Chansons, textes
Retrovertigo

Retrovertigo

Mr. Bungle

par Thibault, Ellinoa le 3 avril 2012

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Composée par le bassiste Trevor Dunn, Retrovertigo demeure l’une des chansons emblématiques de Mr Bungle, tout en étant singulière au sein du répertoire du groupe. Il s’agit d’un des rares titres où le quintet se focalise sur une seule direction et n’explose pas le format dans lequel il évolue, tout en se permettant quand même des ruptures de ton compliquées à négocier. Retrovertigo est une power-ballad qui témoigne d’un respect scrupuleux de cet exercice, exercice progressivement détourné pour arriver à quelque chose d’inédit.

La chanson part d’une douce introduction servie par un Rhodes et deux guitares acoustiques. Sur un rythme régulier, qui demeure le même pendant tout le morceau, les instruments posent un paysage intime et rassurant à base de triades majeures de do, les accords parfaits les plus élémentaires qui soient. Pourtant, cette apparente simplicité est détournée dès la seconde mesure par l’irruption dans l’accord d’une basse étrangère (la bémol) [1]. Le morceau continue son glissement vers davantage d’étrangeté et de trouble densité avec l’arrivée du chant : la voix de Mike Patton est détimbrée, remplie d’air, mais l’articulation de chaque mot est très expressive, presque exagérée. Le texte est chanté sur le mode du murmure annonciateur et intriguant, à la limite de l’inquiétant.

Harmoniquement, le jeu subtil entre éléments rassurants et inquiétants se développe dans l’alternance des accords du début du couplet et l’enchaînement imprévisible d’une couleur do majeur stable avec son triton (fa dièse majeur), tension « résolue » sur un accord augmenté. Cette progression tient grâce à la mélodie du chant, au contraire répétitive, qui tour à tour met en exergue des dissonances ou bien les gomme. D’ailleurs les paroles lâchent des indices mais se gardent de dire de quoi on parle vraiment, laissant l’auditeur désireux de connaitre la suite.

Before you advertise
All the fame is implied
With no fortune unseen
Sell the rights
To your blight
Time-machine

Même si le texte utilise le pronom « you » et semble d’adresser à quelqu’un, il est en réalité pour le moment encore impersonnel et descriptif. Il s’agit d’une utilisation du « you » plutôt instinctive et par défaut.

Le second couplet arrive et les choses se précisent, de plus en plus intenses et insidieuses. Côté musique, ce sont les nappes de violoncelles qui donnent du corps et de la gravité à la voix aigue de Patton, comme révélant un danger planant. Le texte ensuite :

While I’m dulled by excess
And a cynic at best
My art imitates crime
Paid for by
The allies
So invest

Le sujet de la chanson est révélé : il s’agit de création artistique. Et bien que le pronom « i » soit cette fois ci utilisée, le chant et les chœurs nous avertissent que nous sommes toujours dans la description et que le point de vue présenté n’est pas celui du groupe. Les chœurs en overdubs sont exagérément filtrés et reprennent de manière outrancière des formules « chocs » comme « dulled by excess » ou « cynic at best » pour pointer la vacuité de ce nihilisme de bas étage trop fréquent dans le monde de la création. On peut noter la bonne qualité de ces punchlines : « dulled by excess », qu’on peut traduire par « ennuyé/blasé d’excès », est un excellent oxymore sur la triste condition du Beigbeder moyen qui tente de tromper sa vacuité dans l’agitation.

Il faut saluer la capacité de Mike Patton à se glisser dans un point de vue qui n’est pas le sien et à l’interpréter avec justesse, nuance et distance s’il le faut. L’album California sur lequel se trouve Retrovertigo est d’ailleurs l’occasion de nombreuses interprétations qui donnent le sentiment que Patton agit réellement comme un acteur de chansons en chansons. Sur Sweet Charity, The Air-Conditionned Nightmare, Pink Cigarette ou encore Vanity Fair, dont il a signé tous les textes, il s’adonne à différents registres. Souvent ironique, il peut aussi se révéler très déroutant comme sur Vanity Fair, aux paroles incroyablement violentes, mystiques et vindicatives, chantées en doo-wop sans que l’on sache où se situe Patton par rapport à ce qu’il chante.

