Portraits
Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

par Thibault le 22 décembre 2009

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Dans la continuité de l’album, la tournée de 2002 est placée sous le signe de l’exploration, dans le prolongement de celles commencées au lendemain de 666.667 Club et déjà très présentes lors des concerts de 1999 et surtout lors de ceux de 2001, qui précédaient la sortie de Des Visages Des Figures. Tous les concerts français de la nouvelle tournée sont enregistrés dans le but de ne garder que le meilleur en vue d’un album live. C’est donc dans une ambiance appliquée que se déroulent les prestations, sans Akosh S mais en compagnie du claviériste-sampleur Christophe Perruchi (qui ça ?) ainsi que d’un quatuor à cordes. Pari plutôt réussit puisqu’En Public, sortit en 2005, s’impose comme le travail le plus intéressant de Noir Désir.

Ce double album est moins éparpillé que Des Visages Des Figures. Au lendemain de son passage en studio la formation remonte aussitôt sur scène, pour y tester ses nouveaux morceaux. Quelques soirs suffisent pour comprendre que les chansons les plus éthérées ne passent pas et que les nouveaux titres plus rock sont vraiment trop mauvais pour être joués ; seuls sont gardés Le Grand Incendie, Des Armes, Bouquets de Nerfs, Des Visages Des Figures, ainsi que Le Vent Nous Portera. Les concerts ne sonnent donc pas comme l’album dont ils font la promotion ; Noir Désir remanie son répertoire, réarrange mais resserre le propos par rapport à l’éclatement de Des Visages Des Figures. Les bidouillages trip hop sont évacués et les claviers désormais strictement subordonnés à l’axe guitare / basse / batterie, ils servent en renforts pour affiner les climats, présents mais toujours en arrière plan. C’est le dynamisme qui est privilégié, même si l’ensemble s’éloigne beaucoup du rock carré proche du punk d’auparavant.

De fait les set-lists s’orientent autour de trois axes : une branche « binaire sans fioritures », dans l’esprit de Tostaky, un penchant « chansons étoffées » avec le carré Des Armes / Bouquets de Nerfs / Des Visages Des Figures / Le Vent Nous Portera auquel s’ajoute la reprise de Ces Gens Là, et enfin tout un travail de reconstruction d’anciens morceaux. Le tout étalé sur deux disques de chacun soixante dix minutes... « Bouah », vous pouvez le dire. Il y a ici à boire et à manger, En Public est rempli raz la gueule et déborde de partout. Il faut dégraisser le mammouth et se débarrasser des versions de L’Homme Pressé, A L’Arrière des Taxis, Lolita Nie En Bloc, A L’Envers A L’Endroit, Pyromane et Comme Elle Vient. On peut également zapper la reprise de 21st Century Schizoid Man, même si c’est très drôle d’entendre Teyssot-Gay et ses couinements de Fender trop aigue et sans musculature tenter de s’attaquer à Robert Fripp. Quant à Ce N’est Pas Moi Qui Clame, ce n’est même pas la peine d’essayer. Neuf minutes où Cantat fait son chaman (fan de Morrison un jour, fan de Morrison toujours !), et récite un poème d’Attila József, écrivain hongrois devenu schizophrène et qui a fini par se jeter sous un train (d’ordinaire, présenté sous cet angle ça dissuade toute envie de l’écouter). Pendant que le chanteur entre dans son monde, les quatre autres jouent à faire des bruits bizarres avec leurs instruments. A côté de ça, L’Europe, c’est de la pop.

Pendant qu’on est dans le crasseux, mentionnons l’existence de Nous N’Avons Fait Que Fuir, peut être le truc le plus catastrophique signé Noir Désir, publié en 2004 à un tirage très limité (on se demande pourquoi…). Petit récit : France Culture, radio respectable dont il ne faudrait pas que la réputation pâtisse de ce micro événement, a eu l’idée d’inviter le groupe au couvent des Ursulines de Montpellier (ne me demandez pas pourquoi ce lieu totalement incongru, je n’en sais rien !) pour ce qui devait être un concert acoustique, le 21 juillet 2002. Mais, toujours aussi rebelle et anticonformiste, le groupe a préféré faire une improvisation d’une heure, totalement en roue libre. Cantat y récite un poème (son nouveau dada) mais un de sa composition, cette fois. Je ne résiste pas au plaisir de vous en citer quelques extraits, tant ils permettent de voir à quel point les notions de poésie et de littérature sont singulières dans l’esprit de ce garçon.

Nous n’avons fait que fuir, nous cogner dans les angles,
Nous n’avons fait que fuir,
Et sur la longue route,
Des chiens resplendissants deviennent nos alliés,
J’ai connu des rideaux de pluie à draper des cités souveraines et ultimes,
Des cerceaux déchirés couronnant les chapelles de la désespérance,
Et tourne l’onde,
Et tourne l’onde,
Et tourne l’onde,
Et tourne, et reviens-moi au centuple
 
[…]
 
On a l’art des ruisseaux,
On a l’art de la plaine,
On a l’art des sommets,
On a l’art des centaines de milliers de combattants de la petite vie qui se cognent aux parois, On a l’art de faire exploser les parois,
On a l’art des constellations,
On a l’art des chairs brutes,
Mais on a l’art de la guerre,
Et on a l’art du fracas,
Et on a l’art de la pente de douceur,
Et on a l’art du silence,
Dis-moi, est-ce que je peux ?
 
