Portraits
Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

par Thibault le 22 décembre 2009

Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article Envoyer l'article par mail

Donc, exception faite de quelques performances inintéressantes, En Public est pas mal. De nombreux anciens morceaux sont revisités, allongés et profitent de l’interprétation plus solide du groupe, qui s’est aguerri sur le plan technique. Les titres orientés « chanson française » sont beaucoup plus prenants qu’en studio ; Cantat chante avec assurance, en fait même souvent trop (il se prend pour Jacques Brel comme ça devrait être interdit de le faire) mais au moins il habite ses compositions. De même les arrangements sont moins anémiques qu’en studio, plus enveloppants, les cordes beaucoup plus profondes. Les textes sont toujours très « écolier appliqué », remplis de jeux de mots foireux (ceux de Des Visages Des Figures sont particulièrement tartes), mais un titre comme Bouquet de Nerfs témoigne d’un progrès dans l’écriture, malgré des vers et trouvailles qui relèvent encore de l’esbroufe (« regarde petit étudiant en lettres, j’ai placé ombres d’opaline, ça t’en bouche un coin, ha ! »).

Si Le Grand Incendie, Ernestine, Les Ecorchés, Tostaky, Lazy et La Chaleur ne sont pas revus de fond en comble, leurs interprétations ont plus d’ampleur que de coutume et jouissent d’un son chaud ainsi que des assez bons claviers de Perruchi, qui fait baigner les compositions dans une ambiance presque psychédélique par moments, en osmose avec les sonorités de guitare plus tranchantes et saccadées de Teyssot-Gay, dont les interventions ponctuent davantage les chansons qu’elles ne les drainent. L’idée est simple ; s’émanciper des schémas rock trop restrictifs, atteindre une parfaite harmonie qui permette au groupe de s’envoler tout en restant soudé. Belle ambition, qui peine toutefois dans son exécution. En fait la formation va vite atteindre son maximum et en quelques concerts les interprétations ne changent plus, car le groupe est allé au bout de ses capacités. Paradoxalement, la tournée qui devait être celle de l’exploration permanente va être celle de la précision, ce qui n’est pas plus mal.

Les morceaux les plus poussés dans cette démarche sont One Trip One Noise, Le Fleuve, Si Rien Ne Bouge, Septembre en Attendant et A Ton Etoile. Ce dernier titre est très épuré, avec juste quelques arpèges de guitare qui se font accords plus ronronnant, auxquels s’ajoutent quelques frottements de percussions et une basse tout en déhanché discret, une réussite assez surprenante. Quant aux quatre autres ils n’ont pratiquement plus rien à voir avec les originaux. One Trip One Noise, qui était à l’origine un mid-tempo desséché, devient une espèce de jam portée par d’épaisses et souples secousses de basse, où les cris et l’harmonica de Cantat se disputent la place avec les stridences au vibrato de la six-cordes. Si Rien Ne Bouge progresse sur quelques accords et prend une dimension incantatoire, tout comme Le Fleuve qui se voit drapé de cordes très L’Imprudence [1] et de samples tordus. Septembre en Attendant est un peu de tout cela, en plus apaisé.

Ceux qui ont pris le temps de regarder la vidéo ci-dessus n’auront pas manqué de remarquer à quel point Cantat en fait des tonnes dans le genre « z’avez plus comment je suis habité par le truc, j’suis d’dans là, à fond ! ». C’est en quelque sorte la contrepartie du renouveau du groupe ; Cantat, qui concevait déjà la scène comme une « expérience transcendantale », profite des nouveaux climats plus psychédéliques et des envolées comme celles de One Trip One Noise pour carrément entrer en connexion avec l’esprit d’on ne sait pas qui/quoi. Forcément, ça peut en faire ronfler certains.

Dernier aspect de la tournée qu’on ne saurait négliger, le militantisme qui tourne à plein régime. Crochet par le Proche Orient avec soutien aux palestiniens, déclarations fracassantes en tous genres, concerts caritatifs au lendemain du 21 avril 2002, la totale. Le sommet étant bien entendu atteint avec la désormais célèbre intervention aux Victoires de la Musique. Qui ne connaît pas cet instant magique, où Cantat lit une lettre adressée à Jean-Marie Messier, alors PDG d’Universal. Du grand art, il n’y a guère plus que dans les AG de l’UNEF qu’on en entend des comme celles-ci. Voyez plutôt.

Cette phrase de fin, ça laisse rêveur… Il n’y aura que Saez pour faire mieux, c’est vous dire ! (N.B : si vous avez trouvé cela intelligent, nous ne pouvons plus rien pour vous, à part peut être vous conseiller l’écoute intensive de Trout Mask Replica, ça vous remettra les idées en place).

Epilogue : ne reste plus qu’un point de détail ; quel avenir pour Noir Désir ? Ils ont beau avoir dominé le rauque français pendant des années, une absence de sept ans, ça ne se rattrape pas comme ça. Comment va revenir le groupe ? On ne les voit pas du tout opérer une campagne médiatique tonitruante, ni donner des interviews à tout va, ni même faire des sorties sur Sarkozy pour se remettre en selle. Ils n’ont plus que leur nom pour eux, c’est déjà beaucoup certes, mais est-ce suffisant ? Il faudra que la musique suive, et les premiers extraits ne sont guère encourageants. D’autant plus que notre petit monde évolue, et les nouvelles pousses nationales prennent de plus en plus de place et menacent le trône. Et là, on se dit que finalement, ce ne serait pas si mal si les bordelais revenaient, qu’importe si l’album est médiocre, parce que même ce qu’ils ont fait de plus mauvais vaut mieux que tous les BB Brunes, Justice, Plasticines, Pony Pony Run Run ou Mademoiselle K du monde. Au fond, on les aime bien.

« Hé les mecs, venez m'aidez, ma guitare elle fait des sons pourris ! (...)


[1bon album de Bashung

Vos commentaires

  • Le 21 octobre 2011 à 16:54, par Raillous En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    En tant qu’inconditionnel du groupe, si je ne suis pas d’accord avec la plupart des idées de ce papier, je me suis bien bidonné en le lisant ! Un peu comme une parodie de ce qu’un indécrotable adule, ça désaltère, ça fait réfléchir et prendre conscience de traits invisibles à l’oeil dévoué. Mais sensations et vibrations restent indépendantes de l’esprit critique, et noir desir, c’est fort de marc de café ! Si je suis fan de ton article, t’es discrédité ?!
  • Le 22 octobre 2011 à 01:40, par Thibault En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Ha, une réaction comme celle ci me fait drôlement plaisir ! Ça change agréablement des « t’es rien qu’un méchant aigri, jaloux, sexuellement frustré, fasciste de merde, etc » que je me suis trimbalé un peu partout. Si cet article a pu faire passer un bon moment à un fan tout en lui montrant un autre point de vue, je suis ravi, c’est bien la meilleure chose qui pouvait arriver.

    Donc merci à toi pour ce commentaire qui me fait vraiment plaisir !

  • Le 22 octobre 2011 à 17:21, par Raillous En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Plaisir partagé ! En m’étant balladé sur le site, il me semble tous autant que vous êtes que c’est la simplicité que vous fuyez comme la peste, un peu comme un sommelier qui ne pourrait plus boire de « père la grolle » à force de découvrir de nouveaux breuvages, plus riches, plus complexes. Et bien moi, le « père la grolle » il ne me demande pas de grosses connaissances pour l’apprécier à sa juste valeur, il est facile d’accès, il m’ennivre à peu de frais, il est amical et pêchu. La spécialisation rend forcement sévère, tout comme la connaissance vague plus facilement indulgent et enthousiaste ; ainsi tous à nos différents niveaux d’oenologie, on sait trouver nos pépites. Alors buvons !
  • Le 10 mars 2012 à 02:41, par x En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Je suis fan de nd et je me suis bien marré aussi.

    Pourquoi ne pas te servir de ton énergie pour mettre en pratique tes idées esthétiques et morales plutôt que commenter ? (je dis ça sans animosité, c’est dommage peut-être de se borner à cela).

    Salutations.

  • Le 30 avril 2017 à 14:06, par Chris En réponse à : Noir Désir : une certaine idée la France... Part II

    Bonjour Je decouvre cet article sur le tard car nous ne sommes visiblement pas tres nombreux a avoir reconnu ici peace frog (?). Cependant je ne comprends pas bien le principe de subir un album entier plusieurs fois juste pour en ecrire une critique parce que malgré ces 20 dernières années j apprecie toujours autant mon cher 666....aussi pauvre soit il au niceau des tablatures. Il reflète une époque, une énergie, une jeunesse quoi.... Tout de bon si vous lisez encore blog

Répondre à cet article

modération a priori

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom