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Noir Désir : une certaine idée de la France... Part I

Noir Désir : une certaine idée de la France... Part I

par Thibault le 10 novembre 2009

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Si l’on ne peut parler de retour à proprement parler il y a désormais un an que Noir Désir est sorti d’une demie décennie de silence en publiant sur son site internet deux nouveaux titres, Gagnants Perdants et une reprise du Temps des Cerises. Force est de constater que ce que l’on retient de cette apparition éclair n’est pas la musique. Cette paire d’inédits est, n’ayons pas peur des mots, d’une nullité que l’on qualifierait de rare s’il ne suffisait pas d’un zapping sur MTV pour tomber sur une sélection signée « Festival des Inrocks », où se suivent les clips de Kaiser Chiefs et autres petites puces dont je n’ai pas retenu les noms, parasites qui nous rappelle à notre époque, et du coup dissolvent les deux nouvelles chansons de « Nwar Dez’ » dans la grosse bouillie infantilisante qu’est le mainstream « musical » de cette fin de décennie. Du coup, la seule chose que l’on garde, c’est le retour du groupe et surtout l’espoir qu’il suscite.

C’est que chaque signe de vie donné par le quatuor est guetté au plus près. Plus récemment, Eiffel, qui en son temps a tellement peiné à percer au point d’être mis à la porte de chez EMI fin 2007, jouit d’une promotion que le groupe n’avait jamais connue auparavant ; Sa Majesté Bertrand Cantat assure les chœurs pendant une trentaine de secondes sur leur nouveau single ! Un comble quand on sait que Romain Humeau, leader d’Eiffel, a composé une bonne partie des arrangements de l’album Des Visages Des Figures, sans gagner une quelconque notoriété de ce travail ailleurs que dans le cercle très restreint des gens qui lisent les pochettes d’albums et s’intéressent aux travaux parallèles des mentionnés.

Tout ceci est tout de même très interrogateur : comment un groupe traumatisé, qui va selon toute évidence souffrir toutes les peines du monde pour retrouver son équilibre d’antan (les membres de Noir Désir se sont toujours épanouis en concert et Cantat vient de repousser aux calendes grecques un éventuel retour sur scène) et qui vient de livrer deux chansons aussi nazes, ainsi qu’une collaboration du même tonneau, peut il encore être l’objet d’attentes si fortes ? On ne donnerait pas cher d’un groupe anglo-saxon dans la même situation ! Pourtant, Noir Désir jouit toujours d’une fan base colossale dans un pays où le rock est loin d’être un marché porteur.

C’est là qu’on touche un paradoxe assez incroyable ; en fait, l’absence du groupe de 2003 à fin 2008 n’a fait qu’asseoir sa suprématie. On ne parle pas du « coup de publicité », pour utiliser cette formule affreuse, qui fût malgré tout réel (les ventes d’albums ont nettement augmenté, c’est vrai). Non, la position de force de Noir Désir ne s’est pas renforcée par elle-même, mais via le vide béant qu’a laissé le groupe en quittant l’espace médiatique et musical. Ce départ n’a fait que mettre en relief le trou noir qu’est la musique populaire hexagonale.

Il y a eu un gouffre, qui ne s’est pas ouvert soudainement, mais qui est apparu car le bouchon qui donnait l’illusion de le colmater à lui seul a sauté du jour au lendemain. Pour cause, Noir Désir occupait une place hallucinante dans le paysage musical français ; il s’agissait de l’UNIQUE groupe de rock, au sens stricto sensu du terme (Alain Bashung et consorts évoluent dans un registre trop biaisé pour être mis dans le même panier) qui conciliait très large succès populaire et critique. Il ne s’agissait pas seulement de la « seule formation qui peut rivaliser avec les anglo-saxons », pour reprendre la formule consacrée ; le groupe incarnait tout simplement une certaine idée du rock made in France.

Le règne sans partage des bordelais pendant plus de dix ans a bien entendu imposé leur musique, mais également une ligne de conduite, un comportement qui doit être celui du groupe de rock français s’il veut connaître à la fois succès critique et populaire dans de larges proportions. Il faut ne rien devoir à personne, et surtout pas à la presse, ces vendus, ne pas écrire des textes trop légers, faire preuve d’Intégrité, avec un grand I, sur tous les plans, musicaux, politiques, intellectuels, culinaires, vestimentaires… En plus de faire de la bonne musique. Et il ne faut pas non plus copier celle de Cantat et de ses petits camarades, sinon on est dans le plagiat racoleur, ce qui n’est pas correct (un problème qui condamne des groupes comme Luke à un relatif anonymat, la piètre teneur de leurs gratouillis n’aidant pas, il faut dire).

Tel est le bréviaire du parfait petit rockeur au pays de Rabelais. Noir Désir incarnait déjà cet idéal durant ses activités, mais le représente encore davantage depuis son absence, qui laisse orphelin aussi bien le public que les groupes qui profitaient de l’aura des bordelais et parfois de l’amitié qui les liaient pour passer en radio et récolter quelques piécettes. Oubliées, les Têtes Raides !

Et lorsque Philippe Manœuvre défendit la nouvelle scène parisienne (non, ne partez pas mes trésors, je ne vais pas faire une apologie des Naast, rassurez vous), entre deux stupidités habituelles Little Big Santiag Man a mis le doigt sur un point intéressant : « en France il faut bien faire les choses, il y a la voie administrative à respecter. C’est intolérable qu’un journal soutienne une scène, non il faut galérer cinq ans dans sa cave, cinq ans dans les bars, et après cinq autres années, peut être faire une première partie de Noir Désir. » Et il est vrai que pour gagner respect, estime et succès, il faut emprunter ce chemin, faute d’être soupçonné de bien des vices. Ceci n’est qu’une des nombreuses expressions de la souveraineté absolue des bordelais sur le rock gaulois.

Ce point soulevé par le rédac’ chef de Rock & Folk est d’ailleurs assez paradoxal lorsqu’on l’examine de plus près, car en fait c’est la manière dont Noir Désir a mené sa carrière sur la durée après avoir rencontré le succès qui a définit un comportement à adopter et une marche à suivre pour atteindre le succès. Alors qu’à l’inverse, l’accès à la popularité du groupe fut fulgurant, passant des garages de répet’ à la une des journaux en un rien de temps. Si Noir Désir a percé en France, c’est principalement grâce à un timing extraordinaire. Un retour dans les années 1980 s’impose pour comprendre cela.



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