[…]
 
Retourne chez ta mère,
Ta mère,
Ta mère,
Ta mère était blonde,
Blonde comme les blés,
Elle laissait s’écouler des trésors de chaleur de la chair de sa voix,
A moins qu’elle n’ai été demi-princesse indienne,
Te faisant boire la nuit,
Des breuvages cuivrés comme une peau d’iguane,
Et approche tes lèvres… approche… approche tes lèvres… approche… approche tes lèvres…
Approche,
Plonge,
Redis-moi d’où tu viens
 
[…]
 
Et comment tu leur parles toi aux montres à quartz ?
Il faudra l’inventer le médiateur final,
Foutez-moi tout çà au gnouf,
Et puis à la décharge,
Et puis concassez-moi ces breloques,
Et c’est comme chez Lipp,
Tout çà ma bonne dame,
Au rouleau compresseur,
Oui t’as bien raison de venir du fond du grand bocal,
Des régions qu’ils appellent bassins industriels,
Les mêmes que sur le chemin des guerres,
A l’aller,
Au retour,
Y’en aura pour tout le monde,
Et puis t’auras du boulot,
Jusqu’à ce qu’il n’y en ai plus,
Faut pas rêver oh, faut pas rêver…
Tiens-toi bien à ta barre :
L’horizon c’est des conneries inventées par les utopistes,
Si tu veux la porte,
Elle est là !!!

Pour ceux qui veulent prolonger la marrade, tout le texte est ici. A côté de cela, When The Music’s Over c’est du Céline, du Chateaubriand, du Flaubert, du Balzac ! Nous N’Avons Fait Que Fuir c’est le gouffre sans fond, la plongée dans les abysses de la nullité. Fin de la petite anecdote.

« Hé les mecs, venez m'aidez, ma guitare elle fait des sons pourris ! (...)


[1bon album de Bashung

Vos commentaires

  • Le 21 octobre 2011 à 16:54, par Raillous En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    En tant qu’inconditionnel du groupe, si je ne suis pas d’accord avec la plupart des idées de ce papier, je me suis bien bidonné en le lisant ! Un peu comme une parodie de ce qu’un indécrotable adule, ça désaltère, ça fait réfléchir et prendre conscience de traits invisibles à l’oeil dévoué. Mais sensations et vibrations restent indépendantes de l’esprit critique, et noir desir, c’est fort de marc de café ! Si je suis fan de ton article, t’es discrédité ?!
  • Le 22 octobre 2011 à 01:40, par Thibault En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Ha, une réaction comme celle ci me fait drôlement plaisir ! Ça change agréablement des « t’es rien qu’un méchant aigri, jaloux, sexuellement frustré, fasciste de merde, etc » que je me suis trimbalé un peu partout. Si cet article a pu faire passer un bon moment à un fan tout en lui montrant un autre point de vue, je suis ravi, c’est bien la meilleure chose qui pouvait arriver.

    Donc merci à toi pour ce commentaire qui me fait vraiment plaisir !

  • Le 22 octobre 2011 à 17:21, par Raillous En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Plaisir partagé ! En m’étant balladé sur le site, il me semble tous autant que vous êtes que c’est la simplicité que vous fuyez comme la peste, un peu comme un sommelier qui ne pourrait plus boire de « père la grolle » à force de découvrir de nouveaux breuvages, plus riches, plus complexes. Et bien moi, le « père la grolle » il ne me demande pas de grosses connaissances pour l’apprécier à sa juste valeur, il est facile d’accès, il m’ennivre à peu de frais, il est amical et pêchu. La spécialisation rend forcement sévère, tout comme la connaissance vague plus facilement indulgent et enthousiaste ; ainsi tous à nos différents niveaux d’oenologie, on sait trouver nos pépites. Alors buvons !
  • Le 10 mars 2012 à 02:41, par x En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Je suis fan de nd et je me suis bien marré aussi.

    Pourquoi ne pas te servir de ton énergie pour mettre en pratique tes idées esthétiques et morales plutôt que commenter ? (je dis ça sans animosité, c’est dommage peut-être de se borner à cela).

    Salutations.

  • Le 30 avril 2017 à 14:06, par Chris En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Bonjour Je decouvre cet article sur le tard car nous ne sommes visiblement pas tres nombreux a avoir reconnu ici peace frog (?). Cependant je ne comprends pas bien le principe de subir un album entier plusieurs fois juste pour en ecrire une critique parce que malgré ces 20 dernières années j apprecie toujours autant mon cher 666....aussi pauvre soit il au niceau des tablatures. Il reflète une époque, une énergie, une jeunesse quoi.... Tout de bon si vous lisez encore blog

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