Portraits
Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

par Thibault le 22 décembre 2009

Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article Envoyer l'article par mail

Cet article fait suite à Noir Désir : une certaine idée de la France… Part I

Nous l’avons vu, les succès massifs de Veuillez Rendre l’Âme (A Qui Elle Appartient) et de Tostaky / Dies Irae étaient largement expliqués par l’hypothèse du « right place, right time, right way ». Le carton plein du quatrième album, 666.667 Club, ne fait pas exception à la règle. Encore une fois celui-ci sert le bon menu de la bonne manière, exactement au bon moment. En novembre 1996 la prétendue « alternative generation » n’est plus qu’un lointain souvenir dans les esprits, l’heure n’est plus à la saturation des guitares et aux vociférations impulsives, la nouvelle tendance est à l’épure, au zen. Beaucoup qui, quelques mois auparavant, encensaient la bruyante teenage angst du morpion avarié Cobain se mettent d’un coup à snober les gamins du neo-metal et du punk californien, pour préférer Massive Attack ou Bjork. Comme le dit Nicolas Ungemuth, qui ne raconte pas que des conneries : « en 1997, l’idée était de s’asseoir dans un salon en rêvassant. Tout le monde attendait le disque d’ascenseur ultime ».

Après deux ans de silence, Noir Désir revient pile à la charnière entre ces deux périodes. C’est seulement à partir de 1997-1998 que les guitares seront bannies du bon goût par le triangle des Bermudes OK Computer / Homogenik / Moon Safari. En 1996 on peut encore en jouer sans trop être regardé de haut, surtout en France, où les vagues anglo-saxonnes arrivent toujours décalées. 666.667 Club est donc un album à guitares, mais ouvert, dans la tendance. Vous vous souvenez ? « Toujours être au cœur de la tendance sans avoir l’air d’être au courant de l’existence même de la tendance ».

Mais pourquoi cette pochette ? Le disque propose toujours des gratouillis qui n’usent pas trois neurones, mais le tempo et le ton se sont calmés. La saturation a baissé, le nouveau bassiste Jean-Paul Roy, ancien roadie du groupe (!) apporte un jeu moins raide que celui de Fred Vidalenc (on a connu des challenges plus ardus). On trouve aussi de nouvelles influences et orientations ; du radiophonique, des ballades, du saxophone sur quelques titres… Ce changement n’est pas perçu comme une trahison ou un « virage commercial » qui sacrifierait à l’accalmie ambiante. Les antécédents de Noir Désir les protègent de tout soupçon, par le passé le groupe a déjà résisté à la tentation du fricotage avec le grand méchant showbizz. Ces gens-là sont des incorruptibles, pas de capricieuses starlettes poudrées. Ce qui nous amène à la seconde Grrrande Hypothèse sur le quatuor : « college band theory ».

Noir Désir, c’est le groupe de lycée qui a goûté à la réussite et qui est resté le même groupe de lycée. Ce sont vos potes qui massacraient Gloria pour animer votre anniversaire et qui reprenaient les Ramones à la fête de la musique. Malgré les douleurs qu’ils infligeaient à vos oreilles vous restiez quand même au premier rang, et vous applaudissiez, parce que c’étaient vos potes, quand même. Vous les avez perdus de vue après le bac, mais vous ne rechignez pas à partager une kro tiédasse avec eux, au détour d’une soirée qu’un ami commun a organisée pour ses 21 ans. Vous les aimez vraiment bien au fond, mais pour être honnête, vous n’avez strictement rien à foutre de leur musique. Noir Désir c’est cela. Les potes, les mecs sympas qui ne changent pas et que l’on retrouve avec plaisir tous les deux ans, mais avec qui vous n’avez jamais eu une relation plus complice.

Cette réputation n’a pas uniquement rendu sympathiques les bordelais (on a tous un groupe de lycée dans notre cœur). Elle sert également de caution. Prenez un titre comme L’Homme Pressé. On y trouve un gimmick digne de Lady Gaga, deux power chords malingres en arrière plan, un beat ultra primaire, un flow efficace mais pauvre, un refrain crétin et mémorisable par le plus couillon… Un tube, quoi. Un bon gros tube fait pour cartonner. Mais pour beaucoup Noir Désir n’a pas baissé la garde, ils sont restés les mêmes en changeant. La rupture tranquille. Cette image d’incorruptibles n’est pas creuse, c’est vrai qu’ils ne sont pas devenus des escrocs champions du marketing, et ils ne l’ont jamais été. Ils ont fait du commercial naturellement, à l’insu de leur plein gré. L’équation est la même qu’avant mais les termes ont changé, en fait. Le groupe est sincère dans ce qu’il entreprend, on ne peut vraiment pas le soupçonner d’avoir calculé son coup. De même l’ouverture à de nouvelles sonorités n’est pas une posture, elle remonte entre autres à la rencontre entre Cantat et le saxophoniste hongrois Akosh Szelevényi en 1992. Le chanteur a toujours voulu que son nouvel ami participe à un disque avec lui, un souhait qui s’est réalisé avec 666.667 Club.

