Chansons, textes
Seven Nation Army

Seven Nation Army

The White Stripes

par Thibault le 27 janvier 2009

Single sorti le 13 mai 2003 (XL)

Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article Envoyer l'article par mail

Je m’y étais pourtant préparé. En tant que sémillant co-responsable du cinéma de la khâgne d’Orléans, je me voyais confié une haute responsabilité par mes supérieurs hiérarchiques, celle de deux heures de présence pour la gestion du stand sandwich, à la soirée prépa qui marque les vacances de Toussaint. La tâche la plus ardue étant de résister à la folle envie de saisir une bouteille vide, et d’assommer l’imbécile heureux qui sert de DJ lors de ce grand rassemblement de branquignols qui se déhanchent « on the dancefloor ». Je savais ce qui m’attendait. Ces insupportables « tubes » signés par des criminels contre l’humanité, Bob Sinclar, Daddy DJ (des noms dont j’ignorais jusqu’à l’existence avant la soirée en question), et toutes les quarante cinq minutes, un bout de rock compressé entre deux daubes infâmes. Et comme les DJ sont à peu près tous les mêmes incultes, je me doutais bien que Seven Nation Army y serait massacrée comme il se doit. Et que pour couronner le tout, la masse de corps qui se dandinent braillera bien fort, couvrant le riff de leurs « popopopopopopopo ». Ce genre de moment où l’on se sent envahi par une implacable vague, que dis-je ? un tsunami de misanthropie meurtrière. Et donc, malgré toute cette mise en condition, cette préparation mentale minutieuse, cela n’a pas manqué. Le scénario habituel s’est déroulé à la microseconde prête. Paf, après un bout d’I Love Rock & Roll tronqué, Seven Nation Army, mal remixée, sagouinée par divers cris, exclamations, etc.

Le phénomène est pourtant connu. Récupérer un « tube » tel qu’il soit (rock, rap, électro...) et en faire un produit marketing aiguisé n’est pas une nouveauté. Alors, sans rires, quelques succès estampillés « retour du rock » mal remixés par une bande d’ignares, y’a-t-il de quoi monter des barricades ? A priori non, la masse sera toujours la masse, à quoi bon faire son Don Quichotte tout seul dans son coin ? Seulement, lorsqu’on y regarde de plus prêt, on se rend compte que derrière tout ce truc à priori dérisoire, il se dessine un vaste bordel difficilement supportable.

Reprenons depuis le début. En avril 2003 sort Elephant, quatrième album des White Stripes, accompagné comme il se doit par un single, Seven Nation Army, qui déboule sur les ondes le 13 mai. Le morceau se répand par le biais des supports habituels (rotation lourde sur MTV et consorts), les Stripes passent dans la catégorie blockbuster, banquable, rentable. A une échelle plus humaine, le fameux riff joue des coudes avec Smoke on the Water et Come As You Are chez les guitaristes débutants, l’influence du duo se fait sentir à droite à gauche, de nombreux nouveaux groupes se font les dents sur la chanson… Consécration ? Au début Jack White abonde dans ce sens, il déclare dans une interview que « c’est le rêve de tout songwriter ». Un rêve qui part cependant très vite en sucette. Au bout de quelques mois, Jack déclare qu’il a dû « engager des gens pour dire non à toutes les conneries qu’on nous propose ! ». La machine, le public, les médias s’emballent et tout se mélange dans un joyeux désordre.

Seven Nation Army devient dès lors un paradoxe d’époque multi tentaculaires. Chromosome de plus dans le grand génome Rock & Rollesque « quality certified », canonisation à grands coups de classements super chouettes meilleur truc, top 50 machin. Ni une ni deux, en voici une occasion, et une belle, de mettre à jour le fond de commerce des bonnes vieilles anthologies, encyclopédies et autres discographies idéales. Seven Nation Army gagne un ticket direct pour le panthéon officiel du binaire, gravé dans le marbre du bon goût et tout le tremblement. Et d’un autre côté, la chanson porte toujours l’insupportable gyrophare « retour du rock ». Petit aparté sur cette vaste blague qu’est le « retour du rock ». PERSONNE ne peut sérieusement défendre que le rock s’est évanoui de 1994 à 2001. Il avait simplement disparu de la surface émergée, VISIBLE. Et donc le retour du rock c’est avant tout un retour du rock visible, et donc de ses codes et de ses IMAGES. Donc de ses icônes en carton pâte et de ce genre d’inutilités qui font que l’on se pose des questions stupides type « c’est quoi être rock ? » plutôt que de se pencher sur la qualité de la musique. Seven Nation Army échappe à cet écueil (Jack White n’est pas Pete Doherty, Dieu merci) mais son assimilation à la vague « nouveau rock des petits jeunes » lui « assure » un succès auprès des lycéens, post ados et assimilés.

Ainsi, Seven Nation Army est le produit parfait, idéal, celui dont devaient rêver les experts en marketing les plus féroces. De très bonne qualité, la chanson est à la fois « dans le mouvement » (retour du rock, blablabla) et subtilement décalée. Explications : le pedigree des White Stripes est autrement plus crédible que celui, au hasard, des Artic Monkeys. Ces derniers peuvent passer pour des branleurs « génération myspace » profitant de la hype et du buzz, alors que les Stripes sont certifiés « authentiques ». Ils ont trois albums estimés avec de nombreuses très bonnes chansons. White Blood Cells, le prédécesseur d’Elephant a été disque d’or dans trois pays (Canada, USA, Royaume Uni), bref, ils sont un investissement durable, stable, pas le genre qu’on aura oublié dans un an, voire six mois, type The Kooks. Impeccable pour concilier jeunes à mèches et vieux chieurs, critiques racoleurs et autres journalistes plus sérieux. Autour de Seven Nation Army gravitent têtes à claques, amateurs lambda et aficionados. Les quelques grincheux ayant tendance à trouver « que c’était mieux avant » ou que « c’est mainstream » étant une portion de la population plus que négligeable, ils n’entravent en rien la diffusion du produit.

Mais le plus pernicieux et plus fort est à venir. Car une fois le produit bien installé, sur le marché depuis deux ans, générant des recettes toujours plus juteuses, on peut passer à l’étape suivante, à savoir le diffuser absolument PARTOUT. Une diffusion facile pour les deux raisons essentielles qui ont fait son succès premier ; le riff et le consensus autour du produit. Un riff simplissime, efficace, mémorisable par l’idiot du village, que l’on peut détourner à souhait. Et le consensus fait que le produit se diffuse par le biais de tous les supports. Ainsi TOUT LE MONDE participe au phénomène. Le produit se répand de plus en plus, envahissant implacablement les moindres recoins qui lui sont offerts. Fantastique mondialisation participative, de MTV à M6 Music il n’y a qu’un pas, deux clics par ci par là, hop téléchargements de sonneries de portables en bonus, tout aboutit à une transformation de Seven Nation Army en un produit de consommation courante, entre la boite de capotes vibrantes de monsieur et le Velouté Fruix du gosse. Le sommet étant atteint le 9 juillet 2006, date de la finale de la Coupe du Monde de futebol ; nos amis transalpins adoptent Seven Nation Army comme hymne. Marrant de voir cette chanson signée Jack White (soit un mec qui cite trois fois Robert Johnson par minutes) sur le toit du monde médiatico-économique, la Coupe du Monde de ballon rond étant comme chacun sait l’un des plus gros aspirateurs à pognon intercontinental, et celui qui touche le plus de personnes. Un coup de pub monstrueux qui achève la dissolution du caractère premier de Seven Nation Army. On en arrive à cette situation plus qu’irritante de voir ce morceau aux côtés du dernier hit dancefloor machine NRJ.

En effet, il n’est pas choquant d’entendre le dernier 50 Cent remixé par DJ Machin ; ces gens là font leur job, ils sont là pour faire du fric et le font avec les moyens appropriés. Ils ont le « mérite » d’assumer leur business. Il n’est pas plus choquant de voir un spot publicitaire utiliser le dernier single de Simple Plan ; ces derniers font ce qu’on leur demande, du prêt à écouter et à utiliser dans la minute. Là où cela devient insupportable, c’est quand ce business se met à diluer dans sa soupe des chansons composées par des artistes intègres, et qui sont originellement éloignés de tout ce cirque. Si l’on était naïf, on pourrait se dire que « c’est mieux que rien, il vaut mieux qu’ils écoutent Seven Nation Army, même défigurée, que le dernier bidule de Fatal Bazooka. Avec un peu de chance, peut être qu’ils chercheront à savoir qui c’est et qu’ils écouteront l’album... » Seulement, c’est se voiler doublement la face. C’est d’une part surestimer la réactivité de l’être humain moyen, du public ciblé par ce business, et de l’autre c’est oublier tout le phénomène décrit ; Seven Nation Army est servie comme un produit parmi tant d’autres, PLUS RIEN ne la différencie du reste des hits habituellement utilisés ici ou là. Ainsi toute l’œuvre et ce qu’elle véhicule sont dissous avec le reste, s’effaçant devant la pompe à « produits culturels » qui carbure tout azimuts, avec le concours (conscient ou pas) de tous, médias, public et industriels main dans la main dans le grand shaker de l’entertainment et de l’anémie culturelle. Patrick Le Lay et Jean Marie Messier en rêvaient, Seven Nation Army l’a fait.

Tout cela n’est pas vraiment nouveau, mais c’est une étape de plus dans le grand processus du pillage sans vergogne des artistes et de leurs œuvres. Seven Nation Army est défigurée tous les week end par un DJ qui fait mumuse avec sa table de mixage, jetant en pâture sa daube à des corps qui puent le Malibu Coco et la Smirnoff Ice. De son côté, Jack White répète à l’envie que « les jeunes devraient retrouver un contact physique avec la musique, acheter un vieux vinyle, le sentir, l’écouter calmement ». Who Cares ? Sans faire son vieux con réactionnaire (j’ai horreur de cela) il y a de quoi se désoler de voir l’artiste ignoré de telle sorte, et son œuvre vidée de son sens à ce point. Tout ce bordel a au moins le mérite de nous rappeler que, plus que jamais, les « disques / hymnes générationnels » sont toujours le début d’amalgames douteux, et que ceux qui cherchent vraiment à écouter de la musique doivent tracer leurs chemins seuls, et ne rien attendre de ce théâtre de grand guignol qui vend de la musique intègre comme du Coca Cola.



Répondre à cet article

modération a priori

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom



Seven Nation Army est disponible sur l’album Elephant, sorti en 2003.