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Layla and Other Assorted Love Songs

Layla and Other Assorted Love Songs

Derek and the Dominos

par Thibault le 16 juin 2009

2,5

paru en décembre 1970 (Polydor)

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Paf, question mesquine, assassine, cinglante, d’entrée ; « qui écoute encore Derek and The Dominoes aujourd’hui ? » Et le lecteur de hausser le sourcil gauche de perplexité « ils ont encore recours à ces procédés rhétoriques dignes d’un fan de Sum41 qui veut faire comprendre à papa que Genesis c’est ringard, ici, à Inside Rock ? Merde. » Certes, certes, la formule est facile, l’attaque aisée, petite… Mais dans ce cas précis la question se pose vraiment : la chanson Layla exceptée, qui écoute encore les morceaux de Derek and The Dominoes aujourd’hui ? Personne, à part quelques irréductibles blues addicted retranchés dans leurs grottes avec leurs vinyles de Peter Green ainsi qu’une petite poignée de zigotos à droite à gauche. Pourtant, l’unique album studio du groupe emmené par Eric Clapton et Duane Allman n’est pas considéré comme un classique, c’est un classique, indéniablement. Couverts d’éloges, désigné par God lui même comme son meilleur album, une rencontre au sommet entre deux mammouths de la guitare… Que demander de plus ?

Et au-delà de l’estime critique dont jouit Layla and Other Assorted Love Songs, il faut lui reconnaître de vraies qualités. Les musiciens connaissent leur sujet, sont expérimentés, fiables et ne font pas d’erreurs rédhibitoires. Mieux que cela, ce disque est l’un des meilleurs dans cet exercice tant pratiqué, mais avec si peu de réussite, qu’est le jam, l’improvisation. L’un des meilleurs, clairement. Mais l’un des meilleurs disques de JAM. Un terme qui signifie dans la langue de Shakespeare : confiture, marmelade, ce genre de substances. Substances molles, qui dégoulinent et s’étalent sur la tartine sans avoir la consistance d’une bonne vieille tranche de jambon à l’os (oui, je fais des comparaisons culinaires douteuses, et alors ?) On touche le problème de cet exercice qu’est le jam ; tout comme la confiture, c’est pas dégueu, mais ça ne nourrit pas son homme, et au bout de trois ou quatre tartines, on passe à autre chose avant l’écoeurement. Et l’écoeurement c’est une chose dont n’ont pas eu peur les sieurs Clapton et Allman.

En effet, juste avant la conception de cet album en 1970, le premier des deux protagonistes est passablement déprimé. Problèmes de cœur, de drogues, de projets n’ayant pas vraiment réussis (Blind Faith notamment)… Eric Clapton fait grise mine, jusqu’au jour où il découvre les Allman Brothers Band, formation blues américaine qui arpente les USA et donne des concerts qui tournent à la jam session de trois heures, voir davantage, chaque soir (performances qui seront enregistrées et formeront le célèbre Live At Fillmore East). L’ancien guitariste de Cream a un coup de cœur immédiat pour le groupe et embarque avec lui son leader, tout heureux, retrouvant le sourire au fur et à mesure qu’il joue avec son nouveau pote. Les deux hommes sont comme des gosses, fans l’un de l’autre, ils se trouvent d’autres comparses avec qui jouer et s’éclatent avec leurs instruments. Jouant et enregistrant dans les studios jusqu’à pas d’heure, comme des gamins qui font la fête dans la maison de papa et maman partis dîner chez des amis. Et comme les deux loustics sont très doués le résultat tient la route, aucun morceau n’est mauvais. Mais aucun n’a d’ossature. Jam, jam, jam. Beurre et confiture, pas jambon et fromage. La basse et la batterie tapent le beat, donnent un axe avec l’aide du clavier, axe (enfin, tranquille, l’axe) sur lequel les deux guitaristes se reposent pour s’élancer dans toutes les directions. Mais sans jamais s’en tenir à une de précise, et ainsi les morceaux s’égarent. Bien sur, il y a des bons moments pour peu que l’on soit sensible à ces longs échanges de pentatonique entre les deux solistes.

Mais on a en revanche la très désagréable sensation d’être face à des démos de luxe, face à une récréation de bonne qualité grâce à la présence de musiciens chevronnés, mais une récréation tout de même. Si rien n’est atterrant, rien ne décolle. Les choses auraient mérité d’être redécoupées, cadrées, emmenées par une idée directrice, comme l’avait fait Hendrix pour son Band of Gypsys, exercice de jam réussit parce que porté par une ambition, par un projet, comme celui de reproduire le traumatisme de la guerre sur Machine Gun. Ici c’est navigation à vue dans la brume, on joue et advienne que pourra, de toute façon la bande tourne. Et la bande tourne beaucoup, au final Layla and Other Assorted Love Songs pointe à soixante seize minutes, la plupart des chansons vont au-delà des cinq. C’est trop, tout simplement, beaucoup trop. C’est assez fort, car le disque n’est pas un naufrage et grouille d’idées, de plans et riffs intéressants, mais tout est livré en vrac, de manière peu articulée.

Le seul titre avec une colonne vertébrale digne de ce nom est le tube Layla, impeccablement construit autour d’une première partie orientée sur les guitares et d’une deuxième où le piano resplendit. Une structure impeccable pour le coup et un excellent morceau qui a fait date. C’est d’ailleurs le seul que l’on écoute encore aujourd’hui. A la rigueur, on peut aussi citer la reprise d’Hendrix, Little Wing, la structure d’origine freinant quelque peu les divagations des deux guitaristes, mais cette nouvelle version grandiloquente ne vaut clairement pas l’originale, beaucoup moins tape à l’œil. Pour le reste Layla and Other Assorted Love Songs est un album qui a eu son importance dans le passé, qui incarne avec quelques autres enregistrements le meilleur du jam rock du début des seventies, mais dont l’écoute en 2009 est foncièrement ennuyeuse. Et au-delà de cela, cet album illustre bien tout le problème du jam ; s’il n’est pas motivé par un projet autre que de jouer pour le plaisir du son qui sort des amplis, il tourne très vite à vide. Même avec des très bons musiciens, du jam reste du jam, et il faut absolument avoir une idée directrice, en plus d’un bagage technique conséquent, pour réussir à sortir sans encombres de cet exercice.



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Tracklisting :
 
1. I Looked Away (3’05")
2. Bell Bottom Blues (5’02")
3. Keep On Growing (6’21")
4. Nobody Knows You When You’re Down and Out (4’57")
5. I Am Yours (3’34")
6. Anyday (6’35")
7. Key to the Highway (9’40")
8. Tell the Truth (6’39")
9. Why Does Love Got to Be So Sad ? (4’41")
10. Have You Ever Loved a Woman (6’52")
11. Little Wing (5’33")
12. It’s Too Late (3’47")
13. Layla (7’05")
14. Thorn Tree in the Garden (2’53")
 
Durée totale : 76’43"