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Dirty

Dirty

Sonic Youth

par Thibault le 10 mai 2010

2

paru le 21 juillet 1992 (Geffen)

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Grands défricheurs soniques explorant les terres sauvages et austères de la dissonance ; papes de la Très Sainte Eglise du Rock Indépendant ; gourous des new larsens new yorkais ; alter-zikos urbains arty post-no wave toujours mignons et avec la mèche de travers la cinquantaine dépassée ; titulaires d’un CAP par alternance de maniement du tournevis sur une Fender Jaguar low cost ; let me introduce… Sonic Youth ! Quoi ? Je respecte l’étiquette qui convient lors de la présentation d’altesses telles qu’elles soient : récitation élogieuse de toute la titulature et divers faits d’armes de la personnalité en question. Hmm, que dîtes vous là bas avec jean déchiré et votre tee shirt « I Love Andy Warhol » ? Mauvaise foi ? Si peu…

Juste suffisamment pour accrocher mon lectorat en début d’article, le quota réglementaire autorisé pour ne pas totalement décrédibiliser la suite. Et puis mince, Sonic Youth quand même, le groupe qui est sensé avoir vogué de styles en styles, avoir génialement révolutionné le rock, qui écoute du free jazz (dingue…) Oui, les new yorkais ont cette réputation d’avoir brassé différents univers, de s’être réinventés sans soucis et le plus souvent avec talent. Les tournants et évolutions sont connus dans leur discographie, ils témoignent toujours d’une nouvelle vision ou d’un nouvel horizon, tout cela…

Tiens, une évolution parmi d’autres, Dirty, sorti en 1992, réputé pour être un virage plus musclé et plus énergique dans l’œuvre de Sonic Youth. Il faut dire que l’album est nettement plus rentre dedans que ses prédécesseurs. Et pour cause, l’homme derrière la console d’enregistrement est Butch Vig, producteur davantage réputé pour un résultat à l’impact direct que pour un travail nuancé. Du coup Dirty est l’album des new yorkais le plus typé nineties : batterie qui claque à fond les ballons, basse qui crisse et voix qui cherche à se faire une place au milieu de furieuses guitares saturées. On est assez proche du son de Steve Albini, d’ailleurs. Ça attaque, dérape et tranche sans prévenir.

Mais ici quelque chose ne colle pas avec la musique de Sonic Youth ; à se vouloir plus percutant le groupe devient raide, crispé, et perd largement en groove et en mélodies. Les compositions sont rachtèques sous les crissements et larsens, le jeu de double guitare a moins d’ampleur et le chant est nettement moins soigné, moins profond et moins juste que sur les deux précédents opus, les très bons Daydream Nation et Goo. Dirty se répète très rapidement malgré les deux belles réussites que sont les singles 100% et Sugar Kane.

Mais le réel problème est que ces compositions ne témoignent d’aucune véritable évolution stylistique. Le postulat de Sonic Youth reste le même ; des suites d’accords et d’arpèges simples enchaînés tels des powerchods sur un accordage dissonant. Accords et arpèges joués sur deux guitares qui dialoguent avec pour son deux teintes de fuzz maigre post-Velvet Underground. Une idée qui reste le socle d’à peu près tous les morceaux de la discographie « non expérimentale » du groupe. Une idée originale qui n’est pas dénuée d’intérêt mais qui s’autolimite par ses choix mêmes : comment déployer une musique avec de l’envergure tout en définissant strictement le cadre spartiate dans lequel on évolue ?

Face à ces carences, Sonic Youth a répondu en tablant sur la mise en perspective et l’enchevêtrement des lignes de guitares, de façon à donner de l’ampleur à leurs compositions, à jouer sur la distance et la profondeur pour finalement rendre mélodieux quelque chose de dissonant ou de peu accrocheur. Ce qui nécessite un type de production adéquat, amène de donner du relief et de fournir de l’espace à cette musique pour que ses nuances apparaissent, tout en évitant de muscler inutilement le son, aucun cas on tombe dans les travers de Dirty, où les guitares sortent plus de bruit que de notes.

