Incontournables
Desire

Desire

Tuxedomoon

par Laurence Saquer le 15 septembre 2009

Sorti en 1981 chez Crammed Discs.

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Comme si sa volonté était de ne pas mettre sa musique entre les mains de tout le monde Tuxedomoon ouvre son Desire avec un morceau de 14min 55’. Grâce à ce stratagème, exit les punks, exit les mods, exit tous les rockeurs and rollers incapables d’être attentifs à un morceau de plus de 2 min 30’.

Débutant comme un mauvais concert de Pink Floyd, c’est seulement au bout de 5 minutes que l’équipée de San Francisco annonce la couleur de Desire : boîte à rythmes, violon, bouts de ficelles électroniques sur lesquels l’on danserait bien pieds nus dans une vieille maison polonaise. Puis la teinte tzigane de « East/Jinx/…/Music #1 » se marie soudain à un saxophone [1] qui ne s’était pas annoncé. Idéalement conçue pour faire gazouiller des oiseaux en métal, la chanson prend ensuite une tournure très expérimentale au niveau de la 10ème minute pour repousser ceux qui avaient réussi à passer l’épreuve de la musique tzigane électronique. A ce niveau de la chanson, les amateurs peuvent enfin se dire : « Ca y est, on est entre nous ». Ainsi fut l’introduction au désir bleu et dansant de Tuxedomoon.

Desire est l’album phare de la discographie de Tuxedomoon, collectif californien d’artistes et de musiciens en tous genres, fondé en 1977, au moment même le punk termine sa puberté en Europe. Signé sur le label des Residents, première partie de DEVO lors de son passage à San Francisco, Tuxedomoon met cependant les voiles vers l’Europe dès le début des années 1980. Et ne la quittera (presque) plus.

Desire. 7 titres pour l’édition originale en 1981 et 11 pour sa réédition en 1987 sous format CD, les 4 nouveaux titres provenant du EP No Tears, sorti pour sa part en 1978. Deux aspects peuvent donc être approchés, selon que l’album Desire se termine sur « Holiday For Plywood » (version originale de 1981) ou sur « No Tears » (réédition agrémentée de 1987).

S’il s’agit de « Holiday For Plywood » : la boîte à rythmes singe un jazz électronique, de vagues pizzicato mettent en scène un malaise sur le point d’arriver. Les cordes font tourner la pièce pour rendre malade et …

« Sometimes in the finest of moments
You find the furniture just doesn’t fit
Something about the carpet
Makes you want to scream »

L’album se termine sur une envie de vomir, dans une nausée qui accompagne en principe un baptême de l’air.

S’il s’agit de « No Tears » : un petit boulet efficace aux contours mal définis, même pas carré, où tout déborde mais qui concentre toute la puissance que peut concentrer le mélange de guitares, de boîte à rythmes, de voix grasses, de basse cinglante, sur un texte écrit pour homme/femme au bord de la crise de nerfs.

Ainsi, avec l’un comme l’autre en conclusion, les âmes sensibles devront s’abstenir. La finesse de l’entreprise, celle de créer un album aux influences multiples ET a priori mal adaptées (jazz et électronique, guitares et violon), trouve sa sève dans l’écriture de textes dont la violence excède celle de tous les groupes en colère qui réclame la mort de Dieu. Sur « Victims Of A Dance », Cassandre, la pauvre fille de la mythologie grecque que personne ne croit, semble se balader dans une soirée, titubante (« With an unquenchable thirst / We drink »), psalmodiant sa prophétie contemporaine « We are all victims of a dance ». Cela signifie-t-il qu’il faille se méfier des formes artistiques attirantes, qu’il faille faire l’effort d’aller un peu plus loin que ce qui se donne comme tel ? Oui. Voilà. Voilà le message de Desire, l’album. Et pour le diffuser, le groupe passe par la mythologie grecque…

