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King For A Day/Fool For A Lifetime

King For A Day/Fool For A Lifetime

Faith No More

par Lazley le 11 septembre 2006

5

sorti le 28 mars 1995 (Reprise / Wea)

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Souvent assimilée à tort aux prémices d’un vide musical quinquennal (avènement de la techno, déprime post-Cobain, promesses non tenues d’une britpop aux arrières-goûts fermentés sixties, ode à un cérébralisme névrosé plaçant des imposteurs comme Thom Yorke au sommet d’une pyramide bien bancale...), l’année 1995 ne manque en réalité pas de chefs-d’oeuvre détonants. Du One Hot Minute des Red Hot Chili Peppers à l’éponyme Alice In Chains, voire au Superunknown de Soundgarden (paru en 1994, mais dont la véritable carrière débute l’année suivante), l’époque se dote de pinacles rageurs, jetant les dernières forces de l’engouement créatif alterno/grunge dans les réceptacles précités, concentrés de ferveur belliqueuse.

D’où Faith No More. Qui semble, en 1995, pour le moins au pied de son ultime mue. Ouvrant les hostilités dès 1987, cette bande de freaks californiens (pléonasme ?) s’est d’entrée de jeu fixée une éthique : jouer les savants fous, détourner funk, métal, pop songs ensoleillées dans un creuset bouillonnant et halluciné. Potaches, pusillanimes, ricanants, les FNM seront éternellement comparés à l’autre rassemblement barjot du coin : les Red Hot, bien sûr.

Table rase nécessaire ici : cet antagonisme fainéant n’a aucune réelle raison d’être. Certes, les bermudas sont les mêmes, et le funk omniprésent. Mais Flea & co n’ont jamais rien cherché d’autre que l’éclate instrumentale, la folie rigolarde entre potes.

Faith No More est ailleurs, tout simplement. En perpétuelle évolution, le groupe s’accapare début 1989 ce qui devient rapidement son arme ultime comme son plus grand fardeau : Mike Patton, l’homme aux cordes vocales élastiques, allumé notoire aux huit octaves et amateur de side-projects barrés.

Dès lors tout s’amplifie à la vitesse de la lumière : avec une poignée de tubes estampillés « fusion déjantée » (l’hymnesque Epic, le bastonnant Suprise ! You’re Dead ou la ballade Easy, hit énorme enregistré en fin d’album « pour se marrer » selon Patton), et deux albums touchant au patchwork bordélique (The Real Thing en 1989 et Angel Dust en 1992), FNM mute en première partie indispensable, embarqué comme joker sur la tournée dinosaurienne avec les Guns N’ Roses et Soundgarden.

Seulement voilà : personne ne prend vraiment au sérieux les expectations d’une formation adepte du coup de boule scénique et de l’anti-rock de stade. Catalogué « bouffon talentueux » (statut ravivé par les régulières bourdes du bassiste Billy Gould, champion des déclarations du type « nous sommes une bande de gros gamins »), Patton s’énerve, flingue la tournée d’Axl Rose en s’attaquant régulièrement au pompiérisme lourdingue des Guns, et convoque le groupe en studio milieu 1994.

Là, Faith No More s’attaque à sa dernière métamorphose, qui éclate sur toute l’étendue de King For A Day/Fool For A Lifetime (titre plus qu’explicite, narguant l’éphémérité hollywoodienne qui commence à gangréner la scène alternative de la West Coast ricaine).

Le choc pulvérise d’entrée les tympans, et court-circuite le cervelet ; la production traînante des précédents efforts laisse place à une dynamo pyrotechnique écrasante, rendant enfin justice à la folie furieuse des instrumentistes de FNM. 

Ecoutez Evidence, et focalisez-vous sur l’environnement, le climat de cette chuchoterie funk moite et dézinguée. Jamais Patton n’a semblé aussi proche, murmurant au creux de vos oreilles ses paroles anti-mystiques déjantées. L’homme est omniprésent : des grognements de Get Out à la vindicte de The Gentle Art To Making Enemies, des crooneries sur Star A.D aux grandiloquences décalées type The Last To Know, c’est le grand rollercoaster vocal ; le vocaliste gominé hurle, harmonise, s’arc-boute et fait exploser la machine. Personne, alors, ne peut rivaliser avec Patton : lui seul s’est approprié l’idée d’une voix comme arme, sautant allègrement stratosphère sur stratosphère (quand Cobain modulera sa carrière sur un pseudo-cri primal ininterrompu).

Derrière, c’est le rouleau compresseur « juke-box » meurtrier. De ploucs en shorts bariolés, Gould, Mike Bordin (batterie) et Roddy Bottum (claviers) se transmutent en backing band ultra classe, appliquant la touche FNM nouveau cru sur les délires pattoniens les plus extrêmes.
Ici, c’est une tuerie métallique (Ricochet) pulvérisant les groupes fusion de l’époque sur leur propre terrain. Là, une étrange mélopée italisante (Caralho Voador) flirtant avec les obsessions latines de Patton. Le groupe se permet même une surprenante escapade pop sur lit d’acoustiques (la chanson King For A Day), prouvant par là l’étendue de sa caméléonité.

Jusqu’ici, l’instrument-roi de la scène californienne alterno-funky restait la basse ; Flea comme Billy Gould étouffaient leurs compadres en brutalisant leur 4-cordes. 1995 est la grande année du retour de la guitare marteau-pilon.
Chez les Red Hot, c’est Dave Navarro, ex-Jane’s Addiction, qui s’y colle. Mais FNM tape carrément dans l’ultime dinguerie en recrutant rien moins que Trey Spruance, compagnon de jeu et ami d’enfance de Patton chez Mr. Bungle.
Malade mental aux trips gnostiques, Spruance a développé un jeu basé sur une « salad bowl » plurigenre. Métal, funk, ska débridé, pop californienne à la Beach Boys, l’assassin d’Eurêka (bled paumé dont Patton est lui aussi originaire) triture tous les gimmicks, les détourne et les associe à ce qui devient sa marque de fabrique : une texture guitaristique proche du coup de griffe vénéneux, enrobé de cotonneux échos défragmentant le moindre riff pour en faire une sorte de panzer rock fourre-tout.

Spruance va faire un boulot dantesque sur l’album : réactualisant un jeu qui peinait depuis la fin des années 80 (mis en danger par l’explosion grunge), il concasse ces leitmotiv qui nous semblent si familiers et place définitivement FNM sur un orbite inconnu.
Prenez What A Day, et tentez de lui appliquer un genre précis ; la tâche s’avère quasi-impossible : est-ce du metal ? Trop saccadé, là où les champions du genre s’adonnent volontiers à la chevauchée ininterrompue. Du funk ? La 6-cordes de Spruance grogne, gronde, et transfigure l’habituelle cot-cot frileuse en supernova rougeoyante.

Tout King For A Day..., et ce jusqu’à la pochette dictatoriale, arbore un parti-pris paradoxal : la dérision musicale, le détournement par un son martial et sans accessoires superflus.
Fin 1995, la bande à Patton décoche donc son tir de barrage le plus terrifiant et abouti, surgissant tel un diablotin épileptique dans tous les festivals (Bizarre, Lollapalooza...).

La suite sera plus discrète : un album épitaphe au titre pied-de-nez (Album Of The Year, paru en 1998) et aux directions mécaniques et sombres, quelques tournées erratiques, et le collectif se séparera, laissant libre cours à la folie créatrice de Patton, déjà parti fonder son label Ipecac et une kyrielle de projets ambitieux (Fantômas, Tomahawk, aujourd’hui Peeping Tom...).

Mais, malgré ses ventes moyennes, King For A Day/Fool For A Lifetime demeure le chef-d’oeuvre implicite d’une époque où le rock commence à perdre pied et dérive vers le second avènement de MTV (encore en activité), à travers Korn et les clowns néo-métalleux. Comme une dernière lueur violente et revancharde, en somme...



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Tracklisting :
 
1. Get Out (2’18")
2. Ricochet (4’29")
3. Evidence (4’53")
4. The Gentle Art Of Making Enemies (3’29")
5. Star A.D. (3’23")
6. Cuckoo For Caca (3’43")
7. Caralho Voador (4’02")
8. Ugly In The Morning (3’06")
9. Digging The Grave (3’05")
10. Take This Bottle (4’58")
11. King For A Day (6’35")
12. What A Day (2’38")
13. The Last To Know (4’27")
14. Just A Man (5’36")
 
Durée totale : 56’47"