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Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

par Thibault le 22 décembre 2009

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Du coup recentrons sur celle-ci. Après la sortie de 666.667 Club le groupe se lance dans une longue tournée, et c’est toujours sur scène qu’il s’en tire le mieux. Surtout que les concerts de 1997 à 1999 jouissent d’un attrait particulier ; la présence d’Akosh S, qui offrait déjà ses talents de saxophoniste et clarinettiste en studio, mais où son énergie était bridé, comme de coutume lorsque le groupe est en cabine. Akosh S… Un type peu connu, mais une véritable brute. Rapide portrait du personnage : né en Hongrie en 1966, le bambin baigne dans les disques dès le plus jeune âge. A 6 ans papa et maman lui collent une clarinette entre les mimines et l’envoient en école de musique. Le gamin y apprend le solfège, l’histoire de la musique classique et nationale, et, ne soyons pas chiches, le chant. En grandissant il se prend Frank Zappa, les Rolling Stones et John Coltrane dans les mâchoires et a le choc de sa vie en tombant sur The Magic of Ju-Ju (1967) d’Archie Shepp. Un mélange détonnant, d’autant plus que l’adolescent décide de se mettre au basson et au saxophone, histoire de. Sans oublier quantités de vents miniatures (notamment des flutes assez louches) qu’il maitrise à l’occasion, en passant… Conscient que tout cela nécessite de larges épaules afin que la mixture ne tourne pas à la bouillie, Akosh fricote avec les maitres de la musique hongroise la plus retorse (on parle de douteuses alchimies entre free jazz, musique traditionnelles et contemporaines), part sur la route avec eux et finalement, suite à des problèmes avec l’autorité pour cause d’agitation politique, émigre vers la France alors qu’il compte à peine 20 printemps.

Jouant dans tous les bars qui tolèrent son tumulte le saxophoniste multi tâches se forge un style et surtout une palette à l’étendue rare. Doté de fortes techniques et connaissances, le bonhomme passe du blues à la musique traditionnelle d’Europe centrale au free-jazz sans battre d’un cil. Il faut jeter une oreille à son live Omeko (1998), qui malgré quelques dissonances superflues, propose de très bons titres comme Koparon ou le morceau éponyme. Live enregistré lors des premières parties de Noir Désir, d’ailleurs. Il faut s’imaginer les midinettes venues admirer le beau Bertrand et les jeunes branchés qui guettaient L’Homme Pressé se prendre dans la gueule des improvisations de quinze minutes sans pouvoir partir faute de perdre sa place au premier rang. Ça devait être très drôle. Mais passons.

Il va s’en dire que son renfort booste Noir Désir. Pas bête, l’homme s’adapte aux morceaux et leur apporte même une nouvelle dimension. Sa présence libère les velléités du quatuor en matière d’improvisation ; les morceaux s’allongent et font la part belle aux dérapages instrumentaux. D’un autre côté il comprend bien que Noir Désir est un groupe de rock, pas de jazz (et qu’ils sont alors incapables de tenir des impros comme il le fait) ; son jeu doit aussi se fondre dans les chansons sans les transformer. En un clin d’œil Akosh quitte la compagnie d’Ornette Coleman période The Shape of Jazz to Come pour enfiler le costume de Bobby Keys. L’homme est capable d’improviser un solo rugissant, à la limite de la dissonance, comme de trousser un arrangement au cordeau, sans une note qui dépasse.

On recommande le DVD En Images (2005), où l’on peut apprécier le résultat capté lors des Eurockéennes de 1997. Évidemment tout ne porte pas l’empreinte du génie (c’est du Noir Désir, hein) mais l’énergie de la prestation à laquelle s’ajoute l’empreinte d’Akosh S vaut le détour. Feulements tout en rondeurs sur Fin de Siècle, Marlène et La Chaleur, coups de sang sur I Want You (She’s So Heavy) (reprise des Beatles) et Lazy, le hongrois ne s’économise pas. Il avait déjà participé à trois titres de 666.667 Club, (le titre éponyme, Fin de Siècle et Les Persiennes, soit les meilleurs extraits de l’album) l’osmose entre lui et les autres prolonge la collaboration. Quatre nouvelles chansons sont enregistrées, deux compositions originales et deux reprises. Twilight Zone est sans aucun intérêt, et Back to You n’a de singulier que les interventions d’Akosh S mais les relectures de Ces Gens Là et de Working Class Hero sont d’un autre niveau. Cantat, qui arrive enfin à un certain équilibre entre chant et hurlements, se réapproprie les chansons, sans avoir peur une seconde de Brel ou de Lennon (mais sans les faire oublier, faut pas pousser non plus). Derrière le groupe assure sans encombre, et bien évidemment Akosh S illumine le tout de sa griffe.

Ce dernier n’amène pas que son saxophone avec lui. Sa personnalité séduit le groupe. Ses goûts qui piochent tous azimuts et ses expériences sonores, bien sur, mais également ses convictions. Le hongrois est un personnage particulier. D’extrême gauche, sympathisant anarchiste, l’homme n’hésite pas à également parler patrie, nation, tout en percevant la Terre comme un tout harmonieux, un espace de vie, où la notion de frontière n’a pas de sens, où ne valent que les cultures et les métissages plus ou moins prononcés qu’elles forment. Autant de thèmes et idées déjà présents chez Noir Désir mais désormais totalement désinhibés. Surtout chez Cantat, toujours prompt à s’émerveiller devant la première « philosophie de vie marginale qui passe ».

Dès lors le chanteur passe du coq à l’âne et mélange tout ce qui lui tombe sous la main : engagement politique, musique, chamanisme thérapeutique, spiritualité de comptoir… Allez, zou ! Dans le shaker ! Cantat n’a jamais été aussi Morrison et multiplie les déclarations toutes plus rigolotes les unes que les autres : « Même si je ne supporte pas l’éthéré absolu, l’abstrait déconnecté, je ne supporte pas l’unique rationnel, et lorsque j’écris, ce n’est pas dans le rationnel, c’est ailleurs, mais je ne saurai pas dire où… », «  Un boulanger qui te sourit, c’est une forme d’engagement qu’il te donne, avec son sourire. L’engagement c’est personnel, chacun l’est à sa manière, tu vois ? », « Mais entre le noir et le désir, mais tu peux pas choisir ! », « Tout est dérisoire, tout. Depuis que j’ai compris cela, ça me donne encore plus de courage pour me battre », « L’important c’est d’être en phase avec ce que tu fais, au moment où tu le fais » (Yoda n’aurait pas dit mieux !) « Mais moi, je trouve la même chose dans le flamenco que dans les chants sioux et mongols que dans les Stooges ! ». Et enfin, ma préférée, « Ceux qui vivent l’amour, dans le groupe, sont de plus en plus dans le noir. Ceux qui vivent l’amour en fait qui a l’air tout parfait sont de plus en plus dans le noir dans ce qu’ils professent. Et les autres, c’est le contraire ». C’est-y pas bieau, ça ? Les trois autres membres sont à peu près dans le même état d’esprit, mais ne l’enrobent pas de diatribes prétendues philosophiques et ne l’exprime pas à tout bout de champ comme le fait le chanteur, tout content d’avoir des choses à raconter.

« Hé les mecs, venez m'aidez, ma guitare elle fait des sons pourris ! (...)


[1bon album de Bashung

Vos commentaires

  • Le 21 octobre 2011 à 16:54, par Raillous En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    En tant qu’inconditionnel du groupe, si je ne suis pas d’accord avec la plupart des idées de ce papier, je me suis bien bidonné en le lisant ! Un peu comme une parodie de ce qu’un indécrotable adule, ça désaltère, ça fait réfléchir et prendre conscience de traits invisibles à l’oeil dévoué. Mais sensations et vibrations restent indépendantes de l’esprit critique, et noir desir, c’est fort de marc de café ! Si je suis fan de ton article, t’es discrédité ?!
  • Le 22 octobre 2011 à 01:40, par Thibault En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Ha, une réaction comme celle ci me fait drôlement plaisir ! Ça change agréablement des « t’es rien qu’un méchant aigri, jaloux, sexuellement frustré, fasciste de merde, etc » que je me suis trimbalé un peu partout. Si cet article a pu faire passer un bon moment à un fan tout en lui montrant un autre point de vue, je suis ravi, c’est bien la meilleure chose qui pouvait arriver.

    Donc merci à toi pour ce commentaire qui me fait vraiment plaisir !

  • Le 22 octobre 2011 à 17:21, par Raillous En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Plaisir partagé ! En m’étant balladé sur le site, il me semble tous autant que vous êtes que c’est la simplicité que vous fuyez comme la peste, un peu comme un sommelier qui ne pourrait plus boire de « père la grolle » à force de découvrir de nouveaux breuvages, plus riches, plus complexes. Et bien moi, le « père la grolle » il ne me demande pas de grosses connaissances pour l’apprécier à sa juste valeur, il est facile d’accès, il m’ennivre à peu de frais, il est amical et pêchu. La spécialisation rend forcement sévère, tout comme la connaissance vague plus facilement indulgent et enthousiaste ; ainsi tous à nos différents niveaux d’oenologie, on sait trouver nos pépites. Alors buvons !
  • Le 10 mars 2012 à 02:41, par x En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Je suis fan de nd et je me suis bien marré aussi.

    Pourquoi ne pas te servir de ton énergie pour mettre en pratique tes idées esthétiques et morales plutôt que commenter ? (je dis ça sans animosité, c’est dommage peut-être de se borner à cela).

    Salutations.

  • Le 30 avril 2017 à 14:06, par Chris En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Bonjour Je decouvre cet article sur le tard car nous ne sommes visiblement pas tres nombreux a avoir reconnu ici peace frog (?). Cependant je ne comprends pas bien le principe de subir un album entier plusieurs fois juste pour en ecrire une critique parce que malgré ces 20 dernières années j apprecie toujours autant mon cher 666....aussi pauvre soit il au niceau des tablatures. Il reflète une époque, une énergie, une jeunesse quoi.... Tout de bon si vous lisez encore blog

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