PNG - 189.5 ko
« Allo Frank ? Quoi de neuf à la Warner ? Ouais ben nous on pète dans la soie... Oui toujours 666 667 Clubs, c’est dingue comme ça se vend... Du coup on prend nos aises... Hé le binoclard, scuze Frank deux secondes, oublie pas le dernier zéro à cette ligne ! »

Résumons l’équation (pas d’inquiétude, je ne vous refais pas de schéma, pour cette fois…) : « Formation stable installée depuis cinq ans + foi inébranlable du public et de la critique + deux singles prêts à exploser le tiroir caisse + ouverture musicale en phase avec la tendance = rotation lourde sur tous les médias + 700 000 exemplaires vendus + double Victoires de la Musique + estime générale. »

C’est avec son quatrième opus que Noir Désir devient véritablement LE groupe de rock français. C’est simple, la formation est anoblie de tous côtés. À gauche un ticket pour le club très sélect’ des doubles gagnants aux Victoires de la Musique, auprès de Véronique Sanson et d’Alain Souchon (mais non, ils n’ont pas viré commercial, c’est faux), à droite une paille d’éloges sur ce quatuor « adulte et mature, qui va de l’avant sans renier ses origines », rédigées par les mêmes scribouillards qui conchiaient le « Jim Morrison des bords de Garonne » trois ans plus tôt (coucou Libé !). J’en passe et des meilleurs. Ajoutez que L’Homme Pressé devient le plus grand hit de toutes les fêtes de la musique de France et de Navarre, et vous avez un aperçu de l’ampleur du phénomène à l’aube du 21ème siècle.

« Hé les mecs, venez m'aidez, ma guitare elle fait des sons pourris ! (...)


[1bon album de Bashung

Vos commentaires

  • Le 21 octobre 2011 à 16:54, par Raillous En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    En tant qu’inconditionnel du groupe, si je ne suis pas d’accord avec la plupart des idées de ce papier, je me suis bien bidonné en le lisant ! Un peu comme une parodie de ce qu’un indécrotable adule, ça désaltère, ça fait réfléchir et prendre conscience de traits invisibles à l’oeil dévoué. Mais sensations et vibrations restent indépendantes de l’esprit critique, et noir desir, c’est fort de marc de café ! Si je suis fan de ton article, t’es discrédité ?!
  • Le 22 octobre 2011 à 01:40, par Thibault En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Ha, une réaction comme celle ci me fait drôlement plaisir ! Ça change agréablement des « t’es rien qu’un méchant aigri, jaloux, sexuellement frustré, fasciste de merde, etc » que je me suis trimbalé un peu partout. Si cet article a pu faire passer un bon moment à un fan tout en lui montrant un autre point de vue, je suis ravi, c’est bien la meilleure chose qui pouvait arriver.

    Donc merci à toi pour ce commentaire qui me fait vraiment plaisir !

  • Le 22 octobre 2011 à 17:21, par Raillous En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Plaisir partagé ! En m’étant balladé sur le site, il me semble tous autant que vous êtes que c’est la simplicité que vous fuyez comme la peste, un peu comme un sommelier qui ne pourrait plus boire de « père la grolle » à force de découvrir de nouveaux breuvages, plus riches, plus complexes. Et bien moi, le « père la grolle » il ne me demande pas de grosses connaissances pour l’apprécier à sa juste valeur, il est facile d’accès, il m’ennivre à peu de frais, il est amical et pêchu. La spécialisation rend forcement sévère, tout comme la connaissance vague plus facilement indulgent et enthousiaste ; ainsi tous à nos différents niveaux d’oenologie, on sait trouver nos pépites. Alors buvons !
  • Le 10 mars 2012 à 02:41, par x En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Je suis fan de nd et je me suis bien marré aussi.

    Pourquoi ne pas te servir de ton énergie pour mettre en pratique tes idées esthétiques et morales plutôt que commenter ? (je dis ça sans animosité, c’est dommage peut-être de se borner à cela).

    Salutations.

  • Le 30 avril à 14:06, par Chris En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Bonjour Je decouvre cet article sur le tard car nous ne sommes visiblement pas tres nombreux a avoir reconnu ici peace frog (?). Cependant je ne comprends pas bien le principe de subir un album entier plusieurs fois juste pour en ecrire une critique parce que malgré ces 20 dernières années j apprecie toujours autant mon cher 666....aussi pauvre soit il au niceau des tablatures. Il reflète une époque, une énergie, une jeunesse quoi.... Tout de bon si vous lisez encore blog

Répondre à cet article

modération a priori

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom