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Made in Japan

Made in Japan

Deep Purple

par Thibault le 20 avril 2009

Paru en décembre 1972 (EMI). Réédition anniversaire en 1998 (EMI).

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Dans le cadre d’une série sur les plus grands concerts de l’histoire du rock, voici la septième pierre d’un édifice qui s’annonce imposant. Cette semaine donc, retour sur le célèbre Fabriqué au Japon de Violet Profond (quand on vous dit que le rock c’est mieux en anglais !)

Selon plusieurs théories économiques, pour stimuler la créativité et l’efficacité de différentes entreprises, il faut les mettre en concurrence les unes contre les autres, la compétition entre elles les poussant à toujours plus d’innovations. Les différentes entreprises s’affrontent à coups de nouveaux produits, dans une impitoyable course au sommet, afin de se tailler la part du lion et de truster voracement tout le marché offert. Illustrant à merveille cette théorie, quelques périodes de l’histoire du rock furent des moments de concurrence entre groupes qui cherchaient à dépasser en permanence la dernière œuvre sortie par untel. Ainsi, entre autres, durant la fin des années soixante et le début des années soixante dix régna une véritable et saine émulation entre ceux qui sont devenus les « grands noms ». Leurs albums n’étaient pas seulement une pièce de plus lancée à l’aveuglette dans le grand bousin de l’industrie musicale, ils témoignaient de la volonté de grimper toujours plus haut, de repousser les limites, de faire mieux que tous les autres.

Cream et The Jimi Hendrix Experience tentent à chaque nouvel album de faire LE grand disque ultime de rock psyché, Jeff Beck se lance dans le hard rock pour couper l’herbe sous le pied de Led Zeppelin, les Who font des opéras rock, etc. De son côté Deep Purple n’est pas à l’écart de cette course aux sommets. Après des débuts un peu hésitants, la formation rattrape son retard, et prend même quelques longueurs d’avances sur la concurrence en publiant In Rock (1970), monument de riffs et solos télescopés étirés dans des duels clavier/guitare d’un nouveau genre. Mais l’échappée est de courte durée ; un peu trop sur de son succès, Deep Purple baisse la garde et l’album suivant, Fireball (1971), bien que très bon, dénote d’une baisse de niveau par rapport à son prédécesseur. Les conséquences ne se font pas attendre ; profitant du moindre répit la piétaille (Cactus, Grand Funk, Humble Pie, etc.) menace d’un coup le statut de caïd des Deep. Sans parler de la bête Black Sabbath qui rameute de plus en plus de fidèles ! Et pire que tout, l’adversaire le plus redoutable, Led Zeppelin en personne, publie le mastodonte IV, et s’impose comme la très grosse sensation de ce début de décennie. Deep Purple doit réagir au plus vite ; revanchards et désireux de mettre une bonne fessée à tout ce petit monde, Gillan, Blackmore et les trois autres déboulent en studio et enregistrent une riposte aussi féroce que fignolée. Machine Head (1972) est un carnage de hard rock au cordeau, quarante minutes de décibels et de riffs supersoniques dans un format radiophonique. Le tout soutenu par deux tubes redoutables, Highway Star et Smoke on the Water, qui portent l’album au sommet des charts. Mais le groupe sait que son triomphe n’est pas encore total. Il lui faut marquer définitivement les esprits en ne laissant aucun répit aux autres formations, celles-ci sont déjà dans les cordes, il faut publier dans la foulée un nouveau disque du même niveau pour les mettre K.O. La question du temps exclue la possibilité de nouvelles compositions, et une simple compilation serait de la redite et tomberait vite dans l’oubli, le choix se porte donc vers un album live.

