Incontournables
Elephant

Elephant

The White Stripes

par Thibault le 23 novembre 2010

paru le 1er avril 2003 (V2 Records / Universal)

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The White Stripes : 1-4 « Your grasp of old-timey historical detail... » ; 5-6 « ...has earned you a place in our Civil War Reenactment League. »

Y’a pas à dire, il est fort. Non, pas Jack White. Enfin si, lui aussi, bien sur, mais je parle en l’occurrence de l’internaute derrière le compte Twitter « Discographies ». Son idée est de résumer avec humour et férocité toute une discographie en moins de cent quarante signes. Tout le monde en prend pour son grade, il faut voir ça ! Tailler autant de costards en une phrase, parfois en quelques mots, tout en étant drôle et, par-dessus le marché, souvent très pertinent, c’est tout de même énorme.

Formidable, les meilleures punchlines rockistiques jamais lues, ou presque, sont mitonnées par un modeste sujet de Sa Majesté dont personne ne connaît le nom. Si ce n’est pas la preuve qu’Internet est l’avenir de l’Homme, je ne sais pas ce qu’il vous faut. Car, vraiment, l’animal cogne avec un rare à-propos ! Sa blague sur les Stripes est un résumé nucléaire de la carrière de Jackot, ni plus, ni moins (voilà qui rend encore plus bavardes et superflues mes diatribes maisons, tiens !) Jugez plutôt : l’ascension méthodique et appliquée, l’apogée et le basculement avec Elephant qui débouche sur la place pépère et bien au chaud du fonctionnaire préposé au folklore ricain d’avant guerre.

Tout converge en ces mots. Rapide examen des pochettes concernées, pochettes ô combien importantes quand on fait d’un code couleur la raison d’être d’un groupe, quand on prône le vinyle comme seul garant d’une relation forte entre l’auditeur et la musique, quand on envisage à ce point le support physique comme vecteur d’informations essentielles. The White Stripes plante le décor, Di Stijl dévoile de grandes ambitions en affinant la palette tout en se réappropriant le nom d’un courant minimaliste hollandais : « THE STYLE », voilà ce que ça dit, in english. Les dents qui rayent le parquet ? Si peu… White Blood Cells signifie « globules blancs ». Carrément. Ou un entremêlement de couleurs, liens du sang (frère-sœur, mari-femme), système de défense immunitaire, avec un cliché qui présente les fameux globules faces à des corps noirs forcément étrangers et prédateurs. L’intention est claire : seuls contre tous.

« On va quand même pas laisser le rock aux Klaxons, bordel ! »

En ce qui concerne Elephant, le dégradé rouge-noir combiné au blaze pachydermique annonce une œuvre intime et écrasante. « Une des raisons pour lesquelles l’album porte ce nom, c’est la manière dont les éléphants se comportent avec leurs morts » rajoute Jacky, qui exprime ici sa fascination pour les mythes et ancêtres au travers de cette vieille légende des cimetières des éléphants. Les artworks de White Blood Cells et d’Elephant collent au contenu ; c’est clair, chiadé, ça claque.

Nuançons le cas Get Behind Me Satan : le titre très sibyllin est tiré de la bible, la pose quasi identique à celle d’Elephant, si ce n’est que Jacques présente un chapeau de ménestrel. On subodore une virée plus touche à tout et moins nerveuse, mais pour la première fois une pochette des Stripes pose davantage de questions qu’elle n’annonce d’orientations. Et alors Icky Thump… C’est n’importe quoi. Déjà, ça ne veut absolument rien dire. Un jeu de mot pourri sur « ecky thump », ce qui signifie à peu de choses près « sapristi ! ». Jackie ne sait plus ce qu’il fait ni ce qu’il raconte, vire carrément le rouge (!) et rattrape vaguement les apparences en se prenant carrément pour Jack White, en posant en costume scintillant de toréador, l’air de dire « hé, par ici, c’est moi le sauveur du rock ! ». Un tel cliché n’est pas anodin ; exception faite du premier Dead Weather, l’homme s’est toujours mis en scène sur chacune de ses pochettes, un exercice d’équilibriste puisqu’il y a le risque de basculer du côté des mimiques. Le style peut perdre en route le sens, illustration le documentaire Under Great White Northern Lights.

