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Monte Le Son !

Monte Le Son !

Tartuffes did it again

par Thibault le 1er mai 2012

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Les prochains invités sont des invitées, les filles du trio Theodore, Paul et Gabriel, qui se pose méchamment dans la catégorie du nom de groupe pas excitant pour un demi sesterce. Les trois pépettes s’habillent chez The Kooples ou une connerie dans le même style, tirent la tronche et sont le coup de cœur du festival des Inrocks. Tout est résumé dans cette vidéo.

Evidemment, les chroniqueurs sont tous fans de ce folk poussif et scolaire, à l’exception de Valéry Zeitoun, qui aime bien mais qui trouve que ce serait mieux chanté en français. En effet, monsieur Zeitoun a dirigé le label AZ pendant dix ans, la production et le management ça le connaît ; « y’a des règles, pour réussir, faut chanter en français », sinon on ne perce pas, ni en France ni à l’étranger. Bien condescendant comme il faut, il rajoute que ce n’est pas forcément leur faute si elles manquent de culture et qu’elles ne connaissent ni Etienne Daho ni Benjamin Biolay, deux pointures en matière de songwriting selon lui (on aura décidément tout entendu). Les filles ne se laissent pas démonter et disent que chanter en anglais c’est un choix qu’elles revendiquent et qu’elles connaissent très bien Etienne Daho, pas la peine de se soucier de leur culture.

Tel un OSS 117 de la variété française, Valéry n’en démord pas : « connaissez vous un groupe qui a fonctionné à l’étranger et qui chante en anglais ? » Allo 1970 ? Ici la réalité ! Ses camarades lui rappellent l’existence de Phoenix, Daft Punk et Air. Mais Valéry n’appelle pas ça « réussir », faire vingt dates à l’étranger, ce n’est pas « vendre ». C’est vrai qu’on ne peut pas décemment considérer la carrière d’Air comme une réussite… C’est vrai que ça dépend aussi de ce qu’on appelle la réussite artistique. Est-ce que c’est grimper sur le podium du Top 50 francaoui en fredonnant de la pop fadouille ? Ou bien est-ce que c’est gagner la reconnaissance de ses modèles en jouant avec Metallica et en enregistrant avec Devin Townsend, comme Gojira ? Oh tiens, Gojira, encore un groupe ne chante pas en français… On ne va pas parler de The Inspector Cluzo, on va encore passer pour des monomaniaques. Rappelons seulement à Valéry que les « règles » de l’industrie du disque français, ce sont des abrutis comme lui et son grand ami Pascal Nègre (qui l’a introduit dans le milieu) qui les fixent.

Mais revenons à Theodore, Paul & Gabriel, qui a un sacré parcours : le producteur/manager est venu les voir, et c’est allé tranquillou pour elles. Gaël, le présentateur, est émerveillé : « ça parait tellement simple à chaque fois ». Ben ouais bonhomme, c’est plus simple de passer sur les plateaux télés quand t’es un trio de minettes parisiennes habillées branchouilles qui minaudent du folk Château d’Ax que quand t’es un duo en béret et baskets qui joue du funk burné à Mont de Marsan ! Et merde, j’ai encore parlé des Cluzo. Tout émoustillé, Gaël a une remontée d’ecsta : il demande à la caméra de zoomer sur lui puis de passer en plan large et pif paf pouf, MAGIE DU MONTAGE (pensez à Team America en lisant ces mots), les trois filles sont installées avec des micros pour interpréter leur titre phare, Walk Away Renée, joli candidat pour la palme du titre de chanson le plus tarte, catégorie jamboree. Le morceau est expédié en version raccourcie pendant une minute chrono, merde quoi, manquerait plus qu’on prenne le temps d’écouter de la musique.

Il faut enchainer, place au (quarantième) buzz du moment ! P’tit Filou nous dit que son coup de cœur de la semaine, c’est la chanson Zou Bisou Bisou, vieillerie sixties bubblegum remise au goût du jour par la série Mad Men. ’tain, il a quand même une sacrée paire le bonhomme. Le mec, il se vante d’avoir connu les 70’s, Iggy, la drogue, Motorhead, l’alcool, le punk, tout ça, et, droit dans ses bottes, il nous sort que son dernier coup de cœur, c’est la sucrerie qui a affolé les #tendances US de Twitter pendant 48h. A ce train là, on va le retrouver tôt ou tard à faire des piges sur Madmoizelle.com ou des playlists « confort et détente » pour Garance Doré.

Place au buzz suivant : le choix des internautes. C’est ça qui est formidable avec le web 2.0. Avant, pour remplir les rubriques bouche-trous, il fallait travailler au moins vingt minutes. Au moins. Maintenant, c’est facile : vous demandez à vos internautes de prendre sur leur temps pour classer la musique qu’ils écoutent, vous regardez leurs playlists, vous en sélectionnez trois dans une thématique quelconque, ça vous fait votre rubrique. MERCI INTERNET. <3

Arrive le clou du spectacle, l’invité vedette : Sébastien Tellier ! Cédric, le « Zemmour de la musique », manque de s’évanouir en voyant le barbu dégueulasse s’asseoir à ses côtés en peignoir fluo. Oui, le Zem’ en cuir orange adôôôôooooore Sébastien Tellier. C’est un « visionnaire », un « génie », en France « il y a Gainsbourg et il y a lui ». Jésus, Marie, Joseph… Il est où le Zemmour, là ? Zemmour n’est pas un modèle, loin s’en faut, mais pour le coup il est quand même un peu old school. Cédric Couvez n’est même pas conservateur, il est vintage comme l’est n’importe quel hipster exilé à Berlin. Si lui c’est Zemmour, moi je suis qui ? Lucien Rebatet ? D’ailleurs, selon la page Facebook de l’émission, il est avant tout DJ et ex-journaliste people. On repassera pour le goût du sang.

Profitant du fait que tous les chroniqueurs lui passent de la pommade dans le dos et que Cédric lui masse amoureusement, et du bout de la langue, la plante des pieds avec des huiles essentielles hors de prix, Sébastien Tellier balance quelques phrases hallucinantes de conneries comme « ma musique, c’est le grandiose au service de l’intime », en prenant des poses d’Âaartiste qui voit ce que les autres ne voient pas. Gaël lui demande si « vous seriez pas un peu jeté par hasard ? » Enfin de l’audace, de la contradiction, du journalisme ! Ha pardon, c’était une vanne mi potache mi complice. Cédric se relève de son massage pour dire que tout ce mélange entre pop, électro et tout et tout, et ben y’a que lui qui fait ça, et que c’est vraiment trop un génie d’y avoir pensé. Première nouvelle.

Passées ces galéjades, on passe des extraits de clips, toujours de trente secondes, des titres Cochon Ville et Pépito Bleu. C’est absolument merdique. Ca ne s’arrête pas là, Tellier se lance dans un playback éhonté de Cochon Ville. C’est le plus mauvais Gainsbarre en mode paillette-ironie-fanfreluches dans une boite de nuit d’aire d’autoroute. Ni fait ni à faire, une catastrophe. A peine a-t-il fini de poser sa pêche que Cédric et la nana du Mouv’, restée muette 90% du temps, se prosternent devant lui en l’adorant comme un veau d’or. Il faut le voir pour le croire.

On est enfin arrivé au bout de nos souffrances, financées par vos impôts, service public oblige. L’émission Monte le Son ! consiste donc à :

  • Inviter des gens cinq minutes pour ne pas les laisser parler.
  • Bombarder des news/buzz en trente secondes chronos pour faire genre on suit l’actu.
  • Remplir les trous avec des micro-rubriques comme le top 5 des téléchargements iTunes ou la playlist des internautes.
  • Tuer dans l’œuf toute discussion potentiellement intéressante en commençant par dire des bêtises puis en coupant court.
  • Balancer des micros reportages indigents.
  • Cirer les pompes de musiciens tous pourris.
  • Faire subir des maléfices comme Cédric Couvez ou Valéry Zeitoun.
  • Faire la promo de n’importe quel festival pourvu qu’il fasse parler de lui. Le Hellfest ou une merde comme Calvi on the Rocks, c’est kifkif. D’ailleurs la prochaine émission est une spéciale Printemps de Bourges, youpitralala.
  • Ne surtout pas parler de musique.

En une heure, on n’a pas entendu la moindre chanson dans son intégralité. Pas la moindre ! Même le playback de Tellier a été écourté. Comment partager de la musique dans ces conditions ? Comment espérer transmettre le goût des notes en menant son émission de la manière qu’un programme de promotion type Comment Ca Va Bien ! présenté par Stéphane Bern ? Le but d’une telle émission doit être la mise en valeur du travail des musiciens et l’aide à la découverte, ce qui ne se fait pas en balançant des extraits de trente secondes de manière compulsive. Il faut prendre le temps d’écouter un morceau en entier, d’en discuter, créer un échange entre les chroniqueurs, les musiciens et même avec le public, qu’on peut faire intervenir (considérer le public comme une masse utile qui fait du bruit quand on lui demande est vraiment une des plus grandes tares de la télévision). Il faut choisir ses sujets et boucler ses reportages avec un minimum d’application. Je ne parle même pas d’inventivité formelle dans la réalisation ou le montage pour donner une vraie couleur au programme.

Et qu’on ne vienne pas me sortir l’excuse du cahier des charges ou de la-télé-c’est-tout-pourri-tout-le-monde-le-sait-bien-ça-sert-à-rien-de-critiquer ! Une émission hebdomadaire qui passe à 23h30 le mercredi soir sur France 4 dispose d’une liberté qu’elle peut largement exploiter. Tous les étés depuis 2006, France 2 propose de son côté La Boîte à Musique, émission de vulgarisation présentée par Jean-François Zygel, très honnête et bien foutue, souvent rafraichissante, preuve qu’on peut faire du bon boulot comme on a envie de le faire. Il faut botter le cul des tartuffes incompétents et paresseux. Non mais.



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