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Interview Laurent Chalumeau

Interview Laurent Chalumeau

par Thibault le 9 février 2011

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IR : Pour revenir à vos livres, cette manière de prendre des histoires pour en raconter d’autres avec esprit critique, humour et sans cynisme me fait penser à deux films, O’Brother et Walk Hard : The Dewey Cox Story.

LC : J’ai vu et aimé les deux. Walk Hard, c’est exemplaire de cette tonalité espiègle, irrévérencieuse et en même temps respectueuse et prosternée. Ce qui dérouille le plus n’est pas tant les références du personnage que les références du film. Walk The Line ou Ray en prennent beaucoup plus pour leur grade que la figure de Johnny Cash. O’Brother c’est la même chose dans un autre domaine.

IR : Dans En Amérique vous racontez l’histoire de Claude Dallas, un jeune homme qui devient un meurtrier parce qu’il se croit dans un western. Ça me fait penser à un autre film des frères Coen, Fargo et ses personnages qui se prennent le réel dans la tronche parce qu’ils pensent être dans une fiction.

LC : Claude Dallas, c’est un croisement tragique et sordide entre Don Quichotte et Madame Bovary. Quand on se met à confondre le réel et le romanesque, dans des cas rarissimes, ça peut donner Bob Dylan. Le reste du temps, au moins mal, ça donne des mythomanes qui font la consternation de leur entourage. Au pire, ça donne des mythomanes qui entendent des voix qui leur disent de prendre un flingue. Encore plus pour les gens de ma génération, un petit garçon ne pouvait pas grandir sans avoir envie d’être un cow-boy. Il y a des gens à qui ça passe, d’autres non. Il faut que les mythomanies restent un plaisir, pas un métier ni une ligne de vie.

IR : Il y a un passage touchant dans le livre, après la rencontre avec le cavalier najaro, où vous évoquez le destin des civilisations condamnées et de légendes qui appartiennent définitivement au passé. C’est une question régulièrement posée ces temps ci, je pense encore une fois aux frères Coen et à No Country For Old Men. Quel est votre sentiment là dessus ?

LC : Vous me prenez un peu au dépourvu, je pense rarement en ces termes. Ces dernières années, je me suis émerveillé de la façon dont les répertoires, les magasins au sens de stocks et d’arrière boutique de l’imagination se renouvelaient. Je n’ai aucune dilection particulière pour les produits culturels japonais, c’est un truc de génération, de formation, d’habitude. Après un premier mouvement qui était de l’ordre de la réticence il y a vingt ans, car ce qui me parvenait était la nazerie de Dorothée, même un bourrin comme moi devait constater qu’une vie entière ne suffirait pas pour explorer tout ce qu’il y avait de riche, stimulant et provoquant là dedans. Je pense que si j’avais entre quinze et vingt-cinq ans aujourd’hui, mes références et horizons seraient sans doute moins américains et davantage tournés vers le manga que la bédé franco-belge.

Ces légendes, ces mythes et machins meurent et apparaissent sous une autre forme, en voyant la poussière commencer à s’amonceler sur certaines des choses auxquelles moi je tiens, je m’aperçois aussi qu’un vent vigoureux va gonfler les voiles d’autres choses. Je ne suis absolument pas prosélyte, je suis d’un sectarisme bonhomme, débonnaire et bienveillant, j’aime ce que j’aime, je trouve ça très bien que mes enfants écoutent autre chose que moi tout en communiant avec eux sur quelques repères irréfutables. Je suis réjouis de constater et d’entériner chaque jour ma propre ringardisation. C’est dans l’ordre des choses. J’ai plein de défauts, mais pas celui de jeunisme.

IR : Vous citez souvent Blueberry. Qu’est-ce que ça représente pour vous, y-a-t-il d’autres personnages ou figures qui vous ont marqué de cette manière ?

LC : C’est un truc d’enfance. Là encore, je ne vais rien dire de nouveau, mais ces trucs sont liés à l’enfance. Pourquoi j’aime certaines musiques américaines toujours blues based ? Soit de la soul du sud, du rockabilly, de la country, du blues hardcore, circonscrits dans une ou deux décennies qui encadrent ma naissance. J’ai du entendre, je sais pas où je sais pas quand, une note. Un peu comme le junkie recherche jusqu’à l’overdose la sensation de son premier fix, les disques que j’aime sont une envie de retrouver cette note. Je me demande en quelle mesure cette note est une bande originale, de film ou de feuilleton, mais clairement un western que j’aurais pu voir à la télévision.

Et je me souviens très très bien, alors que je devais avoir quatre ans, de la première fois où j’ai vu une planche de Blueberry. C’était dans un numéro de Pilote, une des planches du deuxième Blueberry. Ça m’a tenu longtemps, j’ai voulu être dessinateur de bande dessinée pendant les dix ans qui ont suivi, cette bande dessinée m’a renvoyé à d’autres, qui elles mêmes m’ont envoyé vers des films, c’est une sorte de pelote de laine. C’est un truc générationnel, vous trouverez un certain nombre d’hommes de mon âge pour qui Blueberry a été un choc esthétique et imaginatif.

IR : Vous avez déclaré que Proust vous a aidé à comprendre les Stones. Vous pouvez nous en dire plus ?

LC : La formule vaut ce qu’elle vaut. Il y a des pages dans À La Recherche Du Temps Perdu, au moins un tiers, de critique, de décorticage, non seulement d’œuvres, aussi bien de musique, d’arts plastiques avec le petit pan de mur jaune, de littérature mais surtout de décorticage des sensations. Voilà qui me parait plus innovant : pourquoi ça nous plait ? Pourquoi ça nous fait tel effet ? Une fois qu’on a réussi à se débarrasser de ces premières peaux, des simagrées et grimaces mondaines critiques dont je parlais tout à l’heure, les seules questions qui vaillent pour un critique sont pourquoi c’est bien, pourquoi ça marche, pourquoi ça nous fait l’effet d’être bien, comment ça marche à l’intérieur du moteur et comment ça réussit à nous emmener quelque part.

Forcément, il y a certaines solutions, certains outils qu’a fabriqué ou identifié Proust pour parler du ravissement dans lequel le plongeait l’écoute d’une mélodie que nous ne pouvons connaitre, ou telle phrase de tel auteur. Une fois mis en présence de cet outil, il marche aussi pour Hank Williams et pour tout. Dès lors qu’elle contient des informations et outils qui, à ma connaissance au jour d’aujourd’hui, ne sont encore disponibles que là, la lecture d’À La Recherche Du Temps Perdu est précieuse, même pour réussir à mettre un mot sur ce qu’on voit à l’œuvre et sur l’effet que ça fait à soi même. Mais on peut très bien vivre sans le faire, tout le monde n’est pas obligé d’être critique.

IR : Étant donné tout le bien que vous pensez de la rock critic et ses représentants qui capitalisent sur des anniversaires pour remettre en une Hendrix quarante ans plus tard en disant, une fois encore, que c’était lui qui jouait-d’une-guitare-comme-d’une-femme-avec-les-dents, est-ce que la critique musicale vous intéresse encore ?

LC : Non. J’achète de temps en temps Rock & Folk quand je prends le train, de façon pavlovienne. Je suis toujours extrêmement client des facéties de Manœuvre, c’est un souvenir d’ado, un plaisir nostalgique. Il y a quand même des choses qu’on ne peut pas lui retirer, je mets au défi quiconque a commencé l’article de ne pas le finir, c’est un bon vendeur, et il me fait marrer. J’aime bien de temps en temps lire des articles de gens de ma génération quand ils en publient encore... Globalement je me fous de la presse rock.

Comment vous dire ça sans que ça fasse vieux con... Tant pis, il faut l’assumer. Rares sont les rock-critics, français ou anglo-saxons, qui me surprennent. Je me suis vraiment intéressé à la rock-critic, avant d’en faire j’avais envie d’en faire, et quand je me suis retrouvé à en faire j’ai beaucoup tâtonné, j’ai fait toutes les bêtises où deux ou trois recoins de soleil réussissaient à se faufiler. J’ai des lunettes rayons X, quand je commence un papier je vois les articulations, je vois les trucs et les ficelles.

IR : Le problème de la rock-critic, c’est que c’est un système de reconnaissance et de mots clés qui n’a pas de sens. Ce sont des signes très faciles à manipuler pour quelqu’un qui commence, j’en ai fait l’expérience quand j’ai commencé à m’y intéresser et gribouiller pas mal de merdes. En un an et demi de temps, une discothèque idéale et quelques lectures, on arrive très vite à s’y retrouver et ça donne l’illusion de faire quelque chose qui a du sens. Et on se retrouve avec des articles à lire en diagonale, une succession de mots clés creux.

LC : C’est ce que j’ai essayé d’épingler sans méchanceté dans la fausse interview du roadie dans En Amérique. Enfiler comme des perles tous les clichés sur les kids, l’intensité. Il y a une espèce de liturgie ressassée. Mais là encore, je ne vais pas dire du mal de choses que je ne lis pas, ça prouve que cette musique est intéressante ; des dizaines d’années après sa mort clinique prononcée, des vandales ouvrent sa sépulture, jouent au foot avec le cadavre et se trouvent des commentateurs sportifs pour raconter le match. Après tout, qui suis-je pour pleuvoir sur la parade de ces jeunes gens, qui partent à priori perdants puisque, sauf miracle qui n’est pas venu jusqu’à moi à présent, ils vont faire moins bien que les modèles qu’ils se sont désignés mais qui vont le faire quand même. C’est très bien que ça continue ainsi.

IR : Vous avez écrit des scénarios, notamment celui de Total Western. Est-ce que vous vous sentez proches des travaux actuels de personnes comme Alexandre Astier ou Michel Hazanavicius ?

LC : J’ai beaucoup d’admiration et de sympathie pour Michel Hazanavicius. J’ai fait des scénarios pendant quelques années, mais désormais je suis passé à autre chose, j’écris mes romans, ça me convient bien.

Merci à Laurent Chalumeau pour sa disponibilité et son amabilité.



[1voir notre dossier sur ces séries

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