric Clapton, Bluesbreakers.

Un peu d’histoire s’impose pour retracer la création de ce disque fondateur. En 1965, Eric Clapton claque la porte des Yardbirds. Fan de Robert Johnson et du blues le plus originel, il ne supporte pas le virage « pop » pris par le groupe avec son single For Your Love. Il erre quelques temps avant de rencontrer un autre mordu de blues rural, John Mayall, qui tourne depuis deux ans avec ses Bluesbreakers. Il a déjà sorti un premier album homonyme mais cherche désespérément un guitariste digne de ce nom. Qu’il va trouver, vous vous en doutez, en la personne d’Eric Clapton, réputé comme l’une des fines lames du rythm’n’blues British. En novembre 1965, celui-ci devient membre du groupe, aux côtés de John Mayall (multi-instrumentiste qui va des claviers à l’harmonica en passant par la guitare et l’orgue hammond), Hughie Flint (batterie) et d’un certain Jack Bruce (basse), futur compagnon de Clapton avec Cream, qui quitte cependant rapidement le groupe pour être remplacé par John McVie (lequel finira chez Fleetwood Mac). Pendant cinq mois, le groupe tourne dans les clubs londoniens, devenant la nouvelle grosse sensation du British Blues Boom. C’est à ce moment qu’est dessiné le fameux graffiti « Clapton Is God »sur les murs de Londres. En avril 1966, alors que les Rolling Stones viennent de sortir Aftermath, et par la même occasion, d’émanciper le blues anglais de ses racines et de le propulser dans le psychédélisme, les Bluesbreakers entrent en studio avec de toutes autres ambitions. Le parallèle entre ces deux disques est intéressant. Ils vont contribuer tous deux à une incroyable modernisation du blues rock, mais dans deux registres très différents. Sortis à trois mois d’intervalle, ils impressionnent par leurs innovations, mais leurs approches musicales divergent (« et dix verges, c’est énorme ! » comme dirait Desproges ). Alors que les Stones ne signent que des compositions originales et anticipent la révolution sexuelle, les Bluesbreakers jouent la carte roots, terreuse, en portant leur dévolu sur une majorité de reprises aux textes presque désuets. Mais il serait trop facile et trop imprécis de coller une étiquette de « vieux érudits réactionnaires » sur le dos du groupe. En s’y penchant de plus près, on voit que l’horizon des goûts de ses membres est plus large qu’on ne pourrait le croire. On aperçoit notamment un goût prononcé pour la soul, puisque le groupe reprend un grand classique de Ray Charles, What’d I Say, et les cuivres de Key To Love ou Steppin’ Out auraient pu être ceux d’un tube de James Brown. Le groupe reprend également Parchman Farm, du jazzman Mose Allison, et là encore, John Mayall signe une composition dans une veine très jazzy (Have You Heard). [1]

Mais le plus important n’est pas là. Il s’agit de l’un des premiers disques connus à accorder une telle place à la guitare électrique. Jamais guitariste ne fut autant mis en avant dans un album de blues. Mieux encore, Eric Clapton invente pratiquement à lui seul le jeu du guitariste soliste, le fameux guitar hero [2]. Il faut dire que plusieurs innovations techniques l’aident dans sa tâche. Le jeune anglais découvre un nouveau matériel qui continue de faire fureur, une arme de choix qui fera les beaux jours de Neil Young, Led Zeppelin ou des Guns N’ Roses. Une guitare de modèle Gibson LesPaul branchée sur un ampli Marshall. Cet album en est l’acte de naissance. Ce nouveau matériel offre un son beaucoup plus riche et plus puissant que celui des autres groupes de blues anglais, souvent limités par ces moyens techniques. Avec de tels outils Clapton va réinventer la guitare blues. Il utilise des effets de vibrato et des techniques de grattage, comme de longs tirés [3] qui prennent toute leur ampleur sur ces nouveaux amplis qui deviendront un des symboles du rock et du hard-rock. Il peut également jouer avec le feedback [4] et avec le sustain [5]. Mais ces détails techniques ne prennent jamais le pas sur l’essentiel, à savoir l’incroyable talent d’Eric Clapton. A l’époque, le feeling du bonhomme fait pâlir (presque) tous ses petits camarades. Il n’hésite pas à improviser, n’utilisant son nouveau matériel que pour étoffer ses compositions, et non le contraire. Et il ne se « contente » pas de jouer des solos, aussi novateurs soient-ils. Il offre également quelques uns des meilleurs riffs du blues électrique. Son double travail de rythmiste (appuyé par John Mayall qui prend la six-cordes de temps en temps pour des re-recordings en studio) et de soliste est admirable, mis en avant comme il se doit, mais n’occulte jamais les trois autres membres, qui ne sont pas en reste.

