Interviews
La Phaze

La Phaze

par Arnold le 15 mai 2006

Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article Envoyer l'article par mail

Adossé à La Cigale, j’attends patiemment. Je dois rencontrer un jeune groupe français, valeur montante d’un style musical inédit : La Phaze. Né il y a sept ans avec Damny et Arnaud, le groupe mélange les genres et invente le pungle. Le groupe fait son bonhomme de chemin, intègre des DJs, fait évoluer sa musique. Au fil des années, son discours se fait engagé, altermondialiste. Jusqu’au jour où il croise Manu Chao qui l’emmène en tournée en Amérique du Sud. En revenant, le groupe sort son troisième album : Fin de Cycle et enchaîne les festivals, entraînant une bonne réputation scénique. Et effectivement, ça dépote. Je les attends donc. Manu Chao, qu’ils doivent rencontrer après notre entrevue, me passe devant sans que j’ai le temps de réagir. Quelques minutes plus tard, les deux punglists arrivent de la gare, sacs en main... L’interview peut commencer.

B-Side Rock : Que faites-vous en ce moment ? J’ai entendu dire que vous tourniez avec un batteur. Comment ça se passe ?

Damny : Ça se passe très bien. On a recruté un batteur depuis deux mois à peu près. C’est l’ancien batteur de Superbus. Ça se passe super bien humainement. Il a tout de suite collé au projet et on a commencé des dates ensemble depuis 3 ou 4 concerts à peu près. Et ça marche bien.

BS : Ca donne plus de corps j’imagine...

Arnaud : Oui, plus de relief. Plus d’énergie même, qu’on nous dit de manière plus générale.

BS : Vous travaillez sur un nouvel album ?

D : Oui ! Carrément ! Mais on ne peut pas trop en parler, mais ça avance bien.

A : Il y a des bons titres. Il y en a même qu’on joue déja sur scène et les retours sont très bons.

BS : Vous faites des petites salles en ce moment ?

A : On fait de tout, des petits clubs qu’on avait pas fait, le Zénith avec Dionysos, on a fait un petit festival en Bretagne avec les Wampas, Mass Hysteria, etc... Après, on part au Mexique pour un petit festival, et puis on a pas mal de dates en Allemagne puisque l’album y sort enfin. Donc voilà, quelques dates, moins que l’année dernière, mais on est toujours là.

JPEG - 40.7 ko
La Phaze : Damny (à gauche) et Arnaud (à droite)
© Laetizia Forget

BS : Vous avez toujours eu un côté militant, au niveau de votre musique. Est-ce un choix ? La musique permet-elle de mieux faire passer les message ?

D : Non, ça ne va pas vraiment de pair. On ne fait pas de la musique pour être militants. La musique est un moyen d’expression ; nous, on s’en sert comme moyen artistique et aussi comme moyen d’expression populaire, en parlant de choses qui nous touchent. C’est vrai qu’à travers La Phaze, on a la possibilité de le faire. Comme c’est une musique assez dynamique et qui va vite, c’est plus facile d’avoir des messages forts, des gros coups de gueule.

A : L’engagement du groupe s’est aussi fait au fur et à mesure. Quand on a commencé, on n’était pas là-dedans, on était vachement plus jeunes. Au fil du temps, tu mûris et puis les conditions sociales en France se sont tellement dégradées que ça nous a fait prendre conscience de plein de choses. Et l’écriture de Damny a beaucoup évolué. Mais, c’était pas du tout un parti pris quand on a fondé le groupe. Ça a vraiment commencé avec l’arrivée de Le Pen au deuxième tour en 2002 qui a donné R.A.S. sur le premier album Pungle Roads. C’est à partir de cette chanson qu’un truc s’est vraiment déclenché. On s’est dit : « Il faut ouvrir sa gueule parce que si personne ne l’ouvre... » Même avec des petits moyens, mais c’est comme ça que ça grossit. Ça sert a rien de gueuler dans la loge devant des copains qui sont déja convaincus...

D : Le terreau musical d’où on vient est aussi un milieu indépendant, qui fonctionne beaucoup sur les associations, des gens qui n’ont pas trop de budget. On n’est pas vraiment un groupe à paillettes.

BS : Je sais aussi que tu es fils d’ouvrier (m’adressant à Damny), j’imagine que toi aussi (me tournant vers Arnaud), ça doit un peu forger les opinions ?

A : Ah non. Moi, j’ai une famille middle-class, aisée, tranquille...

D : Ça ne va pas de pair. Je connais plein de fils d’ouvrier qui ont viré ailleurs. Mais, j’avais un grand-père qui était engagé, il était adjoint au maire dans son bled, il était très engagé pendant la guerre, très militant communiste etc... Et c’est vrai qu’on en parle beaucoup en famille. On parle pas mal de politique encore.

BS : J’imagine que tout ce monde dans les rues à l’occasion du CPE, ça a dû vous faire plaisir ?

A : J’ai trouvé ça normal. Enfin ! C’est normal que les gens descendent et gueulent ! Qu’ils fassent des actions, qu’ils cassent un peu... Attention, je parle pas des branleurs qui font n’importe quoi... Je parle vraiment d’une colère sourde, des gens qui se font marcher dessus tout le temps et qui en ont marre. C’est parti des jeunes, mais à la fin il y avait aussi les salariés, les parents de jeunes, etc... Un mécontentement général qui je l’espère, sera concrétisé par le vote de 2007.

D : C’est un juste retour des choses. Justement, avant les présidentielles, c’est bien qu’il y ait un mouvement un peu général, et que la Droite se dise « Ça craque pour notre matricule... On a peut-être un peu abusé ces dernières années »... Peut-être qu’ils vont finir par entendre ce qu’il se passe dans la « France-d’en-Bas ».

(Arnaud remarque alors Arthur H. sur le trottoir devant le bar et en profite pour lui faire une dédicace... rires...)

BS : Vous avez récemment organisé un mini-festival : Colère Noire. Voulez vous en parler ?

D : On a organisé ce rassemblement à Rennes avec tout un tas d’assos, à l’initiative de Jo Le Guen et La Phaze. Ca portait sur l’environnement, le recyclage des déchets, avec un gros débat l’après-midi avec 500 participants, donc c’était vraiment cool. Les gens ont pris la parole, on sentait qu’il y avait un réel intérêt, et un vrai souci de la part des gens par rapport à l’avenir. C’était vraiment une belle journée de militantisme et de fête. Et pour ne pas en rester là, on compte remettre le couvert sur Paris à partir de octobre-novembre prochain juste avant la décision du procès Total. On en profitera pour faire un évènement plus gros. En espérant que les médias suivent, parce que jusqu’à maintenant, on a pas eu trop de médias derrière nous.

A : Pour la première édition, on a fait ça à la Maison du Peuple à Rennes. il n’y a eu qu’un écho régional. Si tu parles de ça à Lyon ou Lille, ils en auront pas entendu parler, ça n’a pas été relayé. Alors, on va essayer sur Paris, on espère que ça donnera envie à d’autres, qui le feront ailleurs et ainsi de suite. C’est juste un coup de gueule, un coup de poing sur la table. Durant le forum de l’après-midi, c’était incroyable ! Des gens qui d’habitude ne parlent jamais tout d’un coup voulaient vraiment participer. Et après, il y avait surtout des groupes qui avaient du discours derrière la musique : Freedom For King Kong, Tagada Jones, Mouss et Hakim (Zebda), Gizmo (Tryo) et La Phaze. Un melting pot dépareillé artistiquement, mais sur la même longueur d’onde au niveau du discours.

JPEG - 49.2 ko
La Phaze à Londres (2005)
© Dimitri Coste

BS : Niveau militantisme toujours, j’imagine que vous êtes aussi inspirés par des groupes eux-même militants. Comme le Clash que vous reprenez en concert.

D : Un groupe comme Fugazi par exemple. C’est un groupe qui n’a jamais dérogé à la règle sur leur engagement.