Continuons. La pièce maîtresse de Desire, l’album, est « Desire », la chanson. La boîte à rythmes lance une boucle qui ne quittera jamais la piste, un clavier vient renforcer la structure de base, puis une voix très claire vient slapper sur le tout comme une corde sur une contrebasse. Ritournelle expérimentale, « Desire » la chanson a un pouvoir dansant très efficace si l’on repousse son contenu. Le désir s’adresse en personne à ceux qui veulent bien l’entendre. Ce désir n’est pas celui des corps ou des autres, mais un désir simplement matériel. En substance, ce désir personnifié – et au moins aussi aimable qu’un Andrew Eldritch dans un Disney – est celui qui se glisse l’air de rien dans le quotidien : « Tu veux cette voiture ? Tu la voudrais pour briller devant tes amis et ta famille… mais tu ne peux pas. Tu n’en as pas les moyens. Trop tard, tu la désires déjà. Te voilà piégé. » Le voici le piège du désir lu par Tuxedomoon, matériel, quotidien, d’une violence inouïe. « Et dire que tu allais danser sur cette chanson… »

Tuxedomoon est un groupe composé de personnes intelligentes dont le rapport au monde est théorique et souligne, toujours avec une délicatesse lexicale, la violence en ce bas monde. La musique de Tuxedomoon se comprend avec toutes les dimensions de son profil : complexité, violence, mélange acoustique, électronique, chant au yaourt bulgare si vous le voulez, mais toutes ces dimensions sont essentielles pour ne rien louper de tout l’art de ces bonhommes. On peut passer outre la portée des textes par exemple, Tuxedomoon restera un groupe intéressant mais ennuyeux. On peut oublier que la figure du Hollow Man est répétitive dans l’album et qu’elle singularise celle de l’homme moderne, mais la musique de Tuxedomoon sera amputée du personnage principal de ses fictions musicales, bref, l’essentiel en somme.

C’est pour cela que cet album est un incontournable. Parce que c’est un piège. Parce que les autres albums et les autres productions des années 1980 ont souvent livré des albums bien compacts, bien sombres, qui se revendiquaient du punk, et déclaraient sans pudeur puiser leur inspiration dans le côté dark du mouvement punk. Desire a un niveau de lecture plus fin, plus cérébral, lâchons ce vilain mot. Les personnages des titres sont tous des hommes et des femmes qui se cognent bêtement contre des choses qui font mal, murs de la vie : le désintérêt, l’incrédulité, le rienàfoutrisme des autres à leur égard. Desire est un piège. Et non, l’auteur de ces lignes ne fait pas sa maligne. Parce qu’elle-même y est aussi tombée à pieds joints, dans le piège du Desire, avant de relever le nez des boucles de la boite à rythmes et de se dire « Attends, attends, c’est quoi leur problème ?... ».

Leur problème ? Ou notre problème ? Leur problème ? Le nôtre ? Le leur ? Je sais pas, écoutez, c’est des gens compliqués Tuxedomoon…



[1Focus sur la saxophone dans les années 1980 : durant la décennie, à l’exception de Michel Delpech qui en fait usage pour emballer les filles, le saxophone est un instrument qui symbolise une inquiétante présence. Cela mériterait un article mais en attendant, pour se faire une idée, voir ici le court métrage Sax, présent dans le coffret DVD+CD Berlin Super 80 sorti en 2005 chez MonitorPop. Dans ce court métrage, le saxophone est un personnage à part entière, qui se dissimule dans la brume urbaine... et qui fait quand même un peu frémir.

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Tracklisting

1. East/Jinx/.../ Music #1 : 14:55’
2. Victims Of A Dance : 5:48’
3. Incubus (Blue Suit) : 3:51’
4. Desire : 7:06’
5. Again : 6:20’
6. In The Name Of Talent (Italian Western Two) : 6:02’
7. Holyday For Plywood : 5:38’

EP No Tears

8. New Machine : 4:22’
9. Litebulb Overkill : 3:12’
10. Nite And Day (Hommage A Cole Porter) : 5:11’
11. No Tears : 5:40’