Films, DVD
Scott Pilgrim vs. The World

Scott Pilgrim vs. The World

Edgar Wright

par Thibault le 23 décembre 2010

5

sorti en France le 1er décembre 2010 (Universal)

Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article Envoyer l'article par mail

Si vous n’avez pas encore vu Scott Pilgrim en salles, il est surement trop tard. L’un des projets les plus affolants de l’année a été purement et simplement sabordé par le distributeur Universal... Sortie décalée de plusieurs mois, promotion inexistante, VF torchée et enfin le coup de massue du 1er décembre, date de la première : soixante copies dont seulement seize en VO sur tout le territoire français. A titre de comparaison, Raiponce, le dernier Disney, passe dans plus de huit cents quatre vingt cinémas. Après une semaine d’exploitation, le nombre de copies tombe en dessous de la vingtaine. Une misère, une infamie pour ce projet insensé signé Edgar Wright.

Edgar Wright c’est le nouveau prodige qui a enchainé Shaun of the Dead et surtout le génial Hot Fuzz en guise de premier et second films. Pour nos lecteurs qui n’ont pas le réflexe IMDb, un petit trailer.

Si on ne nourrissait aucun doute sur la capacité de Wright à se réapproprier les codes des comics, mangas et jeux vidéos pour les transformer en langage cinématographique (bien assisté dans cette tâche par le chef opérateur Bill Pope, connu pour son travail sur les trilogies Matrix et Spider-Man, pas de la merde), il faut avouer qu’on attendait de voir comment le rock serait traité - d’ailleurs cet article ne parle que de cet aspect, étant donné que son auteur est incapable d’offrir une analyse digne de ce nom en ce qui concerne la fusion BDs/jeux vidéos/cinéma.

Contrairement aux autres arts précités, le rock ne possède pas de narration visuelle et son incorporation risque d’être diluée dans des tics vides de sens. L’énorme problème du rock au cinéma, c’est qu’il est presque toujours utilisé pour donner de la coolitude à peu de près de frais. On use et abuse de sa mythologie de surface : ça fait jeune, c’est sympa, un petit peu piquant, kontre-külture, I hope I die before I get old, etc, etc. Des trucs ressassés et assez ennuyeux, donc.

Ceci d’autant plus depuis une petite vingtaine d’années. A la suite de Pulp Fiction (1994) et surtout de Goodfellas (1990), véritable bible d’utilisation de musique pop, n’importe quel tâcheron s’est mis à mettre du rock un peu partout sans aucune raison. Au mieux, cela se traduit par une toile de fond gentillette. Au pire, on se retrouve avec des chansons qui tombent comme une chape de plomb pour, le plus souvent, surligner une évidence au stabilo, des fois que le spectateur, pas bien futé, n’ait rien compris aux choses qui se trament depuis une heure et demie. Certains la jouent carrément mini-clips en composant une séquence rarement convaincante.

Et quand la musique n’est plus un élément de composition mais un des thèmes du film cela vire soit au biopic tordant soit au mauvais name-dropping, principe consistant à remplacer toute intrigue et tous personnages par des gens qui parlent pour énoncer des poncifs et clichés, ça marche mieux.

C’est dans cet écueil que risquait de verser Scott Pilgrim. Le héros est un branleur qui joue du garage, rêve doucement de succès et espère vivre sa love story dans un environnement régi par les jeux vidéos et comics qu’il adore. Il est donc indispensable de combiner avec un maximum de pertinence jeux vidéos et bande dessinées dans la narration, de donner un sens profond à ces emprunts faute de passer à côté de son sujet.

A côté de ça, le rock apparait comme le parent pauvre, élément moindre et flottant, propice à un traitement trop léger. On pouvait craindre qu’Edgar Wright ne scrute pas cet aspect en profondeur et confie l’affaire à un béni oui-oui qui se dira « bon, c’est des d’jeuns geeks... garage... attends j’vais t’fout’ trois r’prises des Ramones, filmer ça comme un clip avec du grain, un chti montage dyslexique avec des obliques et pis on va pas se prend’ la tête des heures, ok ? » D’ailleurs en ce qui concerne la bande originale Scott Pilgrim vs. The World s’avère tout à fait sobre et classique, ce n’est pas à ce niveau que se situent des idées neuves. C’est au sein même de l’intrigue qu’apparaissent de superbes innovations.

Ici la moindre référence ou élément de pop culture a une signification : Scott Pilgrim est un personnage qui a fait de ses passions le monde dans lequel il vit, sans distinguer le plus petit élément du plus important. N’importe quels sons, images ou références qui gravitent sont rattachés à des vécus ou des émotions d’importance variable. D’où la nécessité de relier chacune des apparitions du groupe où il joue de la basse, Sex Bob-Omb (ce nom \o/), à quelque chose de marquant.

Le hasard n’existe pas, la musique que jouent Scott Pilgrim et ses comparses s’accorde totalement avec le projet de mise en scène. Mieux encore, le college-garage rock est un genre qui n’a de sens que dans ce type de rapport affectif. Un morceau tout pourrave et braillard avec un accord et demi qui tourne à n’en plus finir peine à exister seul, sa sécheresse est telle qu’on ne pas vraiment lui accorder de la valeur. Il s’élève grâce aux personnages qui le tiennent : fondamentalement il s’agit d’une musique de branleurs pour saynètes. Le morceau est nul mais joué par vos amis dans cette situation, il devient formidable.

La scène pré-générique illustre à merveille ce phénomène de déformation : le spectateur est projeté dans le point de vue de Knives, personnage qui vient découvrir Sex Bob-Omb ; par la magie de l’instant et par le lien qui se créé entre ceux qui jouent le morceau et ceux qui le reçoivent, ce qui était insignifiant devient un truc de guedin qui déchire sa mamie. Tout le travail de Wright, Beck [1] et Nigel Godrich (ces deux derniers ont composé la bande originale du film) est de s’appliquer à bâcler des morceaux puis à les rendre vivants en jonglant avec les émotions des personnages et du spectateur, en rajoutant des éclairs, des onomatopées, des zooms, autant de moyens pour envahir l’espace et créer un lien physique et affectif.

D’où ce paradoxe comme on les surkiffe : c’est grâce à la fiction qu’un genre loué pour son « authenticité » prend tout son sens et devient accessible à tous. On ne peut pas tous avoir une relation avec le quatuor d’Entraygues sur Truyère qui nous fera aimer leurs chansons. En revanche on peut tous regarder Scott Pilgrim vs. The World, apprécier son histoire et sa musique.

Wright a déclaré vouloir faire une comédie musicale avec des fights à la place des chansons. Le narration s’organise autour de temps forts auxquels s’attachent telle émotion, puis telle autre et ainsi de suite, illustration avec le tour de force du duel entre Sex Bob-Omb et deux DJ’s, où chaque note jouée par le trio devient une arme.

Les références à Guitar Hero (notamment lors du duel de bassistes) vont en ce sens : lorsque les membres de Sex Bob-Omb jouent, ils sont des rock-stars qui gagnent des points en enchainant les notes et finissent par vaincre réellement leurs adversaires. Wright, Beck et Godrich ont parfaitement saisi l’essence du college-garage rock et en quoi Guitar Hero est l’adaptation de ce genre dans un jeu vidéo : vous êtes entre potes, vous vous amusez et devenez des rock-stars le temps d’un solo/combo.

L’impact est démultiplié par quantité d’effets : mixage très dynamique qui évolue au gré des zooms sur les instruments et visages très expressifs, son ultra crade qui explose en salle de cinéma, autant de moyens pour créer de toutes pièces l’effervescence de l’instant : ils sont nuls mais ce sont vos potes qui jouent et à ce moment, ils sont irrésistibles et vous les aimez de toute vos forces.

Donc plutôt que d’écouter vos vieilles merdes de garage, vous regarderez encore et encore Scott Pilgrim !!!



[1qui a fait un beau placement de produit, on aperçoit The Modern Guilt dans un record store.

Répondre à cet article

modération a priori

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom