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Soft Power

Soft Power

Gonzales

par Efgé le 15 juillet 2008

4

Sorti le 7 avril 2008 (Mercury/Universal)

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Au départ, lorsque l’on écoutait les disques ou que l’on guettait les apparitions sur une scène de Jason Beck, alias Gonzales, on s’attendait à trouver une espèce de gugusse plein de poils partout (qu’il arborait fièrement, en plus), s’auto-proclamant “le pire MC du monde” et spécialisé dans le rap au son cradingue, tantôt rigolo, tantôt dérangeant (Gonzales Über Alles, et surtout, The Entertainist). C’est dire si l’album, que l’on a entre les mains, ou plutôt entre les oreilles, nous déroute. Certes, on connaît le bonhomme talentueux caméléon et capable d’enfiler toutes sortes de masques, jusqu’aux plus déroutants (il s’est essayé, tour à tour, au rap, à l’électro, à la pop, à la chanson française...). Certes, avec Solo Piano, son précédent effort, un disque quasiment instrumental et uniquement consacré... au piano, il avait déjà effectué un virage assez radical.

Mais ce Soft Power n’est pas un autre virage, c’est carrément une volte-face : là où on aurait pu renifler la combine à plein nez (« hey, les gars, je vous ai bien eu, fallait prendre ça au second degré, c’était une grosse blague »), Gonzales témoigne d’un véritable amour pour cette pop grandiloquente, sucrée - gluante ? - des grandes années 70 et 80. Si les applaudissements que l’on entend au début de Working Together, single euphorisant, indiquent que Gonzales « entre en scène », donc en représentation, c’est paradoxalement l’un des albums les plus sincères, l’un des moins frimeurs, qu’il ait à ce jour commis.

Une première clé pour comprendre cette orientation pourrait être cet aveu, fait juste avant la sortie de la galette : “J’ai voulu faire un album pour l’élite”. Faut quand même pas pousser : si les paroles de Working Together peuvent effectivement ressembler de loin à un hymne à la vie en entreprise et aux vertus d’un libéralisme à visage soudain humain (comme un écho lointain au fabuleux Merci patron !), une écoute plus attentive des paroles (et surtout, le visionnage du clip) nous ôte instantanément tout soupçon. D’ailleurs, cette musique, abreuvée de synthés clinquants, de mélodies évidentes, de paroles au ras des pâquerettes, de slows sirupeux... n’est-ce pas là la parfaite expression de la variété populaire, celle qui a cartonné en des temps pas si lointains, de Billy Joel à Lionel Richie, en passant par Supertramp ou Barry Manilow ?

Des slows sirupeux, Soft Power en regorge : Slow Down tout d’abord, tout droit sorti du best of de Stevie Wonder version I just called to say I love you, parfait pour les boums des années Pschitt citron, avec de vrais morceaux de solos de saxos dedans - oui, les gars, vous avez bien lu, la chanson contient, au climax de l’émotion, un solo de saxo. Non, ne fuyez pas. Car derrière ces arrangements... clinquants (décidément, il veut vraiment nous faire croire qu’il a du pognon), on retrouve les talents d’arrangeur de Gonzales - descentes de pianos et montées de cordes luxueuses : rendez-vous compte, sur Theme From In Between, Gonzales parvient même à sonner comme Divine Comedy dans Liberation - et, plus inattendus, de crooner. Enfiévré comme un Elton John jeune sur Unrequited Love ou séducteur comme un Bee Gees viril sur Apology, Gonzales s’est trouvé une voix. LA voix.

Car plus qu’un disque à la production (co-signée avec Renaud Létang) baroque et opulente, plus qu’une démonstration de virtuose du piano, plus qu’une bande-son d’un film érotique du dimanche soir sur M6 (Map Of The World), ce disque respire le plaisir. Au delà du bon et du mauvais goût, Gonzales se fait plaisir - et nous fait ressentir en même temps ce sentiment presque coupable (c’est vrai quoi, on est censés écouter du rock, merde !). Un peu à la manière de Daft Punk à l’époque de Discovery, il nous invite à laisser notre intellect, nos jugements, nos a priori de côté, pour retrouver une certaine naïveté à l’écoute de ces arrangements, ces mélodies qu’on a pourtant déjà mille fois entendues, mais à la fraîcheur ici insoupçonnée. Franchement, qui n’avouerait pas sans rechigner son simple plaisir d’auditeur à l’écoute de Let’s Ride, une rencontre improbable et néanmoins décoiffante entre Mika et Gloria Gaynor (dans le rôle de la Gloria, c’est Feist, au fait) ?

C’est acquis, dorénavant, Gonzales veut chanter. Il ne se cache plus, comme il le revendique dans Singing Something, un morceau quasiment a cappella (“Quite surprised you were listening”) qui nous incite tous, oui, nous, chanteurs de salle de bain, à ne pas baisser la tête de honte quand notre frère, notre mère ou notre moitié nous surprend à nous égosiller dans le sèche-cheveux. Chanter rend heureux. Alors oui, c’est un peu bête peut-être, mais le grand talent de Gonzales (showman, compositeur, arrangeur, on va pas se répéter...) est de nous y faire croire. Sous des aspects casse-gueule, qui nous laissent toujours en suspens entre incrédulité et joie couillonne, ce disque est un petit miracle.



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Tracklisting :
 
1- Working Together (3’16’’)
2- Slow Down (3’56’’)
3- Theme From In Between (2’55’’)
4- Unrequited Love (4’09’’)
5- Map Of The World (3’51’’)
6- Modalisa (2’26’’)
7- Apology (4’49’’)
8- Let’s Ride (4’38’’)
9- C Major (4’26’’)
10- Singing Something (2’20’’)
 
Durée totale :’"