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Keith Richards

par Thibault le 31 juillet 2012

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Un petit coup sur Mick, quand même.

Mick Jagger : grand joueur d’harmonica. Son phrasé est incroyable, très Louis Armstrong ou Little Walter. Ce qui n’est vraiment pas rien, parce que Little Walter Jacobs a été l’un des plus grands chanteurs harmonicistes de blues. Je n’arrive pas l’écouter sans rester bouchée bée. Sa formation, les Jukes, était très cool, très sympathique. Et son chant était éclipsé par son style phénoménal à l’harmonica, très inspiré par Louis Armstrong avec sa manière d’intercaler des motifs à la trompette. Si Little Walter entendait Mick Jagger, il sourirait dans sa tombe. Mick et Brian avaient une approche diamétralement opposée de l’instrument : le premier aspirait, comme Little Walter, le second soufflait, comme Jimmy Reed, tous deux en déformant les notes. Quand on joue dans le style de Reed, c’est « lointain et solitaire », comme on dit, et ça vous va droit au cœur. Mick, lui, est l’un des meilleurs au blues « naturel » quand il prend l’harmonica. C’est une façon de jouer dans laquelle il n’entre pas le moindre calcul. Il m’arrive de lui demander « pourquoi tu ne chantes pas comme ça ? » Il dit que ce sont deux choses entièrement différentes. Pas d’accord : dans les deux cas tu te sers de l’air que tu fais passer par ton bec.

Les trois seuls paragraphes du livre consacrés à Charlie Watts.

Sans Charlie, je n’aurais jamais été capable de progresser et de développer mes possibilités. Le principal truc avec lui, c’est qu’il dégage de super bonnes vibrations. Il avait ça depuis le début. Il a une énorme personnalité et beaucoup de subtilité dans son jeu. Si vous regardez son matériel, vous remarquez qu’il est ridiculement petit, comparé à celui de la plupart des batteurs d’aujourd’hui. C’est un château fort qu’ils ont devant eux, une muraille formidable de caisses et tambours. Charlie s’en tire rien qu’avec l’assortiment classique. Rien de prétentieux. Vous l’écoutez et il n’a pas besoin d’en faire plus. Il y a de l’humour dans son jeu aussi. J’adore regarder son pied à travers le plastique transparent de la grosse caisse. Même si je ne peux pas l’entendre, j’arrive à jouer avec lui rien qu’en le regardant.

Son autre truc, c’est une astuce qu’il a reprise de Jim Keltner ou d’Al Jackson, je crois. La plupart des batteurs jouent les quatre temps sur le charleston, mais sur le deuxième et quatrième temps, qui forment le « blackbeat », un élément fondamental du rock’n’roll, Charlie s’arrête en position levée, il fait mine de le toucher et se retire. C’est donc la caisse claire qui domine à ce moment, au lieu de créer une interférence. Quand vous le regardez faire ça, il y a de quoi choper une arythmie cardiaque. Il fait un mouvement de plus qui a l’air complètement superflu. A cause de ce petit effort supplémentaire, on dirait qu’il suspend le tempo. Une partie du feeling alangui de son jeu vient de ce geste apparemment inutile qu’il effectue un temps sur deux. C’était très compliqué à faire, arrêter le battement sur un temps et le reprendre. Ca tient aussi à la constitution de ses bras et de ses jambes, cette façon de ressentir le rythme.

Le style de chaque batteur est déterminé par le décalage infime entre le charleston et la caisse claire. Charlie traîne sur la caisse claire et est parfaitement en place sur le charleston. Cette façon de faire durer la mesure un peu plus longtemps, et ce que nous faisons par-dessus ça, c’est l’un des secrets du son des Stones. C’est essentiellement un batteur de jazz, ce qui veut dire que, dans un certain sens, le reste du groupe est une formation de jazz. Il fait partie des plus grands, les Elvin Jones, les Philly Joe Jones. Il a le feeling, la décontraction, le dépouillement. Il sait se mettre un peu en avant tout en sachant qu’il n’est pas la vedette. Bah-BAM. 

A propos de Beggars Banquet et de Jumpin’ Jack Flash.

Ce n’était pas le plus intéressant chez les Rolling Stones, le rock’n’roll pur. On en jouait beaucoup en concert, oui, mais ce n’était pas ce qu’on enregistrait en priorité, sauf quand on tenait des perles comme Brown Sugar ou Start Me Up. C’était une manière de faire ressortir encore davantage les thèmes à tempo envolé, ce fond de petites ballades vraiment adorables comme No Expectations. L’idée n’était pas de balancer un coup de point entre les yeux.