Le flim en fait des caisses et des caisses dans le vintage mais une scène en particulier reflète ce que sont devenus les Stripes : une caméra tremblotante, avec du grain noir et blanc gros comme un œuf d’autruche, observe Meg avachie sur un fauteuil, une clope au bec avec vue sur la forêt canadienne pendant que son compère tâtonne quelques gammes au piano sur fond de Dirty Robber des Sonics crachoté par un vieux vinyle. Quelques gimmicks à la cool, de l’ancestral, hop ! La messe est dite.

La trajectoire initiale s’achève donc avec Elephant, dernier jalon de l’œuvre de Jacquot (sept ans, déjà !) et aboutissement de ses premiers travaux. A force d’écoutes maladives de Fun House, « the definitive rock album of America » selon ses propres mots, Jacquot s’est approprié les méthodes des Stooges et de Don Galluci, cette science de l’enregistrement sur laquelle nous avons déjà ergoté en long, en large et en travers. La patte de White est avant tout un art du bidouillage sonore qui s’appuie sur une connaissance obsessionnelle des moindres détails d’époque. Qu’on se le dise, tout du long de sa carrière le type s’est forgé un son d’enfoiré qui enterre celui de Page, Blackmore, Townshend et tant d’autres dinosaures.

Guitariste au touché malgré tout peu dégrossi - à l’exception de ses solos suraigus, il est ainsi un maniaque de la couche de fuzz, capable de réactualiser des riffs et enchainements assez balisés par la force du son et de sa trichromie. Il n’essaie jamais d’inventer mais cherche à se réapproprier, à capter. D’où l’importance des lieux de composition et d’enregistrements, de ce qu’ils dégagent. Ca fait un petit peu romantique rock couillon « ouah, cette pièce a des good vibes, on joue ici man ! » mais la relation amoureuse qu’entretient White avec des endroits et la manière dont il les intègre dans le processus créatif sont essentielles. « Notre premier album est le plus proche de Detroit » selon l’intéressé. De même, on ne décide pas par hasard d’enregistrer son deuxième album dans sa cuisine et encore moins de faire un alors couteux déplacement jusqu’à Memphis pour son troisième.

Cette quête du passé et d’idéaux trouve sa meilleure expression avec Elephant puisque Meg et Jack ont carrément traversé l’Atlantique pour échouer dans un improbable studio londonien de quartier, dans l’unique but de coller toujours davantage aux antiquités qui les nourrissent. La cinquième réalisation des Stripes est la plus homogène ; elle fait apparaître son processus de création (note d’intention : « aucun ordinateur n’a été utilisé durant l’écriture, l’enregistrement, le mixage ou le mastering du disque ») mais celui-ci s’efface encore derrière les chansons. Prenons Ball and Biscuit : le titre doit son nom à un micro antédiluvien qui trainait dans les lieux et demeure une petite prouesse de composition et d’enregistrement ultra référencés, de dosage d’overdubs, mais ce n’est pas encore une démonstration de moyens à la Raconteurs. Ce n’est que par la suite les automatismes auront raison de la recherche. Et ce n’est pas un hasard si le Godfather du folklore ricain, à savoir ce vieux Bob Dylan, invitera Jackie à venir reprendre ce même Ball and Biscuit sur scène à ses côtés. Dès lors, le guitariste bascule dans les tics, son rôle devient celui d’un passeur qui donne les clés d’un héritage bien plus qu’il ne l’incarne.

« La vache ! Moi j’ai l’air has-been ? J’en ai pour plus d’une barre de fringues sur moi !!! »

Toute la difficulté quand on inscrit son travail dans la lignée d’un genre très codifié est de réussir à incarner ces codes, à les manier en les respectant tout en y imposant une sensibilité.
Il faut styliser, remodeler. Profondément « réac ’n’ roll » comme le disait Oh ! Deborah, les White Stripes sont en ce sens la meilleure idée du revival puisque tous les codes et références sont mis en scène et en musique par des symboles et une formule très bien pensée. Trois couleurs pour trois instruments (le piano ne fait encore que très peu d’apparitions), et une remarquable conception du duo. Tout tient sur un jeu d’opposition et de complémentarité blanc-rouge. Au métronome imperturbable de la batterie s’oppose la palette plus étendue et saccadée de la guitare.

Frère ou sœur, mari ou femme ? L’ambiguïté n’est pas seulement de la matière pour le buzz puisque chaque chanson est l’occasion d’un jeu assez chorégraphié, surtout en concert, entre un Jackot sanguin, physique, qui fait des pieds et des mains pour attirer l’attention d’une Meggie boudeuse et nonchalante. Libre à chacun d’y voir un frère turbulent qui fait le pitre devant sa sœur mi-attendrie mi-fatiguée ou un beau parleur qui déploie tous les moyens à sa disposition pour faire la cour à son impassible dulcinée. Cette fougue est néanmoins canalisée au travers d’un songwriting très minutieux, académique, qui joue sur le rythme et la sonorité des phrases sans chercher à moduler ni à déformer les mots (en cela l’écriture de White est plus anglaise qu’américaine), capable de redonner un peu de fraicheur à des rimes bien usées.

Tiens, j’en profite pour glisser un mot sur le cas Meg. Meg n’est PAS une MAUVAISE BATTEUSE. Sans déconner. C’est d’une simplicité à toute épreuve mais c’est bien fait, c’est cohérent et même réellement agréable. Oui. Juste pour vous donner un point de comparaison ; essayez de vous farcir les batteries du Velvet Underground, de U2 ou même des Kinks et de Neil Young sans soupirer d’inanité les trois quarts du temps. Meg c’est du AC/DC, un son plein, impressionnant d’impact, de la crash au bon moment, des beats simples mais pas moches. Jamais ses coups de tom et de cymbales ne sont une injure à nos pauvres tympans. Donc voilà, réhabilitons Miss Meg : elle n’est pas nulle !!!

Alors, au final, disque somme, pièce sans failles, ultimate mastapiece ? Pas exactement... C’est le paradoxe d’une carrière toujours sur le fil, l’album le plus représentatif et le plus maitrisé de Jacquou est celui où les défauts (l’étincelle de White Blood Cells vacille, certains tics wannabe Robert Plant peuvent irriter) ne sont plus des aspérités qui peuvent se dégrossir et nourrissent nos espoirs mais des scories dans la mécanique qui engendrent de la frustration. La lente descente qui s’ensuit semble logique... et la tentation de jeter le bébé avec l’eau du bain est là. On pourrait bouder Jackie, pester continuellement, snober purement et simplement ses nouveaux disques... Mais ce serait se fourvoyer, car aussi brouillonne soit elle, n’importe quelle esquisse du Dead Weather offre plus de grain à moudre que toutes les merdes des Foals, Black Angels, Gossip ou Two Door Cinema Club.



Vos commentaires

  • Le 9 mai 2012 à 19:02, par eliotte En réponse à : Elephant

    N’oubliez pas le nouveau jack white trés envie de lire les critics

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Tracklisting :
 
1. Seven Nation Army (3’52")
2. Black Math (3’04")
3. There’s No Home for You Here (3’44")
4. I Just Don’t Know What to Do with Myself (2’46")
5. In the Cold, Cold Night (2’58")
6. I Want to Be the Boy to Warm Your Mother’s Heart (3’21")
7. You’ve Got Her in Your Pocket (3’40")
8. Ball and Biscuit (7’19")
9. The Hardest Button to Button (3’32")
10. Little Acorns (4’09")
11. Hypnotize (1’48")
12. The Air Near My Fingers (3’40")
13. Girl, You Have No Faith in Medicine (3’18")
14. Well It’s True That We Love One Another (2’43")
 
Durée totale : 49’56"