Portraits
PJ Harvey, My Sweet Enemy

PJ Harvey, My Sweet Enemy

par Yuri-G le 8 mars 2011

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Dance Hall At Louse Point

Enfin, l’album partagé avec John Parish, Dance Hall At Louse Point, sort fin septembre 96. Volontiers tétanisant, parfois proche de l’hystérie, il constitue sans doute l’œuvre la plus expérimentale et radicale de PJ Harvey jusqu’alors. C’est une communion dérangée entre le blues malade et strident écrit par Parish et les textes égarés, le chant rarement aussi ouvert de Polly. Chaque titre est annoté du nom de la ville où il a été composé (via la tournée). Lames de lumière industrielle ou dépouillement de rase campagne, tout se tient. Avec ses guitares infectées, Parish pousse PJ dans des retranchements insoupçonnables : City Of No Sun lui arrache une voix de cauchemar, criarde et haut perchée, terreur aiguisée de rouille et de mort. Dans Taut, sûrement le titre le plus impressionnant, elle murmure dans l’urgence, comme si elle était traquée, un souvenir traumatique, arraché par l’hypnose, avant de s’étrangler «  Jesus, save me  ». Et Civil War Correspondent, complainte au timbre grave et étiré, tout juste tressaillant dans l’enveloppe timide de clavier, prodigue une émotion incroyable de profondeur. PJ Harvey n’avait peut-être jamais autant joui de cette liberté de moduler sa voix, guidée par des états d’âme violents et abyssaux. Et puis, bien qu’on puisse ordinairement attribuer à Dance Hall At Louse Point une écoute difficile et exigeante, la mélodicité chaotique de Parish - faites de triturations de guitares blues crénelées et bouillantes, la maigre présence de rythmiques osseuses - est autant en droit de séduire par sa force abrasive que par sa singularité et son intransigeance. De même, le disque énonce très clairement, dans la carrière de PJ, cette volonté d’affranchissement enragé qui la soutient depuis le début. Le monde a beau lui crier son talent et la pousser au succès, elle suit son instinct, farouchement indépendante.

CD promo « Heela »
Cette collaboration jusqu’au boutiste est reçue avec négligence voire indifférence. Du fait de la double signature (apparaissant en toutes lettres sur la pochette), on préfère y voir un side project de Polly sans plus d’intérêt, John Parish étant majoritairement inconnu et ne méritant pas, sur la seule foi de son nom, qu’on y accorde une attention particulière. La maison de disque, Island, préconise « un suicide commercial » et tente tant bien que mal de rattraper les gains en publiant Is That All There Is ? en single, une des chansons les plus apaisées de l’album. Polly, toujours vigilante du plein contrôle de son œuvre, est furieuse de ne pas avoir été consultée pour cette décision et s’y oppose, bien qu’un clip ait été tourné et soit déjà diffusé. Elle fait tout pour imposer sa volonté et finalement, décide de s’arrêter sur That Was My Veil (elle aussi recueillie, et plutôt dépouillée) pour single attitré. La promotion du projet reste malgré tout assez calamiteuse, Polly profitant de l’occasion pour déléguer à Parish le seul soin des interviews, ce qui laisse la presse dubitative. Une mini tournée s’enclenche envers et contre tout début octobre, où Harvey et Parish retrouvent avec bonheur sur scène Eric Drew Feldman et leur ancien complice d’Automatic Dlamini, Jeremy Hogg.

Après ces histoires de diffusion houleuse et de concerts éclairs, Polly éprouve le besoin de se confronter à ses propres chansons. Maintenant, que peut-elle dire ? Et avec quelle musique, quel son ? Sa soif d’insaisissabilité, de régénération, sa fragilité rude, où la mènent-elles ? Le malaise gronde. Elle rentre en studio pour entamer quelque chose, en ressort vite. Des quelques morceaux composés jusqu’à maintenant, il y en a qui se nomme My Beautiful Leah. Un jour, un soir - on imagine la scène - Polly examine nerveusement les textes écrits depuis quelques mois, avec attention, elle déchiffre les griffonnements au crayon de papier, un par un peut-être, ou pas du tout, elle tombe distraitement, par un coup d’œil lancé négligemment par dessus le bureau jonché de pages noircies, sur les paroles de My Beautiful Leah, le deuxième couplet :

She only had nightmares
And her sadness never lifted
And slowly over the years
Her lovely face twisted
 
(Elle ne faisait que des cauchemars
Et rien ne pouvait soulager sa peine
Et peu à peu au fil des années
Son joli visage se déforma)

Un vertige, quelque chose d’horrible. Tout devait se concentrer fatalement dans ces quelques lignes, un pan de son être, noir et insondable, un autre, un adversaire, un ennemi. Ces mots la mordent, comme un acide, terrible violence. Ils doivent parler d’elle, et si jamais c’était vrai, son visage transformé par le mal-être, des traits crispés à jamais en une expression de tristesse, de haine et de malheur. Interpellée, le constat est faible. Polly y perçoit un appel à l’aide, un hurlement si profond de détresse. « Quand j’ai entendu ces paroles, je me suis dit que ça ne me ressemblait pas. J’ai su alors que j’avais besoin d’aide. J’avais envie qu’on m’aide », dira-t-elle plus tard. Sur le point de plaquer sa carrière, tant elle pressent qu’elle ne fait qu’y explorer le gouffre de son désespoir et de sa noirceur, Polly contacte ses amis les plus proches, John Parish, Flood, Maria Mochnacz. Tous, avec bienveillance, lui conseillent de prendre du recul. Pourquoi pas partir ?

Ce qu’elle fait, en s’échappant aux Etats-Unis. Elle décide de suivre un parcours. Partant de San Francisco pour remonter la côte ouest, avec des amis et une voiture louée, elle campe dans des endroits désolés et sauvages, loin des repères de la campagne anglaise, pour finalement aboutir vers le Midwest. Le périple lui offre le temps de la réflexion ; elle fait le point, patiemment. Le goût de l’abandon dans ces reliefs inconnus, ces arides infinités menacées par la pesanteur du ciel, et la fuite de toute réflexivité maladive l’apaisent. Trois mois passent et elle revient plus sereine à Bristol, pour emménager un temps chez John ou Maria. En leur compagnie, elle se trouve armée pour poursuivre l’élaboration de cet album difficile.



Vos commentaires

  • Le 19 juin 2012 à 15:51, par Julie En réponse à : PJ Harvey, My Sweet Enemy

    Merci pour ce travail fabuleux qui m’a permis de mieux comprendre une femme incroyable, faisant une musique incroyable. Remarquable ! Bravo !

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Sources :

MAGAZINES

  • Rock & Folk n°374 (octobre 1998), n°443 (juillet 2004)

LIVRES

  • James R. Blandford : PJ Harvey, Le chant de la sirène (Camion Blanc, 2006)

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