A : Ils avaient les couilles de monter un scène devant la Maison Blanche et de jouer sous la pluie avec des banderoles partout contre la politique américaine. Ce sont des exemples. Citer le Clash est un bon exemple. C’est des groupes majeurs pour nous. Après, c’est vrai que quand on réfléchit, en France, des groupes revendicatifs, il n’y en a pas eu tant que ça. On peut penser à Zebda, Tryo, dans le texte. Et puis des groupes comme Tagada Jones, qui sortent un nouvel album dont les textes sont vraiment super bien, vraiment à lire. Mais on a vite fait le tour en France.

BS : Et les Bérus aussi ! D’ailleurs ils vous ont invité à une émission radio il n’y a pas si longtemps.

D : Oui, c’était sur Radio Libertaire. Il y a un bon feeling avec eux. Je sais qu’ils sont ouverts à des propositions, donc on va voir, il étaient assez partants... On verra.

BS : Vous voulez dire qu’on va les voir à la prochaine Colère Noire ?

A : On ne sait pas... (rires) Surprise !

D : C’est trop tôt pour le dire. Bérurier Noir, c’est un électron libre donc c’est pas évident de savoir à l’avance si on peut faire un truc avec eux. Mais on aimerait bien... (rires)

BS : Sinon, le clip de Nouveau Défi a été censuré, puis apparemment rediffusé. Je voulais avoir votre avis.

A : Il a été rediffusé mais pas de la même manière. En fait, il est rentré en rotation normale sur MTV, à 18 passages par semaine. Mais au bout de deux semaines, l’antenne de Londres, qui s’occupe de la censure pour tous les MTV d’Europe, a décidé que le clip n’était pas montrable. Sans s’attacher au texte, ce qui est vraiment aberrant. On était dégoûté parce que du coup, M6 aussi a annulé. Alors que quand tu mets M6 à 20h30, t’as des images de violence, tu vas voir une fesse. C’est quand même hypocrite quand tu vois tous les groupes de rap. On a peut-être un clip avec des images un peu dures, mais il n’est pas vulgaire, il reflète la réalité.

D : On ne s’attendait pas à des miracles sur ce clip. Il faut pas sortir d’une haute école pour allumer la télé et se rendre compte qu’aujourd’hui ce qui est vendable, c’est vraiment la vulgarité. La télé-réalité, tout ce qui est un peu « idéal fantasmé » comme les bagnoles, l’argent facile, les filles faciles... Aujourd’hui c’est vraiment considéré comme une valeur usuelle sociale, commune. Alors c’est vrai que quand tu présentes un clip un peu border-line, avec des trucs où tu vois des gens dans la rue, qui n’ont pas vraiment de tronche, qui s’arsouillent, ou qui vont dans des sex-shop, des junkies dans un appartement... C’est le quotidien pourtant. Il y a plein de gens comme ça dont on ne parle pas, et ce n’est pas très propre à montrer donc on préfère passer outre.

A : Le clip raconte l’histoire d’un billet de 20 dollars. Comment peut être utilisé un billet de 20 dollars. C’est complètement l’antithèse de ce que raconte le mec avec une liasse de billets, sur une Ferrari dernier cri, avec trois culs posés dessus... Ça n’a pas de sens. Donc, notre clip a été annulé parce qu’il y avait « trop de violence, trop de drogue et trop de sexe »... (silence consterné) Il a été récemment rediffusé en manuel. C’est à dire à l’occasion d’une émission particulière. Ça arrive de temps en temps pour contourner la censure.

BS : Vous existez depuis maintenant 7 ans. J’imagine que vous êtes satisfait de votre parcours...

A : Oui. On est un groupe qui n’explose pas, on grimpouille tranquillement à notre rythme, mais au moins ça forge de bonnes fondations. On a bien les pieds sur terre. On a une bonne assise en live. On s’est formés petit à petit, on n’a pas mis la charrue avant les bœufs et voilà. On s’est toujours démerdé tout seul en auto prod, on se sortait les doigts du cul quand on en avait besoin. Maintenant, ça commence à bien marcher, même si le marché du disque se plante. On a un public jeune et pas trop thuné donc il y a beaucoup de téléchargement.

