Portraits
Dans la basse-cour : portraits de bassistes pt. I

Dans la basse-cour : portraits de bassistes pt. I

par Emmanuel Chirache le 12 janvier 2010

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 1/ Le mélodiste : Paul McCartney (The Beatles)

Tout le monde sait combien Paul McCartney est un grand chanteur, un compositeur génial, un talentueux multi-instrumentiste. Mais il était aussi le bassiste des Beatles. L’un des plus grands bassistes du rock, même, celui qui a révolutionné l’instrument en modifiant à la fois son image ringarde et son rôle dans la musique. Après avoir d’abord joué de la guitare pour droitier et du piano, Macca se met à la basse pour remplacer Stuart Sutcliffe. Un sacrifice. « Dans notre esprit, expliquera Paul des années plus tard, c’était le gros type du groupe qui jouait presque toujours la basse, et il restait dans le fond. Personne d’entre nous ne voulait ça ; nous voulions être devant en train de chanter, pour attraper les filles. [1] » Finalement, sous l’influence conjuguée de Brian Wilson des Beach Boys et de James Jamerson de Motown, McCartney prendra vite la mesure de son nouvel instrument, au point d’en faire l’un des éléments essentiels de la mélodie au sein des Beatles. L’un des plus précoces et plus brillants exemples s’entend dès My Michelle, où ce sont les guitares qui impulsent le rythme, et la ligne de basse à la Rickenbacker qui se charge de la mélodie. A partir de Sgt. Peppers, le chanteur s’aperçoit que son jeu a progressé. McCartney : « Je me suis dit que je pouvais même faire un morceau avec des accords qui n’existent nulle part ailleurs. Peut-être que je peux jouer une mélodie indépendante ? Sgt. Peppers s’est avéré mon meilleur travail à la basse pour les mélodies indépendantes. Sur Lucy In The Sky With Diamonds par exemple, vous pouviez avoir les notes de base, alors que je jouais une mélodie différente pendant ce temps, et c’est devenu mon truc à moi. » La chanson est en effet bien emblématique de l’apport de Paul au jeu de basse rock, un jeu qui fait sa vie sans trop se préoccuper des autres instruments, si ce n’est suivre le tempo. Le tout avec un sens de la discrétion parfaitement britannique, qui sied bien au plus noble des Beatles.

 2/ Le cliché : Bill Wyman (The Rolling Stones)

Bill Wyman a été recruté par les Rolling Stones parce qu’il possédait un énorme ampli. Une entrée en matière qui allait donner le ton de toute la carrière du bassiste. Car Bill Wyman, tout le monde s’en fout. Étonnamment, cela ne l’empêchera pas d’être le plus queutard de tous, enchaînant les jeunes (très jeunes) groupies comme Keith Richards enchaîne les lignes de coke. Résumons : Bill a été engagé pour un motif intéressé, il n’est pas très beau, il joue l’instrument le plus ingrat, il est la tête de turc de Jones, Jagger et Richards, et enfin il n’a aucun charisme sur scène. Lors de la tournée américaine de 1969, durant laquelle les Stones découvrent le côté le plus physique de la performance live, Bill Wyman ne transpire pas. A la fin des concerts, il n’a pas une goutte de sueur sur son front ou sous les aisselles, ce qui provoque les moqueries de ses camarades. Voici donc le cliché du bassiste rock au sens le plus péjoratif du terme. Et pourtant, Bill n’est pas si nul qu’il y paraît. Sans être génial, son jeu de basse apporte indéniablement une touche agressive aux Stones. Son origine populaire, bien plus authentique que celle des autres (Jagger est un fils de bourges), donne également un surplus de crédibilité à cette bande de vilains garçons. Efficace, percutante, la basse de Wyman ne fait pas de fioritures et l’écoute attentive de n’importe quel morceau des Stones nous la fait entendre en train de vrombir presque aussi violemment que celle de John Entwistle, ce qui n’est pas peu dire ! Par ailleurs, Wyman avait - contrairement à Brian Jones - des qualités de compositeur que les Stones ne reconnaitront jamais. Auteur du riff de Jumping Jack Flash, il ne sera pas crédité sur la chanson. Rare exception, In Another Land sera insérée sur Their Satanic Majesties Request et démontre un talent certain. Dommage.

 3/ Le meilleur d’entre tous : John Entwistle (The Who)

Tout comme Bill Wyman, Entwistle a forgé dans l’esprit du public l’image figé du bassiste se tenant raide et statique durant tout un concert. Chez les Who, cette vision paraît d’autant plus impressionnante qu’elle contraste avec l’hyperactivité des trois autres musiciens, Townshend moulinant sa guitare et sautant partout, Daltrey hurlant et jouant avec son micro comme un lasso, Moon cognant ses fûts à la manière d’un hystérique. Entwistle, lui, adopte une posture de flamant rose, debout sans bouger, à tel point qu’on imagine qu’un roadie l’apporte sur scène au début du spectacle, puis revient le chercher à la fin pour le prendre sous son bras et le ranger dans le placard à bassistes. Attention cependant : ne pas confondre immobilité et ennui, car John Entwistle est peut-être le meilleur bassiste rock de l’histoire. Un style unique, développé par une main droite qui déploie ses doigts en les fracassant sur les cordes, sorte de tapping avant l’heure, non pas sur les cordes mais légèrement de bas en haut. Cette façon de jouer, le plus souvent avec les doigts, parfois avec un médiator, passant de l’un à l’autre au milieu d’une chanson, lui a permis d’obtenir une vitesse d’exécution exceptionnelle. On peut entendre cette aisance dans le Live At Leeds aussi bien sur l’incroyable intro de Heaven and Hell, morceau qu’il a d’ailleurs composé lui-même, que sur la montée qui mène au refrain d’Happy Jack, dont on ne retient trop souvent que les coups virevoltant de Keith Moon. Ce dernier suivant moins la métrique de la musique que sa propre inspiration, c’est Entwistle qui servira d’ancrage rythmique aux Who. Pour cela, il cherchera sans relâche un son qui lui permette d’atteindre la puissance du reste du groupe, et sera ainsi l’un des premiers à utiliser les fameuses roundwound steel bass strings. Le bassiste des Who est aussi l’auteur du plus grand solo de basse du rock (avec Anesthesia - Pulling Teeth de Cliff Burton), celui de My Generation. Il faut le voir pendant la prestation géniale du Smothers Brothers Comedy Hour en train de faire courir ses doigts sur les cordes comme une dactylo tape le rapport de son patron, l’air de rien, le regard ailleurs. La classe.

 4/ Le mercenaire : Danny Thompson (Donovan, Nick Drake, Pentangle...)

En fait de basse, Danny Thompson joue plutôt en contre. Et contrairement à d’autres, il avait pourtant le choix des armes. En effet, Danny maîtrise aussi la guitare, la mandoline, la trompette et le trombone. Après des débuts chaotiques fait de voyages et de tournées (notamment avec Roy Orbison où il jouera pour l’unique fois de sa vie de la basse électrique), Thompson remplace Jack Bruce au sein du Blues Incorporated d’Alexis Korner, qui fit rapidement sa réputation. Dès lors, il jouera avec la fine fleur du folk anglais : Davey Graham, Pentangle, John Martyn, Ralph McTell, Donovan, Nick Drake, Mary Hopkin, etc. Mais aussi pour d’autres artistes divers tels que Tim Buckley, Rod Stewart ou Marc Bolan de T.Rex. Une liste impressionnante, qui démontre sa souplesse et l’estime générale dont l’homme jouit dans la profession. Entre jazz, folk et blues, sa contrebasse française manufacturée par le luthier Gand en 1865 ronronne un son chaleureux, qui resplendit aussi bien sur les mélancoliques arpèges de Three Hours de Nick Drake qu’en contrepoint aux dialogues virtuoses de Bert Jansch et John Renbourn de Pentangle, la formation dans laquelle il a le mieux brillé. On conseillera notamment l’album Basket of Light (1969), qui voit le contrebassiste au sommet de son art pour un disque aux récits merveilleux et aux arrangements enchanteurs.

 5/ Le professionnel : John Paul Jones (Led Zeppelin)

D’abord musicien de session, arrangeur épatant pour le Satanic Majesties Request des Stones ou le Mellow Yellow de Donovan, John Paul Jones est, plus qu’un bassiste, un brillant touche-à-tout et multi-instrumentiste. Il dira un jour : « Je n’ai pas été influencé par beaucoup de bassistes, parce que c’est seulement à partir du milieu des années 60 qu’on pouvait entendre correctement la basse dans les disques. » C’est donc pour cette raison que le musicien s’abreuvera d’abord au jazz et au folk, amours qu’il abandonnera en rejoignant Led Zeppelin dans l’espoir de s’exprimer autrement qu’en jouant le matériel des autres. Son entente avec John Bonham fera vite du duo une section rythmique puissante et redoutable. A la basse, Jones reproduit souvent les parties de guitare de Page, à quelques brillantes exceptions près. Son influence sur le groupe proviendra davantage de ses incursions aux claviers et au mellotron, ainsi que via son intérêt pour la musique orientale, folk ou indienne. En 2009, l’ancien Led Zeppelin s’est vu offrir une place de vétéran de luxe chez les Them Crooked Vultures de Josh Homme et Dave Grohl. Encore une fois, son apport tient surtout à la paire qu’il forme avec l’ex batteur de Nirvana plutôt qu’à ses performances de bassiste.



[1Citations extraites de Bass Player de juillet-août 1995.

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