Sur Retrovertigo, il parvient à faire le grand écart sur un texte qu’il n’a pas écrit, divisé en deux parties distinctes. Ainsi, le refrain est un premier climax et un changement de perspective dans la chanson. Une étrange boite à rythmes fait irruption et la voix désormais timbrée résonne avec force et affirme un point de vue personnel, celui du compositeur Trevor Dunn. Alors que les deux précédents couplets commencent par des « before » et « while » qui évoquent une certaine passivité, le refrain démarre sur un « now » volontaire et éloquent. Les accords deviennent eux aussi plus prévisibles et logiques, avec des montées et des descentes assez classiques. Toutefois, la petite perversion des couplets demeure dans les « ha ha ha » du contrechant, glissant à la manière d’harmoniques aigus du chant lead.

Now I’m finding truth is a ruin
Nauseous end that nobody is pursuing
Staring into glassy eyes
Mesmerized
There’s a vintage thirst returning
But I’m sheltered by my channel-surfing
Every famine virtual
Retrovertigo

Les textes sarcastiques mais néanmoins sobres des premiers couplets laissent place à une pluie de sensations qui traduisent le dégoût pur et simple : « nauseous », « glassy », « mesmerized », « thirst », « famine », « vertigo »… Sans compter que le couplet qui suit contient « disease », « mouth », « feed », « eat ». On est passé à la condamnation et au rejet viscéral de l’art petit bras, cynique et auto-satisfait. Interrogé sur le sujet, Dunn explique que dans la seconde moitié des années 90, il habitait à San Francisco et a pu observer la manière dont bidouilleurs de seconde zone, businessmen, avant-gardistes autoproclamés et autres arrivistes de tous poils récupéraient n’importe quelle merde pourvu qu’on puisse la rendre « culte » ou « vintage » et lui accorder une valeur artistique surfaite. [2] Le bassiste est également connu pour ses embrouilles avec Flea des Red Hot Chili Peppers, lequel considère que Mr Bungle et Faith No More ont pompé les RHCP. De son côté, Dunn dépeint Flea comme un imbécile qui ne fait que régurgiter du Larry Graham et du Bootsy Collins sans le moindre scrupule. Et déjà en 1992, durant l’enregistrement d’Angel Dust de Faith No More, Mike Patton tirait à vue sur la production musicale contemporaine qu’il considérait chiante et peu aventureuse. [3]

Néanmoins, il serait malvenu de faire de Retrovertigo un fuck-off sans retenue. En 1999, les musiciens du groupe ont déjà quinze années de carrière, les occasions de crier leur mépris de la grande foire musicale n’ont pas manqué. En 1995, Mike Patton et Trey Spruance (guitariste de Mr Bungle) apportent une contribution essentielle à l’album King For A Day… Fool For A Lifetime de Faith No More, coup de pied dans la fourmilière peu discret. Cette fois-ci l’entreprise est moins démonstrative et heurtée, plus coulante et finalement plus perverse. Retrovertigo est une power-ballad qui emprunte des éléments de crooning, notamment le placement de la voix qui semble détachée et nonchalante au dessus des instruments. Le propos est mordant mais il sonne tranquille, dit avec un peu d’humour et beaucoup de sérénité, et il ne prend jamais le dessus sur l’essentiel, à savoir une putain de chanson de malade dont on ne comprend pas comment ça se fait qu’aucun réalisateur ne l’ait utilisée dans un putain de film tant elle dégage une puissance visuelle et émotionnelle qui dépasse largement le règlement de comptes.

Car après deux couplets et un refrain déjà stupéfiants, Bungle ménage un pont d’une géniale fausse simplicité. Cela commence avec un bref retour à l’introduction pour retomber sur ses pieds et se remettre de ses émotions. Là, déjà, le piège s’est pratiquement refermé sur l’auditeur qui ne peut plus en sortir. Celui-ci se laisse faire et s’abandonne à la douceur d’un passage épuré où un léger carillon et quelques très aigus tintements semblables à ceux d’une boîte à musique apportent une touche romantique délectable. C’est beau, on est bien, mais d’étranges groupes de croches viennent doucement grincer, sans violence, sur l’harmonie du refrain. Quelque chose s’est déréglé, mais quoi ? Les sons sont doux, mais les intervalles sont étranges (des septièmes majeures, parmi les plus dissonants). Ils sont disséminés à différentes hauteurs de la gamme, créant un motif mélodique claudiquant. Une légère tension va crescendo, devient palpable et appelle à se résoudre.

Là-dessus, cloche et explosion en fortissimo avec arrivée de guitares metal et de batterie qui provoquent un émoi vif, instantané. L’osmose entre une composition écrite avec un soin maniaque et une production extraordinaire, difficile à concevoir sur le papier, est hallucinante. Il a « suffit » du judicieux placement de ces quelques croches dissonantes et annonciatrices pour rendre magnifique et évidente une rupture totale dans la chanson. Des instruments restés muets jusque là font leur arrivée, la batterie et les couches de guitare envahissent l’espace. On passe d’un son clair où chaque instrument est très distinct à un son saturé qui mêle tout dans une poussée écrasante, mais sans aucune lourdeur. Le crescendo est d’une rapidité, d’une audace et d’une force exceptionnelles. Le texte se refait descriptif, mais suite au refrain on est désormais dans le point de vue de Trevor Dunn.

A tribute to false memories
With conviction
Cheap imitation
Is it fashion or disease ?
Post-ironic
Remains a mouth to feed

Les mots sont chantés avec un calme qui contraste avec le fracas instrumental à coller des frissons. On peut y entendre le triomphe d’un groupe installé sur le trône qu’il s’est construit lui-même et depuis lequel il observe avec amusement les petits gorets arrivistes, médiocres, qui batifolent dans la fiente en se flattant l’égo et le second degré. L’ultime refrain en remet une couche, tacle les « robots du vintage » et crame tout au napalm dans un coup de rein qui s’achève sur un « ree-troo-veeeer-ti-goooooo » soufflé avec un sourire carnassier… qui finit par sauter comme un vieux disque rayé.

La plus grande force de la chanson est sa puissance évocatrice, la subtilité de son orchestration, toute cette pureté qui fait qu’on s’y abandonne totalement, extasié, sans forcément s’apercevoir de son message sarcastique. C’est la musique qui emporte tout avec elle. Cette perfection formelle qui arrive à être émouvante mais qui contient aussi une forme de vice insidieux, de perversion diffuse et ironique évoque le cinéma d’Alfred Hitchcock, et on peut s’amuser de constater que la chanson s’appelle Retrovertigo, et que le film Vertigo a été détourné par Mike Patton avec Faith No More dans le clip de Last Cup of Sorrow deux ans plus tôt en 1997.

En tout cas, à l’aube de l’an 2000, Dunn et Mr Bungle anticipent l’une des tristes tendances de la décennie à venir : la récupération ultra médiatisée de tout ce qui est récupérable, les revivals faisandés, l’adoration de vieilleries dépassées et le second degré je m’en foutiste de mauvais aloi. Leur album California proposait des chemins de traverse en revisitant 50 ans de culture West-Coast dans un tourbillon d’idées neuves et propices à l’exploration. Sans grand succès. Encore aujourd’hui, alors que n’importe quel album est réédité, acclamé et récupéré, California et Retrovertigo demeurent sous le radar.



[1Les guitares et le rhodes ajoutent une note grave qui n’appartient pas à l’accord joué.

[2Merci à Arthur, fidèle lecteur d’Inside Rock, pour le lien où se trouvent les propos de Dunn.

[3Fans transis de Nirvana, regardez à vos risques et périls.

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