Portraits
Mike Patton

Mike Patton

par Thibault le 5 octobre 2010

« It’s always funny until someone gets hurt. Then it’s just hilarious. » Bill Hicks.

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Outre ses capacités de chanteur hors normes, la première caractéristique de Mike Patton a été cernée d’emblée dans le portrait dressé par Lazley il y a maintenant plus d’un an ; il s’agit de l’un des rares musiciens qui symbolise quelque chose de fort et complet, aussi bien technique qu’émotionnel, en étant en dehors de la « rock attitude » classique, dérivée sous bien des formes. Donc, de deux choses l’une : tout d’abord, Big Up Laz’, we miss ya, dawg ! Et comme tu as été le premier à parler de Patton sur Inside Rock, cet article t’est dédié, bro. Voilà, c’est dit.

Ensuite, on peut aller plus loin et se demander quels sont les artistes qui ont réussi à s’imposer par leurs créations seules, ou du moins à s’émanciper un maximum de toute « catégorie » ou « mouvement » (lesquels offrent trop souvent un angle d’approche facile et réducteur, très utile pour vendre le bousin à un public) et qui servent une mythologie purement fondée sur leur musique. Pas la peine de vous creuser les méninges pendant des heures, je l’ai fait pour vous, ils sont pratiquement inexistants.

Zappa ? mouais, pas vraiment... Son parcours fut toujours jalonné par un discours, aiguillé par une attitude aux enjeux politiques qui dépasse très largement le cadre de sa musique, surtout à partir des années 80. Non, y’a-t-il quelqu’un qui ne s’est pas « effacé » ni « désincarné » derrière sa musique (c’est au contraire un excellent moyen d’attirer l’attention, en attestent les Residents ou dans une moindre mesure Daft Punk) mais dont l’art s’est imposé par sa force pure ?

Avec sa vie studieuse qui ne nourrit aucun fantasme, seul Patton, plutôt réservé et distant en interview, semble passer l’épreuve. Et encore, ses débuts ont été énormément favorisés par le contexte de l’alternative nation, même s’il s’en est rapidement tenu à distance et a depuis tracé la route. En tout cas, c’est celui qui se rapproche le plus de cet idéal. De fait, évoquer sa musique renvoie immédiatement à un univers très reconnaissable, tout en couvrant une immense palette de registres et de styles à travers différents groupes.

Il y a peu de choses en commun entre le cartoon-comics metal de Fantômas, la blague yéyé-sicilienne de Mondo Cane, l’armée de DJ’s de Peeping Tom et la tambouille slap/grandes orgues de Faith No More. La profusion et l’éclatement font lois au sein même de Mr Bungle : quel rapport entre le porn-funk du premier LP, les divagations en camisole de Disco Volante et le pot-pourri de 50 ans de culture west-coast qu’est California ?

« Ce qu’il y a en commun ? T’aimerais bien le savoir, hein, pied tendre ! »

En fait, Patton a des manières de faire qui parsèment tous les albums auxquels il participe, ne serait-ce que par son chant, mais son identité ne se situe pas à ce premier degré - on est pas chez le « riff stonien », quoi ! Il se trouve davantage dans le rapport qu’il entretient avec les genres qui lui servent de matière première. Au cœur de sa démarche se trouve une idée de musique, un point de vue, un projet fort, important, qui peut soutenir toute une carrière, tout comme les « notes qui encadrent le silence » ont guidé Miles Davis toute sa vie.

Le socle de la ligne de conduite de Patton est avant tout un amour immodéré pour un éventail de musiques bigarré et complètement improbable, présenté dès les premiers pas de Bungle dans les notes de pochettes de The Raging Wrath of the Easter Bunny (1986) : « domestic violence, turd, Morricone, power, junkfood, vomit, sexmasturbationpornpornsexviolentsexSM, Italy, horror, shock rock, death metal, zombie funk, sunshine pop, Bacharach, easy listening, Les Baxter ». Un inventaire d’influences et de goûts qui fait office de note d’intention et qui rappelle celui dressé par Zappa dans les notes de pochettes de son premier album, Freak Out ! (1966).

Tout comme le moustachu ne sépare pas sa passion pour le doo-wop et pour Varèse, Patton ne fait pas de différence entre l’héritage fifties du surf, des cocktails en costard avec boutons de manchette obligatoires, de la pop à papa chromée qui fait chavirer les nouvelles Emma Bovary (nombreuses reprises lives du très charmeur Tom Jones), du jazz modal, du funk, de Slayer et des premiers jeux vidéos.

Un peu à la manière de Tarantino, l’art de Patton est avant tout une science du patchwork comme moyen d’appropriation de ses passions. Mais plutôt que de chercher le mimétisme tel un fan boy révérencieux et un peu con-con, Patton créé un tout autre rapport, corporel, où la férocité carnassière de l’interprétation, souvent décuplée par des overdubs qui triplent les octaves, s’accompagne d’un grand sourire HeathLedgerien et d’envolées comiques qui culminent dans les aigus les plus hauts. Un contrepied loufoque en guise de dérision « regardez-moi-comme-je-suis-cool » ?

Une maxime qui pourrait être celle du chanteur.

Du tout, chers lecteurs, du tout. Point d’esprit petit malin dans cette basse-cour, mais un personnage tel le Max Cady du Cape Fear (1991) de Martin Scorsese : un espèce de white trash terrifiant qui porte les stigmates d’eighties yuppies, qui débarque dans la middle/suburbs/smart ass class avec la vindicte tatouée dans la peau, recouverte d’une chemise à fleur kitschissime, avec une bonne dose de gomina pour maintenir le front dégagé.

Coïncidence ? Je ne pense pas.


[1album de Steely Dan sorti en 1977

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