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Gérard Berréby, éditeur d'Allia

Gérard Berréby, éditeur d’Allia

par Giom le 4 août 2008

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Inside : Revenons maintenant sur les ouvrages de critique rock que vous avez publiés. J’avoue avoir un faible pour le Lipstick Traces de Greil Marcus, grand théoricien du phénomène rock, dont l’ouvrage prend comme point de départ le choc qu’a représenté Anarchy In The UK des Sex Pistols pour la société britannique de l’époque. Ici encore, on retrouve le rock comme porteur d’une contestation utopiste. C’est cet aspect qui vous intéresse dans le rock ?

GB : Il y a une figure qui apparaît et réapparaît tout au long de ce livre. Ses instincts sont fondamentalement cruels ; sa manière est intransigeante. Il propage l’hystérie, mais il est immunisé contre elle. Il est au-delà de la tentation, parce que, malgré sa rhétorique utopiste, la satisfaction est le cadet de ses soucis. Il est d’une séduction indicible, semant derrière lui des camarades amers, comme Hansel ses miettes de pain, seul chemin pour rentrer chez soi à travers une fourrée d’excuses qu’il ne fera jamais. C’est un moraliste et un rationaliste, mais il se présente lui-même comme un sociopathe : il abandonne derrière lui des documents non pas édifiants mais paradoxaux. Quelle que soit la violence de la marque qu’il laissera sur l’Histoire, il est condamné à l’obscurité, qu’il cultive comme un signe de profondeur. Johnny Rotten/John Lyndon en est une version ; Guy Debord une autre. Saint-Just était un ancêtre, Richard Huelsenbeck en est le prototype. Ainsi s’exprime Greil Marcus. Lipstick Traces dépasse largement le cadre de la critique rock. Il part du rock, plus précisément d’Anarchy In The UK, et plus précisément encore d’une certaine intonation de Johnny Rotten. Il écrit avec une extrême audace, qui lui a été beaucoup reprochée. Marcus recherche les origines de ce cri chez les lettristes, remonte encore à Dada et va jusqu’au mouvement du Libre Esprit et aux Anabaptistes de Münster. C’est bien toute l’histoire secrète du XXème siècle qui défile, l’histoire d’une révolte et d’une contestation radicales qui, sous des formes différentes, n’a cessé d’animer ceux qui ne se satisfont pas de leurs conditions de vie. Cet aspect du rock me touche particulièrement, mais j’avoue que je n’y songe pas forcément quand j’écoute un disque. Le plaisir brut, physique, presque animal que procure un morceau de rock compte tout autant. Je ne pense pas d’ailleurs que le terme de contestation utopiste s’applique au rock. Tous les artistes qui me passionnent sont plutôt du côté nihiliste de la contestation. C’est dans la rage sans objet, la violence autodestructrice, que s’exprime la contestation dont le rock est porteur. Autrement dit, les Stooges plutôt que les auteurs de « protest songs », le Lennon de Yer Blues plutôt que celui d’Imagine.

Inside : Vous avez également publié l’un des ouvrages majeurs de la critique rock : Awopbopaloobop Alopbamboom de Nik Cohn d’où on trouve une fraîcheur et une spontanéité fondatrice de ce qui deviendra ensuite la critique rock. Incroyable qu’une édition française n’ait pas vu le jour avant la votre en 1999. Comment vous est venue cette initiative ?

