Portraits
Mike Patton

Mike Patton

par Thibault le 5 octobre 2010

« It’s always funny until someone gets hurt. Then it’s just hilarious. » Bill Hicks.

Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article Envoyer l'article par mail

Parce qu’il sait POURQUOI il joue, et COMMENT jouer, Patton s’est construit au fil du temps une sorte de personnage musical qui agit tel un détonateur ; partout où il apparait surgissent simultanément le comique et le catastrophique, à l’instar de Max Cady. Pour en rajouter dans les parallèles cinématographiques qui ont la classe - avouez quoi, écouter Mike Patton c’est un peu embarquer dans le taxi de Qui Veut La Peau de Roger Rabbit ? à côté d’un tueur et non plus d’un détective. Cependant il n’est pas un A.G.I. (Avant Gâaardiste Iconoclâaste) shooté au Derrida qui vient saccager tout ce qu’il touche avec ses gros sabots, ni un guignol qui gesticule en vain.

Chaque mesure qu’il joue déborde d’un amour sincère pour les musiques qui ont servies à sa création. Quand il reprend Morricone ou Bacharah c’est avec un immense respect : pour lui la pop n’est pas un truc grand public à éviscérer comme un boucher « expérimental »... Ce n’est pas du tout la même chose quand il joue avec John Zorn, se défouler devant trois pékins en braillant sur du free-jazz noisy n’est pas du même ordre qu’une reprise de What the World Needs Now Is Love.

A ce titre, le plus beau symbole de cette passion pour la culture populaire dans toutes ses expressions est le deuxième album de Fantômas, The Director’s Cut (2001), dont le titre même semble être une synthèse des méthodes de Patton, ce patchwork d’influences resserrés par la poigne du Maitre-Décideur. Il s’agit de prendre des thèmes de flims souvent passés à postérité, signés Nino Rota, John Barry, Henry Mancini ou encore Ennio Morricone, et de les détourner à la sauce metal, mais « avec respect », toujours, sans faire dans le saccage ni dans la tentative d’hybridation dégueulasse.

« J’ai pas l’air comme ça, mais je fais quand même de la putain de musique. »

La muraille édifiée par les détenteurs du Bon Goût entre le brutal pour « adolescents crétins sur skateboards » et la pop pour esthètes raffinés qui savent s’effondre d’un coup. Mieux encore, le coup de pompe n’a rien de formel puisque c’est tout le caractère bad ass des thèmes originaux qui jaillit dans une fusion charnelle du grinçant et du chiadé.

Déjà au cœur de Faith No More, cette idée de « beautiful with the sick » est plus nuancée qu’on pourrait le croire puisque sur Angel Dust (1992) les synthés repoussant de prime abord dévoilent énormément de nuances dans le jeu beau/laid qui organise les morceaux. Il en est de même pour le reste de l’œuvre, qui ne cesse de solliciter son auditeur, de le questionner sur ce qu’il écoute et sur sa manière d’écouter. The Director’s Cut, en plus d’être un album exceptionnel, fait office de véritable profession de foi pour Mike Patton.

Il n’y pas de place pour le cynisme et la posture. Tous les registres abordés ne sont pas incarnés par l’agitation de leurs gimmicks mais bel et bien mais par une nouvelle interprétation, qui se place toujours à un niveau fondamental. Exemple : lorsque Patton fait du trip-hop avec Peeping Tom, il n’est pas dans la tentative de restitution de ce que font Massive Attack ou Tricky, il cherche à comprendre les principes de la musique de ces artistes, et comment les utiliser à ses fins. Et quand bien même son art s’apparente parfois à du collage en plusieurs dimensions, son identité prend toujours le dessus et ne fait jamais dans le second de degré de connivence, le tongue-in-cheek ou le coude de coude gratuit « t’as-vu-j’ai-mis-ça-c’est-trop-cool » (les champions du monde de cet exercice stérile et insupportable sont évidemment MGMT et leur puant Congratulations).

Ce qui nous mène à la dimension méta-musicale de l’affaire. Et pour évoquer ce point hautement épineux (le premier qui dit « masturbation intellectuelle » file écouter Patton pendant trois années d’affilée, on verra ce qu’il en ressort, ah !), rien ne vaut cette reprise titanesque du Simply Beautiful d’Al Green, entonnée en compagnie de Fantômas (il vaut mieux écouter l’originale pour comprendre le délire). L’interprétation est cartoonesque, grimaçante au possible, mais, surtout, fait surgir la petite enflure vicieuse qui sommeille en Al Green, le putain de Stagger Lee qui minaude dans son costume blanc, prêt à la jouer old school si sa donzelle fait mine de l’ouvrir, rasoir/vitriol steez.

Costard blanc + grosse montre + sourire charmeur = petite frappe parvenue

Entendus comme ça, les « you gotta be good to me » et autres « what about the way you love me » susurrés par le Al sentent beaucoup moins la tendresse.

Cette manière de mettre sur un pied d’égalité vieilleries de seconde zone, compositeurs de prestiges ou éructations adolescentes révèle la beauté de chacun de ces genres, tout en les rapprochant par des mélanges qui touchent leur potentiel bad ass, qui font ressortir de la noirceur et de l’humour, du délire et du crados. Il s’agit d’une musique jouissive, profondément corporelle et hédoniste, qui se soucie du plaisir d’écoute, de l’« entertainment »... en ce sens, l’approche de Patton est résolument tournée vers le produit fini « pop » (ce qui n’est pas la même chose que « pop song »), où la concision et la spontanéité sont des exigences absolues.

Il n’y a de prérequis conceptuels à la con nécessaires pour la découverte de Patton, c’est la musique seule qui entraine l’auditeur puis lui fait comprendre ses principes. Écouter le premier Mr Bungle, c’est avant tout tomber à la renverse devant des morceaux drôles, denses, parsemés de phrasés qui font mouches, où la mélodie est à saisir. Ce n’est qu’avec Fantômas (faisons toutefois exception de The Director’s Cut) que s’exprime la part la plus radicale de Patton, sous haute influence de morceaux méconnus et expérimentaux signés Morricone, rassemblés sous la compilation Crime And Dissonance publiée par le label même du gominé.

Conforté dans son entreprise par un sérieux bagage niveau grammaire musicale, maitrisant aussi bien la narration, l’évocation, le groove, l’ambiance, la puissance ou la mélodie, Patton parait comme un poisson dans l’eau quoi qu’il fasse, qu’il soit accompagné d’un orchestre, d’un DJ ou d’une horde de métalleux. C’est simple, on a l’impression qu’il peut tout faire. Tout jouer, tout enregistrer, tout chanter, en toutes conditions.

« Bien sur que je peux tout chanter, et même en peignoir, tiens ! »


[1album de Steely Dan sorti en 1977

Répondre à cet article

modération a priori

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom