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Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

par Thibault le 22 décembre 2009

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Un phénomène qui va en s’amplifiant et qui atteint son paroxysme sur le cinquième opus, Des Visages Des Figures (2001). Ici la recherche de nouvelles sonorités s’articule autour de trois grands aspects : la chanson française de Brel et Ferré (avec une adaptation du texte Des Armes) à laquelle Cantat songe depuis un moment (cf Ces Gens Là), le bidouillage synthétique de studio, prolongement de l’épisode One Trip / One Noise, relevé d’une bonne louche de métissage culturel, Akosh S oblige. Ces orientations ont toutes des racines profondes chez le groupe, et elles entrent toutes en résonnance avec des tendances contemporaines, dans des dimensions hallucinantes.

En 2001 l’une des grandes modes est bien sur le revival garage dont les Strokes sont la figure la plus illustre, mais aussi le « dépassement du rock », déjà lancé en grande pompe quatre ans auparavant avec OK Computer et désormais incarné par le diptyque Kid A / Amnesiac, qui ouvrent une voie dans laquelle s’engouffrent quantité de formations. En 2001 il y a deux possibilités pour être cool : 1) ne pas être sérieux, mettre des converses et jouer trois notes sur une telecaster vintage. 2) être sérieux, s’enfermer en studio pour réinventer la roue et ne surtout pas toucher à une guitare. Noir Désir s’inscrit dans la seconde perspective, pour les raisons précédemment énoncées (One Trip / One Noise, nouvelles expériences, etc.) et aussi parce qu’après vingt ans de rock basique, lorsqu’il faut que Serge prenne sa six-cordes, sa première pensée est « oh fait chier, pas aujourd’hui ».

Mais le coup de génie, c’est la touche multiculturelle. Le métissage est au prétendu Art Contemporain ce que le fromage est à un repas français ; le must, l’apothéose. Au 21ème siècle l’Artiste Véritable mélange les cultures, réconcilie les peuples, mange bio, condamne le capitalisme, la main de Thierry Henry et fait des tournées écologiques dans un bus au colza. Il est « mature et militant », mais pas lénifiant, et, tout postmoderniste qu’il est, il met tout à plat, le beau, le laid, le vieux, l’ancien, secoue le shaker sans jeter un œil au contenu, la démarche important bien plus que le produit (le premier qui émet un doute gagne un ticket pour le musée d’Art Contemporain le plus proche !)

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Le fameux violoncelle mongol, pardon moriyn khuur...

Quoi de plus tip top qu’un disque sur lequel se côtoient clarinette hongroise, claviers trip hop, guitares en sourdine, arrangements de cordes ainsi qu’une multitude de gadgets probablement dégottés chez Nature & Découverte ; du moriyn khuur (instrument dont la recherche Google renvoie uniquement au disque d’ailleurs, mais notre fin limier de webmaster, NonooStar himself, a percé ce mystère, il s’agit ni plus ni moins d’un violoncelle mongol. Rien que cela.), du didgeridoo, du tambour marocain, du gumbri… « Je veux plus de percussions aborigènes ! » aurait dit Dewey Cox.

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« Ah la vache, on s’en fout plein la panse grâce à eux... Faudra penser à les remercier ou à leur envoyer une carte postale, je me goinfre vraiment comme un porc avec leur succès ! »

Le tout emballé de l’image de marque N.D. Inc., évidemment. Un album ambitieux, esthète mais garantit « groupe sympa proche de vous ». De l’Art de proximité. Une épaisseur renforcée avec les nouvelles aspirations « Grande Chanson Française » du groupe. Car les vieilles références classiques servent toujours, et elles font ici une excellente caution de « maturité », dans la continuité de celle célébrée sur 666.667 Club. Bilan : un disque de platine, cinq nominations aux Victoires de la Musique, deux de remportées et surtout une estime populaire et critique sans pareil. Des Visages Des Figures est le seul disque français récent qui a été couvert d’honneurs par absolument tout le monde à sa sortie. Rock & Folk, Télé Poche, Télérama (quatre f pour un « album au noir si désiré », hin hin hin), Marie Claire (mais oui !) et Les Inrockuptibles y sont allés de leur petite tartine beurrée, pour ne citer qu’eux. Il ne manquait plus que les chroniques de Playboy et du Journal de Mickey pour compléter le tableau ! D’ailleurs, grand concours Inside Rock, le premier lecteur qui me les trouve (je suis sur que ça existe) gagne un exemplaire de l’album.

Un affolement totalement démesuré, même s’il faut reconnaître qu’à sa sortie Des Visages Des Figures est le disque le moins raté de Noir Désir. Certains lui reprochent son manque de spontanéité et sa tendance « variétoche gauchisante vaguement Ferré dans du miel folklo », pour reprendre la formule d’un camarade d’Inside. Il faut admettre qu’il y a de cela. Quelques morceaux sont trop léchés, avec un électrocardiogramme qui indique zéro.

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« C’est pas une opposition de principe, mais comprenez que votre truc de 25 minutes c’est un gros risque... Le nouveau canapé est pas encore payé, on finit d’emménager, on a pas encore filé la caution... On peut pas se planter là, faut minimiser les risques ! »

De plus, Manu Chao en guest sur Le Vent Nous Portera, ça fait mauvais genre (il parait que le gnome en poncho équitable n’était pas annoncé, qu’il a vu de la lumière, est entré, puis reparti après avoir plaqué deux accords, les seuls qu’il connaisse. Mais ce n’est pas une excuse !) Quant à la jam finale baptisée L’Europe, vingt cinq minutes où se mêlent free-jazz de superette, talk-over, tablas et discours politique abruti en compagnie du vautour déplumé de boboland, j’ai nommé Brigitte Fontaine, c’est une tâche indélébile. Barclay a d’ailleurs refusé cette horreur, mais le groupe a absolument tenu à ce qu’elle soit présente, parce que « c’est notre liberté d’artistes, l’aboutissement d’un travail, l’élaboration d’une œuvre, blablabla ».

Cependant, malgré ces fautes de goût injustifiables, il faut reconnaître que Des Visages Des Figures possèdent des qualités que n’avaient pas les précédents opus du groupe. Déjà, c’est un album plus biaisé, à l’esthétique ni follement originale ni très affinée mais plus intéressante et plus nuancée que les décharges électriques de six volts et demi que la formation assenait auparavant. Si l’on ne découvre pas des merveilles cachées au fil des écoutes, s’il y a toujours des bidules merdouilleux (Son Style 1 et Lost, les deux titres « rock », à fuir comme la peste) il se révèle plus long en bouche que ses prédécesseurs. Il montre quelques qualités d’orchestration, notamment grâce à l’apport de Romain Humeau, piètre compositeur, mais assez bon arrangeur, qui habille le morceau titre de cordes plutôt habiles. On trouve ici et là de bonnes trouvailles, des harmonicas rafraichissants, des claviers aux sons planants mais pas totalement éthérés.

Cependant le tout manque cruellement d’allant. Les bordelais sont dans la position d’apprentis chimistes, ils découvrent de nouveaux sons, de nouvelles idées mais ne sont pas encore très à l’aise. On les sent s’appliquer, tâtonner, toucher à tout mais sans jamais totalement maitriser les affaires. Noir Désir reste un groupe de scène avant tout. Cantat chante bien mieux qu’avant, mais est aussi à l’aise qu’un crapaud sur une boite d’allumettes, toujours à surveiller sa voix, son timbre, sa justesse, son souffle… Pas encore libéré, il n’habite pas suffisamment ses chansons, sa présence est encore trop fragile pour en imposer à la manière d’un Bashung. Du coup le disque sonne très Fantaisie Militaire du pauvre.

Et finalement, le meilleur titre est probablement le single Le Vent Nous Portera. Bien sur, la chanson souffre du syndrome « tellement-entendue-qu’on-en-peut-plus », mais elle témoigne tout de même de véritables progrès. Un envol tout en douceur, où chaque instrument entre tour à tour pour glisser juste quelques notes mais les bonnes (même si les arpèges clairs sur le pont, hmm), sur lesquelles plane une mélodie très fine, d’une justesse remarquable, qui s’achève avec un excellent solo de clarinette léger et fugace. Mine de rien, c’est assez rare pour être souligné. Le Vent Nous Portera reste un petit coup de maitre qui ne sera pas réédité, la chanson fut tellement compliquée à mettre en place, à chanter et à enregistrer que toutes les prestations lives qu’en fera le groupe relèveront du massacre.

« Hé les mecs, venez m'aidez, ma guitare elle fait des sons pourris ! (...)


[1bon album de Bashung

Vos commentaires

  • Le 21 octobre 2011 à 16:54, par Raillous En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    En tant qu’inconditionnel du groupe, si je ne suis pas d’accord avec la plupart des idées de ce papier, je me suis bien bidonné en le lisant ! Un peu comme une parodie de ce qu’un indécrotable adule, ça désaltère, ça fait réfléchir et prendre conscience de traits invisibles à l’oeil dévoué. Mais sensations et vibrations restent indépendantes de l’esprit critique, et noir desir, c’est fort de marc de café ! Si je suis fan de ton article, t’es discrédité ?!
  • Le 22 octobre 2011 à 01:40, par Thibault En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Ha, une réaction comme celle ci me fait drôlement plaisir ! Ça change agréablement des « t’es rien qu’un méchant aigri, jaloux, sexuellement frustré, fasciste de merde, etc » que je me suis trimbalé un peu partout. Si cet article a pu faire passer un bon moment à un fan tout en lui montrant un autre point de vue, je suis ravi, c’est bien la meilleure chose qui pouvait arriver.

    Donc merci à toi pour ce commentaire qui me fait vraiment plaisir !

  • Le 22 octobre 2011 à 17:21, par Raillous En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Plaisir partagé ! En m’étant balladé sur le site, il me semble tous autant que vous êtes que c’est la simplicité que vous fuyez comme la peste, un peu comme un sommelier qui ne pourrait plus boire de « père la grolle » à force de découvrir de nouveaux breuvages, plus riches, plus complexes. Et bien moi, le « père la grolle » il ne me demande pas de grosses connaissances pour l’apprécier à sa juste valeur, il est facile d’accès, il m’ennivre à peu de frais, il est amical et pêchu. La spécialisation rend forcement sévère, tout comme la connaissance vague plus facilement indulgent et enthousiaste ; ainsi tous à nos différents niveaux d’oenologie, on sait trouver nos pépites. Alors buvons !
  • Le 10 mars 2012 à 02:41, par x En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Je suis fan de nd et je me suis bien marré aussi.

    Pourquoi ne pas te servir de ton énergie pour mettre en pratique tes idées esthétiques et morales plutôt que commenter ? (je dis ça sans animosité, c’est dommage peut-être de se borner à cela).

    Salutations.

  • Le 30 avril 2017 à 14:06, par Chris En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Bonjour Je decouvre cet article sur le tard car nous ne sommes visiblement pas tres nombreux a avoir reconnu ici peace frog (?). Cependant je ne comprends pas bien le principe de subir un album entier plusieurs fois juste pour en ecrire une critique parce que malgré ces 20 dernières années j apprecie toujours autant mon cher 666....aussi pauvre soit il au niceau des tablatures. Il reflète une époque, une énergie, une jeunesse quoi.... Tout de bon si vous lisez encore blog

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