GB : Tout d’abord, si ce livre fondateur a mis si longtemps à être traduit et publié, il faut poser la question à la critique rock française, si jamais vous la rencontrez et qu’elle est en état d’affirmer quoi que ce soit. Posez aussi la question à tous les éditeurs français qui n’ont pas publié ce livre. Ils avaient, je suppose d’excellentes raisons. Ces gens là ont toujours raison d’avoir tord. Ils justifient tout et a posteriori. Ils n’ont pas pensé à publier l’ouvrage de Nik Cohn comme ils n’ont publié, par la force des choses, aucun des livres que j’ai publiés. J’avais lu des extraits de A Wop Bop A Loo Bop... dans une anthologie de Nik Cohn, qui m’avaient impressionné. Et Greil Marcus m’a dit que c’est le livre qui lui a donné envie d’écrire ! Je suppose qu’il n’est pas le seul, vu que l’ouvrage de Nik Cohn est vraiment le texte fondateur de toute la critique rock. A vingt ans, Nik invente toute l’esthétique du genre : rapidité, humour, mauvaise foi, parti pris, injustice assumée. C’est un texte brillantissime, mais aussi - ce qu’on n’a pas assez souligné - profondément intelligent, un exemple quasi unique d’empathie et de lucidité. Si toutes ses pages témoignent d’un immense amour pour cette musique et ces musiciens, Nik Cohn ne tombe jamais dans la fascination béate. Jamais il ne donne dans la mythologie préfabriquée. Il n’y a qu’à lire comment il dégonfle en quelques lignes hilarantes le mythe de Jim Morrison chaman. Sans le recul du temps il a su dégager l’esthétique et les lignes de force d’un art qui n’avait pas encore eu d’historien. De même que Thucydide a écrit une fois pour toutes l’histoire de la guerre du Péloponnèse, Nik Cohn a écrit celle du rock. L’intention de Nik Cohn en écrivant ce livre était simple : saisir la sensation, la pulsation du rock telle qu’il l’avait trouvée. Personne, à sa connaissance, n’avait jamais écrit un livre sérieux sur la question auparavant, et il n’avait donc aucun prédécesseur pour l’intimider. Il n’existait, en conséquence, aucun livre de référence, aucune bible à consulter. Il a simplement écrit ce qui lui passait par la tête, ce que lui dictait l’inspiration, comme ça venait. L’exactitude n’était pas sa préoccupation première, ce qu’il recherchait, c’était les tripes, l’éclair, l’énergie, la vitesse. Voilà ce qui pour lui comptait plus que tout dans la musique. Voilà ce qu’il a essayé de rendre avant de partir. A l’âge de onze ans, Nik Cohn entendit un disque dont les paroles ont changé sa vie. Little Richard hurlait : « Tutti frutti all rootie, tutti frutti all rootie, awopbopaloobop alopbamboom... » et le tour était joué. Moins de dix ans plus tard il écrit Awopbopaloobop Alopbamboom. N’est-ce pas comme ça que les choses doivent se faire ? Pour la petite histoire, Nik Cohn est le fils du grand historien Norman Cohn, dont j’ai publié par la suite Cosmos Chaos et le monde qui vient, un ouvrage érudit sur la conception cyclique de l’histoire dans les civilisations anciennes. Cette précision n’est pas uniquement anecdotique, puisqu’elle illustre la façon dont je conçois mon travail d’éditeur. A mes yeux ces deux ouvrages possèdent une égale importance dans leur domaine respectif et sont traités de la même façon. Je ne fais pas de distinction entre culture noble et culture populaire. J’abolis la séparation. Si un ouvrage est bon, si un ouvrage innove, dans quelque domaine que ce soit, je le publie. Ainsi va la vie des éditions Aliia.

Inside : Parmi les autres ouvrages capitaux que vous publiez, on trouve ceux de Nick Tosches comme Héros oubliés du rock’n’roll ou Country : les racines tordues du rock’n’roll. Ici la critique se fait a posteriori et acquiert un caractère plus « scientifique », du moins historique. Peut-on dire à ce moment-là que la critique rock rejoint les sciences sociales ?

GB : Je ne vois pas ce qu’il y a de scientifique dans les livres de Tosches. D’autant plus que quand on emploie cett expression, on a tendance à dévaloriser, à ranger, à classifier. Laisser donc les choses aller dans le sens du vent et oubliez de faire le ménage. Bien sûr, on trouve toute une pléthore de références (Tosches est capable de vous trouver les racines de telle chanson obscure chez les Grecs anciens ou de donner la liste exhaustive de toutes les chansons des années 20 et 30 qui parlent de la cocaïne et c’est carrément jubilatoire), mais ce goût maniaque de la précision est une esthétique en soi. On écrit comme on respire. C’est à dire comme on vit. D’ailleurs, quand il écrit Hellfire, la biographie de Jerry Lee Lewis, il n’y pas une seule note de bas de page. Ce livre est, comme l’a écrit Greil Marcus, « le plus beau livre jamais écrit sur un interprète de rock’n’roll », mais c’est bien plus que cela : un classique américain, qui parle du Sud, de la damnation, de la rédemption imposible. Les livres de Nick Tosches sont avant tout des ouvrages d’écrivain. C’est tout. Des livres dont, en poussant un peu, on pourrait dire que le sujet est secondaire. Si vous cherchez dans Country... une histoire linéaire et objective de ce genre musical, vous allez être déçu. Par contre vous saurez tout sur les métaphores sexuelles cachées, ou la biographie de l’énigmatique Emmet Miller. Et quand on prend Héros oubliés du rock’n’roll entre les mains, on trouve une étonnante préface de Sam Beckett : « Ce livre ne vous fera pas grossir du pénis. Il ne vous fera pas maigrir des cuisses. Il ne vous dira pas comment tirer parti de la crise économique, ni comment faire l’amour à une femme. Un mois après l’avoir lu, vous aurez toujours de la graisse autour du ventre, et vous ne saurez toujours pas comment séduire Jane Fonda durant les années de vaches maigres qui s’annoncent. Toutes ces questions, à dire vrai, sont risibles et dérisoires en comparaison de la sagesse hermétique contenue dans ces pages. Jugez-en par vous-mêmes, ballots : la veritable signification de Spo-Dee-O-Dee ! La relation entre la grosseur des seins et le talent ! Ce qui arrive aux gars qui dépensent tout leur argent en pinard ! Pourquoi un Noir appelé »Docteur Saucisse« ne sera jamais élu président des Etats-Unis ! Mafia à gogo ! Qui a engrossé Annie ! Comment Louis Prima s’est fait la tête qu’il a ! Comment draguer Kelly Smith ! Pourquoi Elvis a eu un jour de retard et un dollar en moins ! Comment les gens évitaient les rapports sexuels avant le temps du sida et des jeans de luxe ! Les pilules capables de modifier la couleur de votre peau ! Le prix du premier plateau-télé et de la gloire ! Pourquoi Johnny Ace s’est fait sauter la cervelle ! Comment Hank Williams s’est tenu à distance de Joseph Staline ! Vous apprendrez encore une foule d’autres choses dans ce livre - le seul livre sur le rock’n’roll qui sait de quoi il parle ! » Du grand Sam et du génial Tosches, vous ne trouvez pas ? Quant à Country : les raciness tordues du rock’n’roll, Nick Tosches a voulu explorer les zones obscures de l’histoire de la country music, pas sa popularité actuelle ; écrire un livre pour ceux qui s’intéressent davantage à la question de savoir d’où vient cette musique et ce qu’elle est profondément, plutôt qu’à son développement récent. Alors que le livre regorge de stars à moitié oubliées, de chanteurs de honky-tonk fanés, de rockabillies obscures et de musiciens noirs des générations passées, alors que des pages et des pages sont consacrées à des gens comme Jimmie Rodgers, Elvis Presley et Jerry Lee Lewis, ce vieux Willie Nelson et ce vieux Waylon Jennings ne sont signalés qu’en passant. Et tandis que le plus long chapitre du livre est dédié au thème du sexe dans la country music, la vallée de l’ombre du décolleté de Dolly Parton est complètement passé à l’as. Si dans tout cela vous voyez des sciences sociales, c’est qu’on ne parle pas la même langue. Moi j’y vois un putain de bon livre, bandant et tout quoi ! C’est pour cela que je publie Nick Tosches.



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