JPEG - 37.9 ko
La Phaze à Rock en Seine (2005)
© Laetizia Forget

BS : Et vous êtes content du téléchargement ?

D : Ça nous fait connaître, ça c’est sûr. En l’espace de quelques années, notre nom est maintenant assez connu. Mais ça nous dessert aussi d’une certaine façon. Un disque, ça nous coûte quand même de l’argent, on est en économie restreinte donc chaque disque vendu permet de préparer le prochain. Donc ça nous fait un peu du tort, d’autant plus que avec Because maintenant, on rentre dans un rapport de force qui est censé atteindre certains objectifs. Si tu ne les atteinds pas, tu as des coups de pression de temps en temps.

BS : Beaucoup vous ont aussi découvert sur scène et retournent vous voir. J’imagine que ça vous permet de gagner de l’argent

A : C’est vrai que la scène, c’est vraiment notre force aujourd’hui. Mais au lieu de grossir notre salaire, on a plutôt tendance à embaucher du monde et acheter du nouveau matériel. L’équipe a grossi, tout le monde est à fond dessus.

BS : Comment envisagez vous l’avenir ?

D : Ah. Je sais pas... L’avenir c’est déja de faire un prochain disque, meilleur possible, de tourner, et tourner encore...

A : ... et se développer à l’étranger.

D : Oui ! C’est vrai qu’on mise beaucoup là-dessus parce qu’on a une musique qui se prète beaucoup à ça. Par rapport à ce que l’on fait, on est un peu en marge de la scène française parce que musicalement, on lorgne plus vers des truc anglais. La drum’n’bass, ça vient de là, c’est pas quelque chose de très affirmé en France. Et puis, on mélange aussi drum’n’bass, rock, hip hop, etc... Donc, on n’a pas l’adhésion de la scène hip hop, ni complétement l’adhésion de la scène rock. On est entre deux chemins, mais ça nous convient bien. Il faut défricher le terrain.

BS : Asian Dub Foundation est un peu dans le même esprit...

A : Ce sont les même racines. C’est un brassage de genres, en se disant « c’est bon, on va pas rentrer dans ces carcans déja usés ». Ça ne nous intéresse pas. On a créé notre son, on l’a appelé « pungle » et on se raccroche à ça.

BS : L’interview touche à sa fin, je voulais savoir si votre BSide Award [1] vous avait fait plaisir.

D : Oui ! Carrément ! C’est notre « Victoire de la Musique » ! (rires). C’est une belle récompense !

BS : Merci... Mais vous en avez eu beaucoup des récompenses ?

A : On a touché le FAIR en 2000. Une bourse qui aide au développement, à la tournée, etc... Mine de rien, ça nous a fait un petit coup de pouce. Va date !

BS : Pour clore cette interview, j’ai une question de la part de votre ami DJ Zebra que j’ai eu au téléphone cette après-midi...

A : Ouhla ! Je m’attends au pire ! (rires)

BS : Il a demandé à ce que Damny chante 100ème Étage de Végastar.

D : Oh, putain... (rires) Pour lui, hein ?... C’est un bootleg ! Il avait fait un bootleg Végastar / Calogéro. Ça faisait (il chante) :

Au 100ème étaaage
Une fille de ton aaage
En apesanteeeeeeuur...

(rires) Voilà... Dédicace à Zébra !

A : Ouais, dédicace à Zébra qui a vraiment des toutes petites bullocks. Il devait être chez Ardisson avec un T-Shirt de La Phaze et ce con a mis un T-Shirt de Zebra comme s’il avait besoin qu’on le reconnaisse ! (rires) Donc : « Fuck You Zébra ! »

D : Va te faire émasculer Grand Zèbre ! (rires)

BS : Bien ! On lui dira... (rires) Merci en tout cas d’avoir répondu à nos questions. Et longue vie à La Phaze.



[1NdR : BSIDE AWARD de l’Espoir de l’Année 2005. Voir les autres récompenses

Répondre à cet article

modération a priori

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom