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Peter Hook revient sur Joy Division

Peter Hook revient sur Joy Division

Interview

par Oh ! Deborah le 12 octobre 2011

En 2010, Monsieur Hook décida de faire une tournée en hommage à Ian Curtis, jouant ainsi, chaque soir, l’intégralité d’Unknown Pleasures. Prolongation en 2011 pour une autre série de dates. Cette tournée nous permet de ne parler quasiment que de Joy Division impunément (profitons-en), c’est-à-dire d’un groupe, qui, malgré son passage éclair sur la surface terrestre, surprend toujours plus de gens, obsédés par l’étrange unité et la singularité vertigineuse de deux uniques albums. Fidèle à lui-même, c’est un bassiste (et maintenant chanteur) agité, drôle, ému, fier et bavard que nous rencontrons. Il évoque également ses récentes activités et explique le pourquoi de sa tournée nommée simplement « Peter Hook plays Joy Division ».

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IR : Peux-tu évoquer l’influence de Martin Hannett sur cet album ? Tu n’avais pas l’air d’apprécier...

PH : Martin Hannett était un élément bizarre pour moi, quand j’ai entendu ce qu’il faisait sur Unknown Pleasures, j’ai détesté et me suis dit qu’il allait tout ruiné : « quel salaud, ça sonne merdique ! ». Quand j’ai réécouté ça trente ans plus tard, mon dieu, j’étais embarrassé !... Tout ce qu’il a fait sur l’album est fantastique. A l’époque j’étais trop jeune, du genre, « fuck off, je veux juste cracher mes nerfs ». Ian a aimé de suite, mais nous jouions les chansons d’une façon bien différente en live. Ce qui est terrible, c’est que j’ai piqué les « trucs » de Martin ainsi que certains sons qu’il avait incorporés. Pour cette tournée, j’ai repris des techniques qui permettent de faire respirer les chansons et de conserver la profondeur du son propre à Unknown Pleasures. Je pense que Martin a injecté de la tension, de la profondeur et de la beauté dans cet album. C’était une période où on sortait à peine des Sex Pistols, et lui nous a apporté quelque chose qui a influencé les trente années qui ont suivi. Il nous a donné cela, juste comme ça « tiens, cadeau », et moi j’ai commis l’erreur de le critiquer pendant des années, avant de m’apercevoir qu’il avait fait un travail artisanal et difficile à l’époque. Aujourd’hui, ce travail nous appartient et j’utilise ses idées du mieux que je peux pour cette tournée.

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Bernard Sumner (guitariste de Joy Division) avec Martin Hannett (producteur d’Unknown Pleasures)

IR : Malgré son apparence réservée, Ian Curtis était-il un leader ? Quelle est sa part concrète dans votre création musicale ?

PH : Ian était celui qui avait l’oreille et qui disait « ça sonne bien », « refait ça, attends, retiens cette partie, c’est génial », il était un chef d’orchestre. Sa mort a été très difficile pour nous car nous continuions à jouer, sauf il n’y avait plus personne pour nous dire ce qui était bon ou non. On a mis du temps pour juger de notre propre musique car Ian l’avait toujours fait, c’était celui qui repérait les bons éléments. Donc oui, il était un leader. Il était toujours le premier, quand tout le monde en avait marre, notamment dans les moments où Joy Division n’était rien aux yeux de personne, à nous encourager « n’abandonne pas, aller, il faut continuer, il ne faut pas lâcher ! », il nous secouait... Un leader, ça oui, il avait foi en Joy Division, il pensait que nous étions fantastiques et c’est ce dont n’importe quel groupe a besoin. Un groupe doit croire en soi et ne laisser personne dire le contraire.

IR : Beaucoup de groupes s’inspirent de Joy Division malgré sa courte carrière. Comment considères-tu cette influence ?

PH : On a joué avec White Lies et je vois très bien les convergences... Le chanteur chante comme Ian Curtis (imitant sa voix). Je prends cela comme un compliment. Quand tu détiens un style distinct et que quelqu’un l’imite, tu peux pas t’énerver et t’en prendre à lui du genre « arrête ça connard », mieux vaut lui dire merci. Regarde les Cure, c’est un mélange de Joy Division et de New Order dans les grandes lignes, et bien tant pis, faut le prendre tel quel. (votre intervieweuse ne relèvera pas cette comparaison si peu caricaturale).

IR : Tu as sans doute été influencé, avant d’influencer à ton tour dans ta façon de jouer de la basse...

PH : Oui, j’ai moi même été influencé par Jean Jacques Burnel (The Stranglers) et Paul Simonon (The Clash), je leur ai piqué des trucs. Je pense que tu peux emprunter ou utiliser des choses qui t’inspirent, du moment que tu as la créativité, la foi et la passion pour aller plus loin. Je considère que des groupes ont copié JD sans jamais dépasser le son de JD. A l’époque, nous nous inspirions énormément de Kraftwerk mais le but était que ça nous emmène ailleurs. Par exemple, la chanson Trans-Europ-Express était une de nos grandes inspirations, mais il s’agissait pour nous de transcender un type de son pour que personne ne puisse reconnaitre nos influences. Notre alchimie était très très forte. Et le fait que tant de groupes piquent les idées de JD et de New Order atteste de cette alchimie au sein du groupe mais aussi en terme d’écriture. Parce qu’il s’agissait vraiment de l’apport de 4 personnes. L’alchimie ne change pas vraiment par la suite, même avec New Order, elle était différente mais elle restait. C’est très étrange.. Puis tu te sépares, et l’alchimie disparait.

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Joy Division
Stephen Morris, Ian Curtis, Peter Hook, Bernard Sumner

IR : Avant la mort de Ian, aviez-vous évoqué un tournant électronique, tel que l’a connu New Order ?

PH : Oui. Dans la musique de JD, tu peux entendre une influence électronique, par exemple sur Isolation et sur quelques pistes d’Unknown Pleasures. Des chansons comme Something Must Break sont très disco, malgré leur coté ambigu. Donc je pense que si Ian avait vécu, il aurait probablement chanté Blue Monday. Pas de la même façon que Bernard, mais... Il avait un grand intérêt pour la musique électronique, Faust, Can, il aimait plein de groupes modernes, donc cela aurait été une évolution naturelle pour lui. Il nous encourageait toujours à explorer de nouveaux sons. Parfois, il prenait la guitare pour que Bernard puisse utiliser le synthétiseur et il écoutait attentivement.

IR : Tu es né à Salford, dans la même ville que Bernard. Peux-tu revenir sur votre adolescence et ton désir de faire de la musique ?

PH : (rires) Je n’avais pas envie de faire de la musique ! En tout cas, pas avant mes 19 ans, quand j’ai vu les Sex Pistols à Manchester. J’ai d’ailleurs rencontré Ian à ce concert, c’est marrant. Dès que je les ai vus, j’ai senti que c’était ce que je voulais faire. Je n’étais pas du tout inspiré par eux musicalement, mais uniquement par la façon qu’ils avaient de dire « fuck off ». Mes hormones étaient d’accord avec ça. On a tous trouvé ce concert fantastique. On a acheté des instruments, au début, ils restaient par terre, on ne savait pas quoi faire de ça, puis on les a pris dans nos mains en disant « merde, qu’est-ce qu’on va faire » ? Alors on a acheté des bouquins pour apprendre à jouer, ce qui est vraiment chiant quand on est pressé, mais bon, il fallait bien apprendre ! C’est plutôt inhabituel que deux personnes, moi et Barney, doivent attendre leurs 21 ans pour se rendre compte qu’ils sont doués pour la musique ! Combien de chances y avait-il pour que deux amis d’enfance, qui n’avaient jamais joué avant, montent deux groupes fantastiques ? (rires)

IR : Vous n’aviez jamais fait de musique, et pourtant, Joy Division laisse entendre que vous aviez chacun une approche personnelle et définie de la musique.

PH : Oui, au début on jouait des chansons punk, mais très rapidement, chacun de nous est allé vers son propre groove, sa voie personnelle, sa propre musique, je ne sais pas.. Il y a une part de chance dans l’alchimie car nous n’avions rien planifié, c’est un mystère.



Vos commentaires

  • Le 12 octobre 2011 à 21:23, par Thibault En réponse à : Peter Hook revient sur Joy Division

    Très bonne interview, du joli travail Deb’ ! J’aime bien le passage où il raconte l’importance de Curtis, le recul et le coup d’oreille qu’il offrait au groupe, ça change de l’image du mec torturé et autiste, c’est agréable.

    A côté de ça, Hook a l’air d’avoir de la maturité et du recul sur ce qu’il a fait, et en même temps, il se prend pas pour de la merde. Il a une très haute opinion de sa génération, et sa petite phrase sur les Cure, c’est quand même assez fort de café.

  • Le 13 octobre 2011 à 14:44, par Oh ! Deborah En réponse à : Peter Hook revient sur Joy Division

    C’est cool que ça vous plaise, je suis très contente d’avoir eu cette opportunité ! Hook est le plus « lad » et le plus « rentre-dedans » parmi les membres de New Order, il en rajoute un peu parfois, mais l’échange a vraiment été sympa. Il a beaucoup d’estime pour sa génération mais je suis d’accord avec lui.

    Pour les Cure, héhé.. Dois-je vraiment rappeler ce petit plagiat :) :
    The Cure (1987) : http://www.youtube.com/watch?v=ZpWK...
    NO (1989) : http://www.youtube.com/watch?v=2Yve...

    A croire que New Order l’avait fait exprès, compte tenu des tensions à l’époque. Je pense que les deux groupes se sont marchés un peu dessus mais ils restent dissociables à tous les niveaux pour moi.

  • Le 13 octobre 2011 à 16:28, par Parano En réponse à : Peter Hook revient sur Joy Division

    Dissociables notamment en terme de notoriété. A l’époque, New Order c’était pipi de chat face aux Cure.
  • Le 14 octobre 2011 à 10:29, par Prof En réponse à : Peter Hook revient sur Joy Division

    En parlant The Cure et de plagiat :

    Felt (1984) : http://www.youtube.com/watch?v=jJUZ...
    voir même
    Wire (1977) : http://www.youtube.com/watch?v=6nE8...

  • Le 14 octobre 2011 à 12:59, par Oh ! Deborah En réponse à : Peter Hook revient sur Joy Division

    En terme de notoriété, globalement, les Cure ont eu plus de succès à travers le monde, mais en terme de singles sur le sol anglais, New Order (groupes à singles) est susceptible d’avoir rafler la mise. Même certains singles mêlant le fabuleux et le grotesque oui, c’est un peu le principe chez eux !

    Prof, merci pour m’avoir rappelée cette sublime chanson de Felt, j’avais repéré la similitude du début avec Just Like Heaven mais je m’en souvenais plus. Par contre, j’avais jamais fait le lien avec celle de Wire mais ça me prouve encore que Wire est la source de toutes choses :) D’ailleurs ces premiers accords là avec ce son là ne sont pas imaginables avant Wire. Par contre après et aujourd’hui, ça parait logique et actuel.

  • Le 22 octobre 2011 à 20:52, par Deborah En réponse à : Peter Hook revient sur Joy Division

    Hé nan, complet rapidement et puis sans Hooky, bof... Il n’est pas content parait-il. J’avoue que c’est pas très sympa de continuer sous le nom de New Order sans lui, notamment quand on pense au pacte qu’ils ont fait depuis leurs débuts (ils avaient dit qu’ils changeraient de nom si un membre de Joy Division quittait le groupe et ont donc appliqué le truc).
  • Le 1er novembre 2011 à 21:00, par Oh ! Deborah En réponse à : Peter Hook revient sur Joy Division

    Les motivations de Peter Hook pour la tournée JD me semblent correctes, même si l’aspect pécunier rentre forcément en ligne de compte chez tous les groupes, surtout chez les vieux. Ca me parait logique. Généralement, je suis pas spécialement attirée par les reformations ou les concerts de groupes en fin de carrière. Mieux vaut ne pas s’attendre à revivre ou à toucher quoi que ce soit de ce qu’une période, un contexte ou un mouvement éphémère a pu offrir. Souvent, ils sont rodés ou fatigués (« l’ennui athlétique » ? même si je comprends pas cette expression), à part quelques exceptions comme Iggy (mais sans son éternelle énergie et sympathie, quel interêt de voir les mecs des Stooges aujourd’hui ? C’est limite devenu des étrangers), Iggy, j’aimerais bien le voir en solo. Les Cure, j’en parle pas, je ne les ai jamais vus. Quel interêt de dépenser au moins 50euros pour écouter des anciens titres à Bercy que j’apprécie mieux dans ma chambre, altérés aujourd’hui par l’expérience d’un groupe, ses compléments sonores, sa perfection, etc ? Ca ne représente rien.
    Cela dit, si on m’offre une place pour aller les voir rejouer Three Imaginary Boys, Seventeen Seconds et Faith, comme c’est le cas à NY le 25 novembre prochain, je vais pas chipoter non plus :)

    J’avoue aussi qu’il y a des groupes en fin de vie que j’adore encore voir sur scène, je suis forcée de constater que ce sont ceux qui n’ont jamais changé, et qui ont juste fait leur truc, comme The Fall ou TV Personalities.

    Dans le cas de New Order, quand bien même j’adore certaines chansons, ça m’enthousiasme pas particulièrement de les voir aujourd’hui, même si c’est toujours sympa et festif, donc je comprends tes impressions mitigées face au concert que t’as vu. Et si je devais y aller, ce serait pour tout, sauf pour voir l’obligatoire Love Will Tear Us Apart. Au final JD et NO sont différents sur bien des plans, on va pas les écouter pour les mêmes raisons.
    Dans le cas de Hooky, c’est encore différent, y’a plus de chanteur, je connaissais pas les membres du groupe. Il avait dit qu’il restait fidèle aux versions de l’époque (sans me faire trop d’illusions) et puis j’étais pressée de l’interviewer. La première moitié du concert était moyenne, on était loin de la magie et de la dynamique de Joy Division (ce fameux truc apathique comme tu dis, à la fois mort et extrêmement vivant, percutant) mais progressivement, une énergie sincère et proche de JD s’est développée dans une salle tout à fait adéquate (y compris l’extérieur de l’Aeronef de Lille, un brin indus) et le public, super.
    Mais bon, je considère que le passé reste là où il est.

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