Livres, BD
Bowie, Bolan et le gamin de Brooklyn

Bowie, Bolan et le gamin de Brooklyn

Tony Visconti

par Emmanuel Chirache le 24 juin 2008

4

Paru en mai 2008 (éditions Tournon).

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Tony Visconti est un pur enfant du rock. Il en a vécu l’histoire et traversé les péripéties, au bon endroit au bon moment comme des millions d’autres baby-boomers qui ont grandi avec leurs idoles. Ce célèbre producteur est né en 1944 à Brooklyn, soit deux ans après Paul McCartney, un an après Mick Jagger, et trois ans avant David Bowie et Marc Bolan. Au bon moment, on vous dit. A l’image de sa génération, son enfance est bercée par Elvis Presley, Chuck Berry ou Buddy Holly, son adolescence par la Beatlemania, sa vie de jeune adulte par le glam rock, le tout enrobé de flower power et de sex, drugs & rock’n’roll. Un parcours typique de l’époque, en somme, qu’il raconte dans cette autobiographie que les éditions Tournon ont eu le bon goût de sortir récemment.

Un homme, une génération. C’est à la fois la grande force et la petite faiblesse du livre : le témoignage historique vire parfois à la caricature, mais il apporte malgré tout un éclairage de première main sur la période. Il réserve surtout son lot de surprises. En particulier à propos du travail de producteur, Visconti n’hésitant pas à livrer quelques-unes des recettes et astuces qui lui ont permis de conquérir la reconnaissance de ses pairs. Indéniablement, l’ouvrage comblera tous les fans de Bowie qui voudraient percer le mystère de l’introduction de Heroes, connaître l’origine de la mélodie de Warszawa, découvrir l’utilisation révolutionnaire de l’Harmonizer sur Low ou apprendre comment obtenir le son tellement particulier du disque Scary Monsters. De façon générale, la parole de ceux qui tripatouillent d’obscurs boutons derrière leur console de mixage vaut de l’or, car elle nous enseigne la face cachée d’une histoire trop souvent dévolue aux seuls artistes. Les producteurs, eux, savent tous les efforts qui ont été consentis avant d’accoucher d’une chanson, ils connaissent les difficultés des groupes en studio, ils n’ignorent pas combien le processus de création peut se révéler ardu et complexe. Bref, que seraient les stars du rock sans ingénieurs du son, arrangeurs, producteurs ? peu de choses pour la plupart...

Le sens commun voudrait d’ailleurs que les artistes soient de pauvres petites choses fragiles et sans défense maltraitées par une industrie du disque sans pitié. L’autobiographie de Visconti relativise ce préjugé et nous offre la vision rarissime d’un producteur lésé par son artiste ! En effet, celui qui contribua à l’énorme succès de T.Rex s’est heurté violemment à la mégalomanie de son ami intime Marc Bolan. Ce dernier s’attribue par exemple dans la presse les mérites des arrangements de cordes écrits par Visconti sur l’album The Slider. La star s’en défendra en disant : « Tony, si j’avais dû marquer tout ce que tu as fait, ton nom serait apparu plus de fois que le mien sur la pochette ». Une pochette dont la photo de couverture est créditée à Ringo Starr et non à son véritable auteur : Visconti, une fois de plus. Pire, quand le chanteur de T.Rex fonde son propre label, il tente alors d’escroquer son producteur (et ami !) en lui proposant des honoraires en lieu et place de royalties. C’est-à-dire une somme fixe, dont le contrat peut être rompu n’importe quand contrairement aux royalties, lesquelles rapporte beaucoup plus d’argent. Finalement, Visconti touchera 1% sur les ventes, soit deux fois moins qu’au début de la carrière de T.Rex. Sans oublier les musiciens du groupe, payés une misère en comparaison de leur leader. A cet égard, le livre regorge d’anecdotes peu reluisantes pour la postérité déjà mal en point de Marc Bolan.

Caliméro du rock, Visconti reproche aussi (à juste titre) à Paul McCartney de ne pas l’avoir mentionné pour les arrangements de Band On The Run. Une injustice qui sera réparée lors de la réédition de l’album pour ses vingt-cinq ans. L’ancien Beatles enverra de son côté un mot à Visconti : « Tu l’as, ton crédit ». Qu’est-ce qu’il est sympa, ce Paul. Vous l’aurez compris, le problème avec Tony Visconti c’est qu’il est trop gentil. Trop bon, trop con. Du coup, à chaque fois qu’on lui rentre dans le lard il se contente de rager intérieurement trente ans après. Voilà pourquoi le livre est truffé de « bon sang, à ce moment-là j’ai failli lui dire à quel point il était méchant ! ». Mais sa nature (apparemment généreuse et amicale) le pousse toujours à trouver du positif chez les gens. Il a bon fond, Tony, il aime son prochain et lui veut du bien. Flower power et peace and love ! Car Tony est un ancien hippie, qui s’est laissé pousser les cheveux avant tout le monde, prenait de l’héroïne dès ses dix-huit ans (l’influence du milieu pernicieux de la musique), et vécut un moment en communauté. Là encore, son témoignage nous révèle un grand nombre de petits détails qui esquissent le portrait amusant du parfait hippie.

Ainsi, avant de partir pour l’Angleterre afin d’apprendre comment se produisait à la pelle les chefs-d’œuvre des Beatles, des Stones, des Who ou des Kinks, Visconti fit appel à une chiromancienne qui lui prédit une rencontre décisive avec un Anglais. Cet Anglais, ce fut Denny Cordell, mentor de Visconti et producteur des Moody Blues, de Manfred Mann ou encore Joe Cocker. La voyante aurait donc tapé dans le mille. Symbole de cette fâcheuse tendance des hippies à s’enticher des croyances les plus naïves, l’auteur de l’ouvrage rapporte également une conversation durant laquelle le batteur de Bowie Dennis Davis affirme avoir vu un vaisseau extraterrestre quand il était à l’armée. « Il n’en avait jamais parlé à personne d’autre que nous, poursuit Visconti, mais qui aurait cru une bande de ’sicos ? » Hum, en effet, c’est regrettable autant de scepticisme. Végétarien, bouddhiste, adepte occasionnel du nudisme (on ne compte plus le nombre de séances d’enregistrement à poil dans le bouquin), notre célèbre producteur a donc parcouru une à une les étapes du mouvement hippie, depuis l’enthousiasme des sixties jusqu’au désabusement des années quatre-vingts en passant par l’esprit baba cool des seventies.

Toutefois, je n’ai pas encore évoqué l’un des meilleurs attraits du livre. L’intérêt de l’ouvrage réside non seulement dans les dessous de la production des disques de Bowie et T.Rex, mais aussi dans l’évocation d’artistes moins réputés, qui permirent à Visconti d’apprendre son métier dans un premier temps, puis de s’aérer l’esprit au fil de projets plus personnels. Autant de noms à (re)découvrir, qui étalent une large palette allant du folk (Tucker Zimmerman, Mary Hopkin, Ralph McTell, Tom Paxton) à la pop psychédélique (Procol Harum, The Move), en passant par le rock progressif (The Strawbs, Gentle Giant), la new wave (The Stranglers, Adam Ant) et le rock irlandais (Thin Lizzy, Boomtown Rats) ! Sans oublier les collaborations plus récentes avec les Rita Mitsouko, Louis Bertignac ou Morrissey... un beau palmarès et une bonne lecture pour l’été avec Get It On ou All The Madmen en fond sonore.



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