Et oui, avec une telle leçon de grattage on oublierait presque le reste du groupe ! Mayall est parfait dans son rôle, grand chef d’orchestre qui tient micro et orgue Hammond tout en jetant un œil à chaque détail. Il s’occupe des arrangements de chaque morceau, donne ses instructions, compose quatre titres et impose sa patte sur tout le disque. Son orgue groove, assure mélodies et contre-mélodies en un clin d’œil, apportant ainsi nuances et richesses à chaque chanson. Parfois, il se met au piano et joue quelques notes rampantes et limpides comme sur le dément Double Crossing Time (où Eric Clapton parvient presque à imiter le son de cuivres avec sa guitare !) ou le lumineux Ramblin’ On My Mind, premier morceau de la carrière de Clapton où celui-ci s’essaie (avec succès) au chant. En parlant du chant, si celui de John Mayall n’est pas incroyable d’inventivité, ce dernier a réussi à donner au groupe une vraie signature vocale, grâce à son timbre presque fluet, proche de celui de Robert Johnson et très reconnaissable. Et la section rythmique est formidable, la basse ronronne, groove, mène sa vie tout en donnant de la cohérence à chaque titre. Avec la batterie virevoltante, très légère, souple et jazzy de Flint, ils donnent le tempo et jouent leurs propres mélodies tout en se mettant au diapason de Mayall. Sur la reprise de What’d I Say le groupe se fait plaisir, Flint décoche un solo que Ginger Baker a du décortiqué pendant des heures, Clapton joue en passant le riff de Day Tripper des Beatles, preuve que la bande dépasse ses influences sans soucis. Car tous les morceaux sont dépoussiérés, magnifiés par la maîtrise des Bluesbreakers, qui arrivent à transformer de vieux standards plutôt délaissés en de pures tueries, modernes, jouissives, réarrangées avec plus de rythme, de mélodie, de groove et, au final, de richesse. On trouve ici un vieux blues brinquebalant à l’harmonica enroué (Another Man), là une perle de jazz-blues subtil (Have You Heard), où les cuivres et la guitare font des merveilles (on se répète, mais putain, quel solo, quand même). Le groupe offre deux reprises instrumentales inhumaines, le cool Hideaway et l’énorme Steppin’ Out, que Clapton continuera à jouer pendant des années sur scène, avec Cream et en solo. Recitons enfin le splendide Ramblin’ On My Mind, l’une des meilleures reprises jamais enregistrées du grand manitou Robert Johnson. Mayall et Clapton seuls, le premier au piano, l’autre à la guitare et au micro. L’esprit de l’original est conservé ; on retrouve ce tempo caractéristique, cette mesure binaire typique du blues, mais le tout est réapproprié, réinventé. La guitare ronfle et crépite, au piano, Mayall assure le rythme d’une main et des descentes de notes éthyliques de l’autre, un tour de maître qui montre comment les Bluesbreakers s’emparent de tout un héritage vieillot pour lui insuffler une bonne dose de jeunesse et d’audace.

L’impact de ce disque très attendu est énorme. A priori à contre courant de la vague psychédélique qui prend forme de part et d’autre de l’Atlantique, l’album s’installe directement à la sixième place des ventes dans les charts britanniques. La carrière de John Mayall est lancée ; mis en confiance par le succès de son nouvel album, il va devenir l’une des figures incontournables du blues anglais. Il formera de nombreux guitaristes, entre autres le génial Mick Taylor, que les Rolling Stones choisiront pour remplacer Brian Jones en 1969. Clapton, fort de sa nouvelle notoriété, met encore une fois les voiles et part fonder Cream, power trio qui marquera de son empreinte les années à venir. Et l’influence de cet album va se révéler très importante ; en plus de poser les fondations d’un blues électrique à la fois roots et novateur, l’utilisation de la guitare par Eric Clapton va marquer nombre de musiciens. Il popularise une guitare alors peu utilisée, la fameuse LesPaul, qui va rapidement finir dans les mains de Keith Richards, qui utilise la bête pour son incroyable solo sur Sympathy For The Devil. La puissance des amplis Marshall (démultipliée sur scène avec Cream) séduit tout de suite Hendrix, Deep Purple, Led Zeppelin et par la suite d’innombrables formations. Eric Clapton est donc le premier guitar hero de l’empire de Sa Gracieuse Majesté. Tous comptes faits, cela valait bien le surnom de God.



[1Il faut d’ailleurs souligner que ce goût pour le jazz sera très marqué dans son disque Bare Wires, sorti en 1968.

[2j’anticipe les remarques des enquiquineurs qui ne manqueront pas de me faire remarquer que « Hé patate, t’en fais quoi de Dick Dale ? » en leur rétorquant d’avance que si Dick Dale était un virtuose de la guitare, il ne faisait pas véritablement de solos à proprement parler.

[3c’est-à-dire qu’il tire sur la corde en jouant la note, pour obtenir une note plus aigüe et plus longue, ce qui rend ses solos trèèèès difficiles à jouer vu sa vitesse d’exécution, mes doigts d’apprenti guitariste en savent quelque chose !

[4retour sur soi de la note, donc un son plus profond

[5la capacité du son à se maintenir, à tenir en longueur

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Tracklisting :
 
1. All Your Love (3’36")
2. Hideaway (3’17")
3. Little Girl (2’37")
4. Another Man (1’45")
5. Double Crossing Time (3’04")
6. What’d I Say (4’29")
7. Key To Love (2’09")
8. Parchman Farm (2’24")
9. Have You Heard (5’56")
10. Ramblin’ On My Mind (3’10")
11. Steppin’ Out (2’30")
12. It Ain’t Right (2’42")
 
Durée totale : 37’06"