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Brothers

Brothers

The Black Keys

par Thibault le 20 juillet 2010

3,5

paru le 18 mai 2010 (Nonesuch Records/Cooperative Music)

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Incroyable : les deux poilus landais de The Inspector Cluzo tapent la deuxième place des charts au Japon derrière Lady Gaga, et les Black Keys sont troisième aux USA, devant Justin Bieber ! Quelle époque... on ne peut que se réjouir d’une telle situation, quelques billets dans les poches après dix ans de parcours, c’est une belle récompense pour Auerbach et Carney. Autour de cette réussite on trouve un buzz pas possible, à grand coups de formules dithyrambiques, d’exclamations de tous poils, de passion non feinte...

Tout le monde s’y met (frénésie critique, toujours !) : Showbizz.net, qui n’a pas l’air d’avoir fait recopier le dossier de presse par un stagiaire nous informe qu’il y a « de la rythmique simple mais sentie ainsi que des mélodies fort belles et rudimentaires, sans être convenues pour autant. » L’Express, fin connaisseur musical s’il en est, a plutôt pompé du côté de la Wikipédia pour déboucher sur cette simple sentence, qui pourrait tenir sur un tweet : « Plus glam, plus pop, plus soul, les Black Keys ouvrent une nouvelle porte. » Chez Télérama c’est l’impayable Hugo Cassaveti qui raconte que « notre duo de néo-bluesmen de l’Ohio, comme jadis le Fleetwood Mac original de Peter Green, insuffle une fraîcheur tantôt pop, tantôt hip-hop, à un genre qu’il traite pourtant avec la plus grande des rigueurs, le plus grand des respects. » sans se rendre compte que sa phrase entend que Peter Green faisait du blues « tantôt pop, tantôt hip hop », à une époque où le hip hop n’existait même pas en rêve. C’est beau, le travail bien fait.

Mais, fidèle à son poste, la presse spécialisée veille au grain et nous propose de meilleures analyses : à Magic, où l’on connait ses classiques, on dit que Brothers est le Sticky Fingers des années 2000 et qu’il y a surtout une « batterie méchamment rock »... petit jeu : ça veut dire quoi une « batterie méchamment rock » ? Noise rapporte avec la mesure et la prudence qu’on leur connaît que c’est « invraisemblable, indispensable ». Chez Rolling Stone on la joue enthousiaste mais mesuré et on vante avant tout les mérites de la prod’ de Danger Mouse, cependant présent sur un seul titre... C’est beau, le travail bien fait.

Je vous épargne les « blogs influents » et la masse du tout venant sur le Net, de toute façon vous n’avez qu’à lire un article et vous aurez lu tous les autres. D’où cette situation assez cocasse : ce sont les fans qui appellent au calme ! « Il faut raison garder » aurait dit Frédo Mitterrand en pareille circonstance. Prenons donc exemple (comment ça non ?) sur notre chef spirituel à nous tous les cultureux (comment ça encore non ?) et approchons la bête de manière plus posée.

Il faut bien l’avouer, Brothers déçoit un peu aux premières écoutes, manque d’allant, peine à convaincre immédiatement... Il faut y revenir, prendre son temps (et non pas faire la course à qui c’est qui le chroniquera preum’s pour tweeter avant les autres), patienter pour finalement s’avachir comme dans un canapé confortable... Tout de fuzz crémeux douceâtre et de basse caoutchouc, le son est d’une agréable tiédeur et suffisamment dégagé pour qu’on puisse y respirer à grandes bouffées, du midtempo cool, laidback par moments, mais groovy car les Keys ont la bonne idée de garder les guitares comme matériaux de base pour leurs textures, écrin léché juste comme il convient pour le sieur Auerbach, qui, entièrement relooké pour l’occasion (cheveux et barbe taillés, fringues cintrées avec fine cravate et Wayfarer à la Blues Brothers), se la joue à mort et assure à fond : falsetto à toutes les faire tomber comme des mouches, timing de la pause quand il le faut, zéro emphase, timbre chaud et fugace à la fois... N’omettons pas le souci du détail en guise de grain de sel (accords bourdonnants aériens sur The Go Getter, claviers discrets ici et là), tout ceci est très classe.

« ...et maintenant Patrick, tu m’expliques pourquoi on s’est fait chier à enregistrer dans ton garage vêtus de chemises à carreaux pendant tout ce temps ? »

Bref, Brothers est l’achèvement de la mue des Keys en de vrais songwriters/arrangeurs (des qualités d’écriture étaient déjà perceptibles sur Rubber Factory) : Attack & Release, qui avait été incroyablement mal chroniqué par mes soins lors de sa sortie, toutes mes excuses, était un apprentissage en compagnie de Danger Mouse ; désormais le duo contrôle entièrement sa création, a pris un peu de distance avec sa matière brute, maîtrise de mieux en mieux nuances, pleins et déliés, enrichit son style et finit par, pour reprendre les bons mots de Vernon chez Gonzaï, « toucher l’os avec un tison moins brûlant » tout en « visitant les bonnes vieilles grilles d’accord avec juste le bon pas de côté »...

Alors, des objections ? Il s’agit plutôt d’apprécier un album à sa juste valeur : du bon blue-eyed blues, tout en élégance, absolument pas ennuyeux (ce qui ne court pas les rues, chacun en conviendra) et qui séduit avant tout par son atmosphère caressante malgré une gestion maladroite sur la longueur (une première chez les Keys, espérons que ça ne se reproduise pas) avec une seconde partie assez flottante (dont un balourd Too Afraid To Love avec son clavecin ringard, son chant pour une fois beaucoup trop appuyé et ses claviers fantomatiques), d’où ressortent surtout Unknown Brother, The Go Getter et Never Gonna Give You Up. Quinze titres, presque une heure de musique, c’est un peu trop, il ne faudrait pas que le groupe perde de vue que les meilleurs albums sont souvent les plus resserrés (combien de chefs d’œuvres avec plus de douze titres connaissez vous ?) Reste à voir comment ce gros travail sur le climat sonnera en live, mais le duo étant accompagné de deux musiciens supplémentaires en tournée on peut s’attendre à des interprétations plus énergiques. Réponse en novembre lors du passage du groupe à Paris.

Finalement, on peut faire le parallèle entre la trajectoire des Keys et celle des Coral, qui viennent tout juste de sortir leur nouvel album. Ces deux formations se bonifient avec le temps, tirent le meilleur de leurs registres respectifs, font dans l’artisanat classieux et peuvent aspirer à, un de ces jours, la Grande Œuvre qui fera vraiment très très mal. Pendant ce temps, à New York, Julian Casablancas sirote son troisième frappucino de chez Starbucks de la journée et lève les yeux au ciel en pensant à Albert Hammond Jr qui croit être l’âme des Strokes.



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1. Everlasting Light (3’24")
2. Next Girl (3’18")
3. Tighten Up (3’31")
4. Howlin’ for You (3’11")
5. She’s Long Gone (3’06")
6. Black Mud (2’09")
7. The Only One (5’00")
8. Too Afraid to Love You (3’24")
9. Ten Cent Pistol (4’29")
10. Sinister Kid (3’44")
11. The Go Getter (3’36")
12. I’m Not the One (3’49")
13. Unknown Brother (3’59")
14. Never Gonna Give You Up (3’39")
15. These Days (5’11")
 
Durée totale : 55’30"