Une qualité de production à laquelle Sonic Youth est parvenu sous la houlette de Nick Sansano, aux commandes pour le diptyque Daydream Nation / Goo. En travaillant sur la profondeur, en plaçant des micros dans tous les coins du studio pour donner une nouvelle résonance aux compositions de Sonic Youth tout en restant fidèle à leur esprit underground, à leurs sonorités garages, Nick Sansano a aidé le quatuor à atteindre son apogée, celui-ci livrant pour l’occasion ses meilleurs morceaux. En effet, dans ces conditions idéales, les guitaristes Thurston Moore et Lee Ranaldo ont pu explorer au mieux différentes orientations, impeccablement soutenus par Kim Deal à la basse et Steve Shelley à la batterie, qui forment une rythmique punchy, dynamique mais souple.

Sur ces deux disques réputés à juste titre comme les meilleurs du groupe, Sonic Youth a réussit à concilier riffs accrocheurs et très construits (Teen Age Riot, Titanium Expose, Dirty Boots) et divagations larséniques, longues pièces déconstruites flirtant avec le bordélique mais tenant debout grâce à un vrai travail de mise en abîme (The Sprawl, Mote). Parfois ces deux aspects sont présents au sein d’un même morceau, comme sur les grandes réussites que sont Silver Rocket ou Tunic (Song for Karen).

Ainsi, autant dans ces conditions on peut profiter des possibilités que permettent les idées, ou plutôt l’idée, de Sonic Youth, autant lorsque l’on met Daydream Nation / Goo en perspective avec leurs prédécesseurs et successeurs, on s’aperçoit de l’extrême limite de cette idée, qui se condamne à UN type de production qui lui permet de s’exprimer pleinement. Lorsque les new yorkais la jouent lo-fi, ils sonnent plats et mous et lorsqu’ils cherchent à durcir le son, ils tombent dans des travers bruitistes creux. Depuis 1985 et l’album Bad Moon Rising, Sonic Youth s’est attaché à tricoter ses morceaux autour de la même idée et du même son, et les premiers extraits de The Eternal prévu pour ce mois de juin confirment ce constat : en vingt cinq ans, les new yorkais n’ont jamais touché ni à leur idée ni à leur son.

Ils ont juste fait des aménagements extérieurs (deux trois bidouillages, une guitare acoustique, des percussions ou un clavier de temps en temps) selon l’humeur du moment. Humeur post no wave sur EVOL, brutale sur Dirty, pop sur Experimental Jet Set, Trash and No Star ou Rather Ripped, apaisée sur Murray St. etc. Au final, Sonic Youth fait toujours la même chose depuis vingt cinq ans. Ceci a bien fonctionné pour deux albums mais tourne à vide pour les autres, qui au-delà des détails de présentation offrent toujours la même rengaine, un crincrin de guitares bidouillées qui peinent à décoller parce que mises sur le même plan. A eux de revenir à une production adéquate ou à (enfin) changer véritablement de trajectoire.



Vos commentaires

  • Le 1er juillet 2012 à 22:00, par oubli En réponse à : Dirty

    « On est assez proche du son de Steve Albini, d’ailleurs. »

    Et vous avez déjà écouté du Steve Albini ?
    Parce que j’ai des doutes là.

    « Le postulat de Sonic Youth reste le même ; des suites d’accords et d’arpèges simples enchaînés tels des powerchods sur un accordage dissonant. Accords et arpèges joués sur deux guitares qui dialoguent avec pour son deux teintes de fuzz maigre post-Velvet Underground. »

    Reprocher à Sonic Youth de faire du Sonic Youth, c’est fort.
    D’autant plus que l’accordage n’est justement pas dissonant sur Dirty. Butch Vig a insisté pour les guitares soient toutes parfaitement accordées.

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Tracklisting :
 
1. 100% (2’29")
2. Swimsuit Issue (2’59")
3. Theresa’s Sound-world (5’28")
4. Drunken Butterfly (3’04")
5. Shoot (5’16")
6. Wish Fulfillment (3’26")
7. Sugar Kane (5’57")
8. Orange Rolls, Angel’s Spit (4’19")
9. Youth Against Fascism (3’36")
10. Nic Fit (0’59")
11. On the Strip (5’42")
12. Chapel Hill (4’47")
13. Stalker (version vinyle seulement) (2’58")
14. JC (4’03")
15. Purr (4’22")
16. Crème Brûlèe (2’32")
 
Durée totale : 58’45"