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Electric Ladyland

Electric Ladyland

The Jimi Hendrix Experience

par Thibault le 8 février 2010

paru en septembre 1968 (Reprise Records)

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En 1968 Hendrix est dans une situation délicate. Grâce à son sens du spectacle et son professionnalisme (il a longtemps été guitariste pour Little Richards et connaît parfaitement les ficelles d’un show) le nouveau venu qu’il est a réussi à se faire un nom en moins d’un an. Sa stratégie était parfaite : fringues extravagantes aux couleurs pétaradantes (chapeaux d’indiens, plumes, jabot, froufrous, même Arielle Dombasle n’ose pas en faire autant), volume sonore poussé au maximum (trop rebelle), tortillage du croupion et danse de l’animal en rut, quelques singles fracassants (Hey Joe, Purple Haze, The Wind Cries Mary), sans parler de l’épisode Monterey. Un des plus grands coups médiatiques de l’histoire du rock, à n’en pas douter.

De retour au pays de l’Oncle Sam après des années passées en Angleterre, le fils prodigue déballe l’artillerie lourde lors du festival de juin 1967, et domine les autres formations de la tête et des épaules ; une reprise du Killing Floor d’Howlin’ Wolf en introduction pour rassurer les puristes (toujours se les mettre dans la poche ceux-là, toujours !), une version ultra cooool de Like A Rolling Stone (« hé kid, t’as vu que je chante, joue de la guitare et mâche du chewing-gum nonchalamment en même temps ? ») pour s’attirer la sympathie de tous, et une guitare carbonisée pour un final en forme de pied de nez à Pete Townshend, qui ne voulait pas laisser jouer Jimi en début de soirée. « Regarde ça, Gros Nez ! Moi aussi je peux détruire mes instruments, et je le fais avec style, même ! » [1]

« Si je les impressionne pas avec ça, je me rase la tête et me mets à la boxe ! »

Ceci dit, ce n’est pas tout d’avoir percé. N’importe quel Dominique Besnehard vous le dira, c’est maintenant que le plus dur commence ; il faut durer, ne pas se reposer sur ses lauriers et défendre chaque pouce de terrain gagné. Cela Hendrix le sait, d’autant plus qu’en 1968 l’heure est à la création d’albums, d’œuvres finies, pleines et cohérentes. Or les albums pour l’instant, ce n’est pas trop son fort…

Ses deux premiers sont ratés de son propre aveu. Are You Experienced (1967) est parasité par de nombreux défauts ; l’enregistrement fut réalisé avec du matériel déplorable (beaucoup de souffles mangent la bande) et, malgré de très bons morceaux comme Fire, les compositions ne décollent pas. « Je me contente de mettre beaucoup de volume à l’ampli et ça consiste surtout à contrôler le feedback et l’arrière de la caisse de la guitare » déclarait-il en 1967. Si à l’époque le résultat était sale et nouveau, aujourd’hui les distorsions ainsi produites semblent très datées et étouffées. Mais Hendrix se satisfaisait de cela, et se laissait porter par la batterie virevoltante de Mitchell, très carrée et pêchue, pour des chansons certes sympathiques mais aux riffs souvent mous et répétitifs (Foxy Lady, Can You See Me, très « inspirés » par ceux de Wild Thing ou Louie Louie) ou aux solos bluesy pompés sans vergogne à ses aînés (Red House). Après cela la conception d’Axis : Bold As Love (1967) a été écourtée faute de temps. Inachevé, l’album reste bancal, rempli de bricoles laissées en chantier (If 6 Was 9, You Got Floatin’, Ain’t No Telling) comme de chansons déjà plus écrites, comme Castle Made of Sand, Up From The Skies ou Bold As Love, qui témoignent d’une vision plus affinée.

A côté de cela, des disques comme Revolver (1966) ou Pet Sounds (1966) font office de manifestes, ils proposent des projets modernes, avec pour visée une certaine unité propre aux œuvres d’art. L’un des derniers en date, Sgt Pepper’s Lonely Hearts Club Band (1967), traumatise purement et simplement Hendrix. A peine quelques jours après sa sortie, il reprenait déjà la chanson titre sur scène. Ce n’est pas tant le « concept » ni le décorum autour de Sgt Pepper qui a foudroyé le guitariste. Ce sont ces sons, ces expérimentations qui ne cessent presque jamais, mais toujours présentées dans un écrin pop, où la dynamique des chansons va de pair avec le repoussement des frontières connues. L’autre choc est celui de Bob Dylan. Hendrix le considère juste comme le « messie », comme un guide spirituel (oui, Jimi est un peu simplet), et ne se déplace jamais sans un carnet dans lequel il a écrit ses textes préférés du Zim’, souvent les plus surréalistes et les plus imagés. C’est avec ces deux figures en tête, The Beatles et Bob Dylan, ainsi qu’avec une énorme pression sur les épaules qu’il se rend en studio en 1968. Son ambition est de réaliser un disque qui soit un chemin d’émancipation pour l’esprit via la profusion de sons nouveaux : La « Terre de la Dame » Electrique.

