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Interview Laurent Chalumeau

Interview Laurent Chalumeau

par Thibault le 9 février 2011

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IR : Parmi la descendance de cette chanson, j’ai été étonné de voir à quel point la description que vous faites de Bobby (dans la version où Bobby est une fille) colle au portrait du personnage de Jenny dans Forrest Gump.

LC : Ah oui, peut être bien. La figure de la fille de fermier fugueuse n’a évidemment pas été initiée par Kris Kristofferson. Comme Forrest Gump est aussi, pour d’autres raisons et avec un autre projet en tête, une espèce d’alignement de clichés un peu subvertis et piégés, ce n’est pas pour rien qu’on tombe sur une telle coïncidence.

IR : Cette chanson est un cross-over qui touche aussi bien le public hippie que redneck. Voyez vous d’autres chansons qui ont réussi ?

LC : Il y en a forcément, il faudrait prendre les charts de l’époque. Deux ou trois ans après la sortie de Me & Bobby McGee, il y a Willie Nelson, le mouvement outlaw, où les Eagles a leur façon. Mais ce qui fait la particularité de notre chanson, c’est que c’est en 1969, en même temps qu’Easy Rider, donc une période où au moins dans l’imaginaire, si ce n’est pas dans la réalité, les plus raides des rednecks n’hésitaient pas à vider un fusil de chasse à canon scié dans la gueule d’un gars dont ils trouvaient les cheveux trop longs. Les portes-paroles en présence étaient symboliquement forts, une chanson chantée à la fois par Janis Joplin et Jerry Lee Lewis, ce n’était pas gagné.

IR : A propos de chanson de redneck, pouvez vous nous parler de cette incroyable chanson de Merle Haggard, Okie From Muskogee ?

LC : Que dire ? C’est une chanson drôle, incroyablement bien écrite, représentative du caractère et de l’univers de Merle Haggard, une espèce de Michel Sardou grognon. Si on remet la chanson dans son contexte, la vigueur, la radicalité des antagonismes et du feu sur lequel elle vient mettre de l’huile, c’est l’équivalent de Si Les Ricains N’Étaient Pas Là, Je Suis Pour, ces espèces de brèves du comptoir, de philosophie du café du commerce, du bon sens près de chez vous mis en musique. Sauf que là, la chanson est super bien branlée, super bien chantée, au quarantedouzième degré on s’en fout, on n’est plus ni hippie ni redneck. Il a récidivé plus tard avec une chanson moins légère et pince sans rire dans l’expression, The Fighting Side of Me, mais c’était déjà beaucoup plus chauvino-réac.

Quarante ans plus tard, c’est facile pour nous de prendre ça de haut et de renvoyer tout le monde dos à dos. Mais on pouvait aussi concevoir que les vrais gens du pays réel connaissaient des sursauts d’impatience et d’exaspération envers la façon dont ils étaient envisagés, traités et évoqués par les milieux qui s’autorisent, bien-pensants et proto-bobo de l’époque. Votre question ouvre sur quelque chose d’intéressant dans la musique country, quand celle ci est appréciée après coup et par des gens qui n’en sont pas les destinataires cœur de cible ; dans quelle mesure la différence entre les valeurs apparemment portées par telle ou telle chanson country et celles qu’on peut respecter, défendre spontanément et au plus profond de soi participe au plaisir coupable qu’on va prendre à s’encanailler l’esprit à écouter des chansons clairement plus réacs, bordeline facho ? Je pose la question sans y répondre. C’est forcément un frisson, on joue à se faire peur d’un point de vue idéologique en écoutant Stand By Your Man, Okie From Muskogee ou Beer For My Horses de Toby Keith.

[NDLR : Beer For My Horses, sorte de vigilante-song dont les bons mots feraient passer Clint Eastwood pour une pucelle effarouchée abonnée à Télérama :

Grandpappy told my pappy, back in my day, son /
A man had to answer for the wicked that he done /
Take all the rope in Texas /
Find a tall oak tree, round up all of them bad boys /
Hang them high in the street for all the people to see that

Justice is the one thing you should always find /
You got to saddle up your boys /
You got to draw a hard line /
When the gun smoke settles we’ll sing a victory tune /
We’ll all meet back at the local saloon /
We’ll raise up our glasses against evil forces /
Singing whiskey for my men, beer for my horses

Et ceci en 2002, farpaitement môssieur !]

Une autre question que ça pose est celle de l’équivalent français de cette revendication d’un droit à l’expression d’une certaine couche et catégorie sociale aux États Unis. Ça parait légitime, folklorique et pittoresque en Amérique mais si c’est français, c’est ringard, facho et vichyste. La mayonnaise est mal branlée.

IR : L’herbe est toujours plus verte chez le voisin, on ira facilement considérer Merle Haggard comme un bon bougre peu décrotté alors que Sardou est une terreur et une atteinte à la démocratie.

LC : Oui, ou Daniel Guichard, c’est assez voisin à bien des égards. L’autre commentaire qu’on peut faire, c’est qu’on ne fait pas de bonne littérature ni de bonne musique populaire avec de bons sentiments. Une fois que la poussière retombe sur les polémiques et grands problèmes de l’heure, peu importe ce que racontent les chansons ou pour qui votaient les interprètes. Ce qui compte : est-ce une bonne chanson ou pas ?

IR : Et il y a une dimension catharsique, ce n’est pas parce que des rednecks écoutent Merle Haggard qu’ils vont dégommer des hippies comme dans Easy Rider. Exprimer leur ressentiment dans ces chansons peut même éviter ce genre d’extrêmes.

BOOM HEADSHOT !

LC : Il y a une phrase de Johnny Cash, qui doit être dans l’interview reproduite dans En Amérique, à l’époque j’étais agité par ces questions et ces contradictions au fur et à mesure de ma découverte de la vraie country, pas la merde de la radio. Dans une de mes rencontres avec Cash, je lui parlais d’une compil faite en Angleterre, un tribute album uniquement par des jeunes artistes indés/alter-ce-que-vous-voulez. C’était le Cash pré Rick Rubin, puritain, chrétien et sur le banc, viré par son label. Je lui demandais grosso merdo quel public lui paraissait le plus approprié pour ses chansons, les jeunes qui privilégient l’aspect insoumis ou le public traditionnel, plan-plan, chrétien et patriote ? Il a eu cette formule : « certains comprennent mes chansons, d’autres les vivent ». Lequel des deux publics a préséance sur l’autre ?

C’est une chose d’être un esprit éclairé qui va s’encanailler la tête à rêver de pick-up trucks, de rodéo, de shot-guns, de petites sauvageonnes en robe de coton boutonnée sur le devant, enfin, toute l’imagerie. C’en est une autre de vivre dans les champs du Delta tous les jours que Dieu fait. Il y a des intellos urbains qui aiment bien les mythologies et l’arsenal imaginaire de la country et d’autres qui vivent ce que racontent ces chansons.

IR : Vous comparez Wilson Pickett au gangsta-rap. En y regardant de plus près, les bluesmen et les rappeurs ont le même comportement les uns envers les autres. Les premiers se renvoyaient la balle dans toutes les versions d’I Am A Man et de Mannish Boy pour savoir qui avait la plus grosse, pareil pour les rappeurs qui font ça d’une chanson à l’autre ou parfois dans la même chanson.

LC : Oui, c’est la même chanson. C’est pour ça que j’ai mis Ice-T au début d’En Amérique. En apparence c’était l’artiste le plus récent et en fait c’est lui qui conduisait les choses plus immémoriales, traditionnelles et éternelles. Le fondement de la culture noire, ce sont ces fameux dozens, ces joutes verbales qui ont d’abord été le fait des jazzmen de New Orleans. Même les 2pac et Notorious B.I.G. qui se canardent, c’est la reconstruction de Leadbelly. C’est du Stagger Lee. Si vous avez le courage, infligez vous Mystery Train de Greil Marcus ! La figure immémoriale du pimp, Robert Johnson qui signe au crossroads, Ike Turner, Wilson Pickett, maintenant ce serait Puff Daddy.



[1voir notre dossier sur ces séries

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