Aujourd’hui ce choix d’un live peut sembler quelque peu anecdotique ou anodin, pourtant en le replaçant dans sa période on comprend mieux son enjeu. Nous sommes à l’époque où les festivals de musique ont tout juste pris forme, où les grandes salles se font un nom, où les groupes se rencontrent essentiellement sur la route, bref où le concert occupe une place nettement plus importante dans la musique rock qu’aujourd’hui. On a beaucoup tartiné sur les concerts de Cream, d’Hendrix, les premiers shows de Led Zep, les « murs d’amplis Marshall » etc. Cela sonne certes comme un poncif, mais malgré tout, il ne faut pas oublier qu’une bande de cinq chevelus à moitié ivres qui débarquent sur scène avec une montagne de matériel surpuissant et qui font parler la poudre, c’était alors une chose nouvelle et excitante. Et donc les Deep Purple, avec leurs looks de motards et leurs instruments rutilants faisaient sensation. Capter une prestation live devenait un sport national (les fameux bootlegs), et comme de nombreux albums live de l’époque, Made in Japan fut réalisé dans un double but, décoller une claque sonique pas piquée des vers, tout en détournant les gens des disques pirates qui circulaient, histoire que leur argent soit entre de bonnes mains. Et dans le cas de Deep Purple, il faut ajouter que la musique du groupe prend toute sa dimension sur scène. Déjà Machine Head avait été enregistré de façon le plus live possible, la musique de Deep Purple se voulant avant tout vivante, directe, immédiate. Made in Japan est d’ailleurs certifié sans overdubs, enregistré brut, juste mixé pour le format disque, une façon de dire « tu vas entendre ce que c’est un concert petit, un vrai ».

Une musique qui va s’imposer parce que captant parfaitement de nombreuses et différentes tendances de l’époque. Deep Purple dépasse de très loin le simple genre du hard rock. Intelligents et excellents musiciens, les membres du groupe ont des horizons musicaux et une technique qui assure une vraie richesse à leurs morceaux. Le claviériste Jon Lord et le guitariste Ritchie Blackmore se nourrissent de musique classique, Bach notamment, et se servent autant de leurs connaissances pour composer leurs morceaux minutieusement que pour improviser sur scène tout en gardant une ligne directrice, en se tenant à une mélodie. L’extraordinaire solo d’Highway Star, que l’on pourrait presque siffler sous la douche tant il est limpide, est directement sous perfusion de ces influences classiques. Ils n’hésitent pas non plus à s’orienter vers une musique plus progressive, comme sur Child in Time et ses montées en puissance et breaks complexes. Tout cela peut effrayer, mais Deep Purple n’est pas Yes, et insuffle à sa musique une énergie hors du commun. Là est la très grande qualité des cinq musiciens ; leur grande maîtrise technique et leur très grande cohésion leur permet d’improviser, de ralentir, d’accélérer selon leurs envies, tout en jouant avec une force peu commune. Contrairement à de nombreux groupes de l’époque (le Grateful Dead et toute la clique), Deep Purple n’est pas un jam band avec un claviériste et un guitariste qui enfilent des notes en se reposant sur un batteur et une basse qui tapent le beat. Deep Purple est une hydre à cinq têtes hyperactives où chaque instrument et la voix se répondent constamment. Et malgré quelques expérimentations un rien douteuses (c’est quoi ce bordel sur Space Truckin’ ?), tous les titres restent des morceaux de rock, directs et mélodiques. Pas d’esbroufe technique ni de masturbation, du muscle, de la sueur et des méninges fonctionnant à plein régime pour éviter le bordel sans nom ou la facilité consistant à jammer au petit bonheur la chance.

En somme Deep Purple s’impose comme un groupe véritablement fédérateur ; la complexité de leurs morceaux attire les amateurs de rock progressif et fera le bonheur de nombreux metalleux, Iron Maiden en tête, leur puissance de feu sur scène et leur furie hard rock font mouche chez les bikers moustachus à rouflaquettes XXL et leurs mélodies et riffs tubesques rassemblent presque tous les autres, ébahis devant l’efficacité d’un titre comme Smoke on the Water. Une OPA sur les genres musicaux les plus en vogue à l’époque qui assure un leadership sans partage ; l’album s’écoule à plus de 500 000 exemplaires au USA en à peine un mois ! La concurrence ne peut rivaliser, Deep Purple est au sommet et ne fera jamais mieux.



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Tracklisting :
 
Version originale :
 
1. Highway Star (6’50")
2. Child in Time (12’24")
3. Smoke on the Water (7’31")
4. The Mule (9’49")
5. Strange Kind of Woman (9’35")
6. Lazy (10’50")
7. Space Truckin’ (19’41")
 
Durée totale : 76’44"
 
Bonus réédition anniversaire :
 
8. Black Night (6’17")
9. Speed King (7’25")
10. Lucille (8’03")
 
Durée totale : 98’02"