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« My man, ce trip ! Ton herbe m’a fait voir des choses... nouvelles. Je vais en parler dans mon album, obligé ! »

Oui, c’est assez crétin. Quoique plutôt bien intentionné (c’est mignon, quoi), Electric Ladyland ne contient que de la SF bas de gamme enrobée de beaucoup de cul (ça valait bien la peine de se revendiquer grand lecteur de Visions of Johanna). Si Hendrix n’était pas suffisamment bête pour tenter de copier les textes de Dylan, ceux qu’il a écrit sont souvent désastreux de bout en bout. Depuis l’introduction nébuleuse, présage à un atterrissage en terre inconnue (non, pas l’émission avec Frédéric Lopez !), où les premières paroles qui résonnent sont « Have You Ever Been ? / I Wanna Show You… » (avec une paille de « make love, make love, make love », tout de même…) jusqu’au « I’ll See You in the Next World, But Don’t Be Late » Electric Ladyland présente les formes d’un rite initiatique en direction de dimensions supérieures, avec Hendrix en grand shaman révélateur ; ouvrir ses chakras, tous ensembles tous frères, troisième œil, fornication mystique, portes de la perception, tout ça… Un putain de projet hippie neuneu.

A ce sujet, on recommande chaudement la lecture de Lester Bangs, qui a mijoté une fausse interview post mortem du Jimi, tout simplement excellente, aussi drôle que pertinente. Et comme on ne se refuse rien, un petit extrait pour vous amis lecteurs : « Je ne savais pas ce que je pouvais bien foutre, sinon que j’aimais le Rhythm’n’Blues et Dylan, et que j’avais trouvé le moyen de tirer tous ces sons bizarres de ma gratte. C’est là que les choses sont devenues un peu confuses. Je suis là un soir au Fillmore à jammer à m’en défoncer le cul, à jouer une sorte de chevauchée à moto autour des anneaux de Saturne, je regarde la foule et elle est comme un grand flipper que j’allume, si bien qu’ils se mettent à bourdonner et à tilter, tout ça en jouant « See See Rider » à l’envers ou je ne sais quoi parce que mes doigts se transforment en branches de céleri et j’ai peur de regarder ça, alors je ferme les yeux une seconde mais il y avait là une sorte de Maîtresse de Thor dans un Marvel Comic sado-maso qui grognait en agitant son fouet dans ma direction alors j’ouvre de nouveau les paupières aussi vite que je peux et voilà maintenant que tout le monde dans le public est Bob Denver.

[...]

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« Oh c’t retour d’acide, man ! Waaah, keskispace ? Ma gratte se déforme, je contrôle plus les sons et le public est composé de martiens ! Quel bad ! »

Et le charabia, j’en avais déjà à ne savoir quoi en faire, comme un simple auditeur occasionnel de mes chansons pourra vous le dire. Vous pensez que j’ai écrit toutes ces foutues paroles cosmiques parce que j’étais branché sur l’Esprit Universel ? Hunh. J’aimais Star Trek, mais je ne suis pas Paul Kantner. J’en ai tiré plus que lui, qui aurait dû profiter de mon mauvais exemple. Je laissais tomber ceci, je grommelais cela, et voilà que bientôt toute une merde s’est mise à me tournoyer autour de la tête. La même qui frappait tout le monde, à vrai dire, en particulier Dylan, qui a été pour moi, comme pour tous les autres, une aussi grande inspiration, et une mauvaise influence. J’ai commencé sincèrement, mais la moitié du temps je n’étais pas foutu de penser droit, alors des trucs dont je savais que c’était du baratin pseudo-mystique bidon me sont tombés dessus, et les gens ont sauté dessus comme des putes sur une ligne de coke : « Waouh, Jimi, c’est dingue... » Et c’est peut-être là que les choses ont vraiment commencé à aller de travers - quand j’ai vu qu’ils trouvaient ce baratin profond, bon, j’en ai rajouté. »



[1En fait les deux hommes, qui n’avaient qu’une envie, celle de se coucher tôt, ont tiré à pile ou face pour savoir qui jouerait le premier. Hendrix a perdu, et s’est vengé de la façon que l’on sait.

[2il avait un son de slide très précis en tête, et aucun bottleneck ou goulot de bouteille ne produisait l’effet escompté. C’est finalement en utilisant un briquet qui trainait par là qu’il a réussit… pour perdre le briquet deux jours après, ce qui explique pourquoi toutes les versions ultérieures de la chanson n’arrivent pas à la cheville de l’originale

[3l’effet fut obtenu avec un peigne et du cellophane, oui oui oui

[4« produced and directed by Jimi Hendrix » est il écrit, en gras et en majuscules, dans les notes de pochettes, même si la réalité fut plus nuancée

[5il sortira des années plus tard à titre posthume

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Tracklisting :
 
1. ...And the Gods Made Love (1’21")
2. Have You Ever Been (To Electric Ladyland) (2’11")
3. Crosstown Traffic (2’13")
4. Voodoo Chile (15’00")
5. Little Miss Strange (2’52")
6. Long Hot Summer Night (3’27")
7. Come On (Let the Good Times Roll) (4’09")
8. Gypsy Eyes (3’43")
9. Burning Of The Midnight Lamp (3’39")
10. Rainy Day, Dream Away (3’42")
11. 1983... (A Merman I Should Turn to Be) (13’39")
12. Moon, Turn the Tides... Gently Gently Away (1’02")
13. Still Raining, Still Dreaming (4’25")
14. House Burning Down (4’33")
15. All Along The Watchtower (4’01")
16. Voodoo Child (Slight Return) (5’12")
 
Durée totale : 75’47"