Mick se montrait très créatif, bourré d’idées et de chansons excellentes comme Dear Doctor, à laquelle Marianne Faithfull n’a pas dû être étrangère, je pense, et Sympathy for the Devil, même si ce thème a évolué dans une direction qu’il n’avait pas prévue. Il y a aussi Parachute Woman avec sa sonorité bizarre qui fait penser à une mouche ou un moustique en train de vous bourdonner dans l’oreille.

Jumpin’ Jack Flash !... quel titre, la vache ! Tout ça est né d’un seul coup sur un magnéto à cassette. Avec ce titre et Street Fighting Man, j’ai découvert une nouvelle sonorité à la guitare acoustique. Cette tonalité méchamment lancinante est née dans les petits motels pourris où le seul truc que tu pouvais faire c’était enregistrer sur ce qui était alors la dernière invention technologique, le magnétophone à cassette. On n’embêtait personne comme ça. Brusquement tu avais un mini studio dans ta chambre. Si tu saturais le magnéto Philipps jusqu’à la distorsion, ta guitare acoustique sonnait sur la bande exactement comme une guitare électrique. Tu te servais du magnéto comme d’un micro et d’un ampli en même temps. Tu rentrais la guitare sèche là dedans et le résultat était électrique comme pas possible.

Une guitare électrique, c’est un machin vivant entre tes mains, une anguille électrifiée, tandis qu’une gratte acoustique est très sèche justement, on n’en joue pas pareil, mais si tu arrives à électrifier cette sonorité-là, tu obtiens des tonalités et des couleurs incroyables. Moi j’aimais la guitare acoustique depuis toujours, j’adorais en jouer et je me suis dit que si j’arrivais à lui donner un peu de plus de puissance sans passer complètement à l’électrique, j’obtiendrais un son unique. Il y a un petit frissonnement dans les notes, c’est inexplicable, mais à l’époque ça me fascinait complètement.

Une fois en studio, je branchais le magnéto sur un petit baffle devant lequel je posais un micro pour ajouter un peu de souffle et de profondeur, et c’était ça que j’enregistrais. C’était la base du morceau. Dans Street Fighting Man, il n’y a pas un seul instrument électrique, sauf la basse que j’ai mixée ultérieurement. Rien que de l’acoustique. Dans Jumpin’ Jack Flash, pareil. J’aimerais encore pouvoir utiliser ce procédé, mais on ne fabrique plus d’appareils comme ça. Peu après cette période d’expérimentation, les magnétos à cassette ont été équipé d’un limiteur qui t’empêchait de saturer l’enregistrement. La moitié de Gimme Shelter aussi a été réalisée comme ça, au magnéto à cassette. J’ajoutais couche après couche de guitare. Parfois, il y a au moins huit guitares sur ces bandes ! Il suffisait de les mélanger.

Quand un riff comme Jumpin’ Jack Flash te sort des doigts, ça te procure une exultation fantastique, une joie sauvage. Evidemment c’est une autre paire de manches de persuader les gens que c’est aussi grandiose que tu le sens et il faut supporter les mines sceptiques. Jumpin’ Jack Flash, c’est essentiellement Satisfaction en sens inverse. Ces riffs sont souvent très proches les uns des autres. J’aime beaucoup Satisfaction mais sur le plan de la composition, ce sont des enchainements d’accords avec convenus, alors que Jumpin’ Jack Flash est un thème particulièrement intéressant. C’est presque de la musique arabe ou quelque chose de très ancien, d’archaïque, de classique, une structure qu’on n’entend que dans le chant grégorien ou quelque chose d’approchant. Comme le souvenir de quelque chose dont je suis incapable de définir l’origine.

Lévitation : c’est sans doute le mot qui décrit le mieux ce que je ressens quand j’ai trouvé le tempo, et ça vaut aussi pour le groupe derrière moi, que l’on joue Jumpin’ Jack Flash, Satisfaction ou All Down the Line. Tu décolles comme à bord d’un Learjet. Je ne sens plus mes pieds toucher le sol, j’entre dans une autre dimension. On me demande souvent : « pourquoi tu n’arrêtes pas ? » Je prendrai ma retraite quand j’aurai cassé ma pipe. Je crois qu’ils ne calculent pas vraiment ce que la musique représente pour moi. Je ne fais pas ça pour l’argent, ni pour vous. Je fais ça pour moi.



[1Sur ce point Richards est imprécis, même si le tempo n’est pas battu, il y a quand même un léger trot assuré par les baguettes cognées l’une contre l’autre.

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