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Esquisse d’une histoire de la reprise dans le rock

par Aurélien Noyer, Emmanuel Chirache le 6 juillet 2010

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 Albums de reprises et hommages

Dans les années 80 et 90, les grands groupes continuent d’honorer leurs aînés, qu’ils soient prestigieux ou humbles, et partagent un bout de leur notoriété avec eux. En 1987, le géant Metallica enregistre Garage Days Re-Revisited, un album de reprises qui sera complété par son cousin Garage Inc. en 1998. La plupart des groupes présents sur ces compilations sont issus de ce qu’on appelle communément la NWOBHM (New Wave Of British Heavy Metal), un courant qui a fortement influencé James Hetfield et Lars Ulrich. D’ailleurs, en concert, Metallica a toujours dynamité ses chansons préférées, des titres relativement confidentiels et dont les originaux se révèlent souvent décevants une fois que les Four Horsemen sont passés par là. Parmi ces grands classiques, on notera surtout Last Caress des Misfits, un truc survolté qui vaut aussi pour ces paroles pleine de paix et d’amour : « I got something to say / I killed your baby today / And it doesnt matter much to me / As long as its dead / Well I got something to say / I raped your mother today / And it doesnt matter much to me / As long as she spread ». C’est mignon. N’oublions pas non plus l’excellent Am I Evil de Diamond Head et le virevoltant Breadfan de Budgie, un groupe de hard-rock gallois, autant de riffs assassins et taillés pour les guitares flying V de Kirk Hammett et Hetfield. Last but not least, celui qui n’a jamais vu Metallica entonner l’agressif So What de The Anti-Nowhere League a raté une occasion de bien saisir le sens du mot destructeur. So What ou l’exemple parfait du punk anglais brut, sauvage (le chanteur de ANL était surnommé Animal) et provocateur : « Well I’ve fucked a sheep / And I’ve fucked a goat / I’ve had my cock right down its throat / So what, so what » !

Autre supergroupe de l’époque, Nirvana ne se prive pas non plus pour donner un coup de pouce ou de projecteur à certaines de ses idoles. Lors de la réalisation de l’Unplugged sur la chaîne MTV, Kurt Cobain décide en effet de passer en revue ses influences. Hormis le The Man Who Sold The World de David Bowie, c’est l’occasion pour l’auditeur de découvrir des chansons largement inconnues du grand public, comme Jesus Doesn’t Want Me For A Sunbeam des Vaselines, un groupe écossais des années 80 qui a splitté en 1990. Cobain, qui a toujours eu un faible pour les musiciens en marge du mainstream (voir sa liste de groupes préférés publiée dans ses carnets), invite pour la fin du show les très bons Meat Puppets à monter sur scène. Le set comprend Oh Me, Lake Of Fire et Plateau, les interprétations des deux dernières chansons comptant désormais parmi les grands moments de l’histoire de Nirvana. Cerise sur le gateau, le groupe va s’inscrire définitivement dans la longue tradition de la musique populaire américaine en transcendant Where Did You Sleep Last Night, un morceau datant de la fin du 19ème siècle aux origines apocryphes, diffusé notamment par Lead Belly dans les années 40 puis repris maintes fois, de Bob Dylan à Mark Lanegan, en passant par le Greatful Dead ou Chet Atkins.

Troisième et dernier mastodonte du début des 90’s, les Guns N’Roses ne sont pas en reste et sortent un album entier de reprises en 1993, “The Spaghetti Incident ?”. S’il est synonyme d’une panne d’inspiration qui se confirmera par la suite, le disque ne mérite toutefois pas le mépris ou l’indifférence qu’on lui voue généralement, et possède en réalité bien des qualités.

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L’album de reprises des Guns, l’occasion de découvrir les influences du groupe

A commencer par un goût plutôt fin en rock, une interprétation fraîche et une production carrée. Au fil des chansons, les Guns révèlent leurs penchants pour le proto-punk (les Stooges avec Raw Power), le glam (T.Rex pour Buick Makane, les New-York Dolls pour Human Being) et le punk, qui offre les meilleurs instants du disque : le groupe booste le génial New Rose des Damned, customise un hilarant et urbain Down On The Farm signé des UK Subs (« I feel just like a vegetable / Down here on the farm / They told me to get healthy / They told me to get some sun / But boredom eats me like cancer / Down here on the farm ») et Duff McKagan rend un bel hommage à son idole Johnny Thunders avec le mélancolique You Can’t Put You Arms Around A Memory. Voilà qui aura au moins le mérite de faire connaître à toute une génération d’adolescents (dont votre serviteur) des courants et des groupes alors peu en vogue.

Citons enfin l’un des meilleurs albums de reprises jamais produit, un chef d’oeuvre absolu de beauté et de relecture personnelle. En 1999, Mark Lanegan sort I’ll Take Care Of You, dont le titre même sonne comme une déclaration d’amour aux musiques folk, blues et country auxquelles le disque rend hommage. A travers son timbre de voix unique et la délicatesse de ses arrangements, Lanegan donne une cohésion à un ensemble de chansons disparates comme sans doute personne ne l’avait réalisé jusqu’ici. En deux mots, tout sonne comme du Mark Lanegan à la perfection. En ouverture, l’auditeur entendra le bouleversant Carry Home de Jeffrey Lee Pierce, le leader du Gun Club, revisité à la guitare sèche avec une sobriété poignante. Pour cet unique titre, béni soit Mark Lanegan. Mais ce n’est pas tout. Immédiatement suit la chanson titre de l’album, une ballade soul écrite par Brook Benton mais également chantée par le grand Bobby Bland. Interprétée par Lanegan, le morceau perd son côté soul et gagne en gravité sans pour autant sombrer dans le pathos. Une merveille. Judicieux et affûté dans ses choix, l’ex-Screaming Trees s’approprie tout aussi aisément le folk d’un Tim Hardin (voir le délicieux Shilo Town) ou de Fred Neil (Badi-Da), que la country du gigantesque Buck Owens (Together Again). N’oublions pas non plus Shanty Man’s Life, une mélodie envoûtante, presque une berceuse, écrite par un certain Steven Harrison Paulus, et reprise par Dave Von Ronk, le compositeur folk qui fut un temps le mentor de Dylan. Inutile de poursuivre, ce disque doit figurer sur votre table de nuit, un point c’est tout.

Pour clore ce chapitre sur les filiations, voici quelques exemples de réussites plus ou moins récentes qui me paraissent valoir l’écoute. Tout d’abord, en 1989 sort le précurseur The Real Thing de Faith No More. Vers la fin de l’album, les fans de Black Sabbath pourront découvrir une version de War Pigs telle que Ozzy Osbourne et Tony Iommi passeront à leurs yeux pour des enfants de choeur entonnant quelque cantique soporifique. Batterie déchaînée, guitare supersonique, chant explosif, difficile de faire mieux que Patton et ses sbires dans le genre ! Autre dynamitage d’un original pourtant déjà prestigieux : en 1994, le surestimé Jeff Buckley livre un bel album déprimant intitulé Grace, sur lequel Hallelujah de Leonard Cohen se retrouve pulvérisée par le chant exceptionnel du fils de Tim. Depuis cette date, il est devenu presque impossible de revenir à la source. Par caprice personnel, j’évoquerai aussi le No Quarter que Tool a enregistré en concert, une chanson aux sonorités torturées qui convient bien aux psychopathologies de Maynard James Keenan. Résultat, un profond remaniement du morceau qui vous scrute le fond de l’âme avec angoisse. Là encore, on croirait du Tool. Enfin, dans l’édition spéciale de son Sleeping With Ghosts de 2003, Placebo ajoute un CD de reprises contenant Big Mouth Strikes Again, chanson indispensable aux oreilles de tout mélomane averti. Malgré l’insupportable voix nasillarde de Brian Molko, force est de reconnaître que l’extraordinaire composition des Smiths ressort ragaillardie de cette cure de jouvence.

 D’un genre l’autre

Au-delà des querelles de clocher et des cloisonnements, il arrive qu’une chanson rassemble les passionnés de musique en passant d’un courant à un autre. Une manière de consacrer la perméabilité aux influences les plus variées de la musique populaire, ce buvard qui boit tout ce qui le touche, ou même l’effleure, pour mieux s’en imprégner. Souvent nées de coups de foudre, ces reprises singulières sont autant de mains tendues qui ont enrichi la musique tout au long de ces cinquante dernières années [2]. C’est Aretha Franklin qui fait swinguer le fabuleux Eleonor Rigby des Beatles, c’est Ray Charles qui chante Yesterday, Jethro Tull qui transforme la Bourée de Jean-Sébastien Bach en fusion jazz-rock, les Animals qui ravalent Paint It Black pour notre plus grand bonheur en l’arrangeant façon latinos et bossa nova avec une session cuivres et instruments à vent.

Surtout, c’est Otis Redding qui entonne (I Can’t Get No) Satisfaction et réalise ainsi le fameux « crossover », c’est-à-dire conquérir le public blanc pour un artiste noir. Très populaire auprès de la communauté afro-américaine, le Big O devient soudain numéro un dans les charts avec cet hymne des adolescents blancs et contribue à rapprocher les deux communautés.

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La jaquette du DVD du festival de Monterey où Otis Redding reprit Satisfaction

Redding est même invité au Monterey Pop Festival de 1967, lors duquel il fascine définitivement les festivaliers en chantant ce Satisfaction devenu universel. En pleine lutte pour les droits civiques, ce succès n’a rien d’anecdotique.

Pour son premier album solo, ce sont encore les Stones que Rod Stewart malmène. En 1969, son Street Fighting Man bluesy ringardise déjà l’original paru un an plus tôt. Après une intro lente et cool, Rod the mod se lance dans un véritable show, avec guitares slide et batterie surpuissante, avant que la basse de Ron Wood ne prépare une transition hallucinante vers le thème de We Love You joué au piano par Ian McLagan... Comment dire ? Incontournable.

Rendons à César ce qui lui appartient, si des artistes soul ont repris du rock, l’inverse est également vrai. En 1970, Creedence Clearwater Revival rallonge un hit de la Motown, I Heard It Through The Grapevine, interprété par Smokey Robinson et les Isley Brothers avant que Marvin Gaye ne lui confère un succès durable. Le destin de cette chanson ne s’arrêtera pas à la version de CCR, puisque les Slits, Tuxedomoon et Kaiser Chiefs, entre autres, lui redonneront vie. Marvin Gaye fait d’ailleurs partie des chanteurs soul qui impriment le plus leur marque sur des artistes de divers horizons. Ainsi, en 1971, l’extravagant jazzman Rahsaan Roland Kirk souffle simultanément dans un saxophone ténor, un manzello et un stritch (un saxophone Buescher de 1927) pour chahuter le Ain’t No Sunshine un classique de la soul écrit par Bill Withers, dont il expectore lui-même la mélodie entre deux « pouet ». Vous l’aurez compris, c’est une petite prouesse de l’ordre de la révélation mystique qu’il faut se procurer d’urgence.

Ce n’est pas tout, ce type de passerelle peut exister d’une contrée à une autre. Dans les années 70, deux anglo-saxons vont élargir la réputation de Jacques Brel en modifiant plus ou moins ces chansons. David Bowie s’attaque au légendaire The Port Of Amsterdam à la guitare sur les ondes de la BBC. Un pari risqué qui s’avère payant, dans la mesure où le Thin White Duke parvient à transporter l’auditoire avec brio. Avec If You Go Away (la traduction est inutile) du même Brel, Scott Walker se la joue plus crooner grandiloquent, ce qui convient relativement bien à la matière originelle.

Certains n’hésitent pas à modifier totalement l’interprétation d’origine pour se démarquer ou prouver l’universalité d’une oeuvre. Aussi le quatuor finlandais Apocalyptica a-t-il choisi de reprendre le répertoire de Metallica (entre autres parangons du metal) au violoncelle. Une initiative qui interpelle mais déçoit et lasse rapidement.

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Metallica au violoncelle, à quand Slayer au Ukulélé ?

Christopher O’Riley, lui, préfère reprendre du Radiohead au piano, son Paranoid Android méritant qu’on s’y attarde. En 2000, l’électronicien Uwe Schmidt réalise quant à lui sous le pseudo LB une compilation de standards froidement numériques, de David Bowie à James Brown en passant par un Angie estampillé troisième millénaire, science-fiction et computer voice. Bientôt, C3PO et R2D2 chanteront « We are the robots » en reprenant Kraftwerk, tout est normal.

Parmi les autres traitements de choc fameux dans l’histoire de la reprise, notons encore le Sweet Dreams (Are Made Of These) du groupe new wave Eurythmics métamorphosé en métal goth par Marilyn Manson, énorme tube de 1995. La même année, le petit Brian Warner reprend I Put A Spell On You avec un talent similaire, puis montre de nouveau son intérêt pour la new wave avec Tainted Love de Soft Cell en 2003, qui confirme sa capacité à s’approprier le son des années 80 pour l’actualiser. Pour la rigolade, rappelons que le Limp Bizkit des débuts avait punkisé Faith de George Michael, preuve que les branleurs de Jacksonville ont eu quelque temps de l’humour et du talent. À l’inverse, Tori Amos a décidé de nous endormir en reprenant Smells Like Teen Spirit au piano, tout doucement. Chut... Bonne nuit, Tori.

D’autres conceptualisent davantage leur approche de la reprise revue et corrigée. A commencer par Nouvelle Vague, la création décalée du Français Marc Collin, qui surfe sur la vague du revival post-punk et new wave en proposant une lecture inédite de certains classiques du genre. Pour le premier opus du groupe, Collin déclare avoir imaginé « une jeune bresilienne qui chante Love Will Tear Us Apart sur une plage à Rio dans les annees 60 ».

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Nouvelle Vague reprend la new wave façon bossa nova, ou la même expression en trois langues différentes

Du coup, The Cure, The Undertones, The Clash, Joy Division ou Depeche Mode prennent soudain des atours bossa nova (nouvelle vague en portugais), jazz et pop acoustique, le tout servi par des voix féminines aériennes. Au menu, quelques réussites comme l’excellent Too Drunk To Fuck des Dead Kennedys ou encore cette splendide version de Making Plans For Nigel de XTC, toutes deux chantées par Camille. D’autres morceaux en revanche se prêtent moins bien à l’exercice et pâtissent du relooking, comme A Forest de Cure. Nouvelle Vague a récemment sorti une seconde livraison nommée Bande A Part, plus pop mais toute aussi savoureuse, avec un fort sympathique Ever Fallen In Love With Someone (You Shouldn’t’ve) des Buzzcocks adorablement scandé par Melanie Pain, et un Bela Lugosi’s Dead (Bauhaus) de derrière les fagots. Restent encore des ratages comme Human Fly des Cramps ou ce Fade To Grey trop contemplatif.

Toujours dans le domaine de l’expérimentation, en 2001 Mike Patton et son groupe Fantômas sortent l’étrange A Director’s Cut, un défilé de thèmes cinématographiques fameux ravalés par l’ancien chanteur de Faith No More. Parmi eux, The Godfather, Rosemary’s Baby, Cape Fear (Les Nerfs A Vifs), Twin Peaks, La Nuit Du Chasseur ou Charade à la sauce métal hurlant. Curieux, intéressant, génial sur le papier, hélas un peu décevant à l’écoute. Patton a eu le tort de croire que des effets savants, des riffs violents et des cris sourds effraieraient davantage le pékin moyen que les poussiéreuses chansons originales. Or, la petite berceuse écrite par Christopher Komeda et fredonnée par Mia Farrow dans Rosemary’s Baby glace le sang bien plus sûrement que le blockbuster que nous livre Fantômas.

Enfin, modèle du genre et classe absolue, Johnny Cash a tâté de la reprise. Ce siècle n’avait pas encore un an que l’homme en noir, poussé par son producteur Rick Rubin, reprenait The Mercy Seat de Nick Cave [3], tragédie d’une noirceur idéale pour Cash, qui plaque sa voix sépulcrale sur ce son de guitare hypnotisant. Des tas de reprises naîtront de cette collaboration avec Rubin, d’anciens morceaux mais aussi des choses inattendues comme Rusty Cage de Soundgarden, ou Hurt de Nine Inch Nails, dont les sombres paroles sur la souffrance liée à l’addiction trouvent une résonance particulière une fois récitées par Cash. Gravement malade à la fin de sa vie, accro aux amphétamines et à certains médicaments, l’homme a subi son lot de douleurs et de drogues : « I hurt myself today / To see if i still feel / I focus on the pain / The only thing that’s real » Et c’est comme si l’homme en noir avait toujours chanté cette chanson incroyable, comme s’il en avait composé la moindre seconde... Tout semble naturel. Au point que Cash racontera : « J’ai retrouvé durant ces enregistrements, en reprenant ces vieilles chansons, la sensation que j’avais lorsque je chantais sur le porche de ma maison en Arkansas, enfant. »

 Ce que la reprise veut dire

En jetant leur dévolu sur des chansons précises, les groupes n’hésitent pas non plus à faire leur un type de discours, que ce soit à travers les paroles ou la musique. Quoi de plus efficace lorsque l’on veut faire passer un message que de répéter ce que d’autres ont dit auparavant avec génie ? ou de le récupérer avec une idée derrière la tête, comme Aretha Franklin...

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Grâce au talent d’Aretha Franklin, le machiste Respect de Otis Redding devient un manifeste féministe

En 1965, Otis Redding écrit Respect, une complainte machiste dans laquelle il réclame à sa femme du respect quand il rentre du travail le soir. Un an plus tard, Aretha Franklin a l’ingéniosité de donner une leçon au phallocrate avec sa propre chanson ! A l’origine, le King of soul chante « All I’m asking you is for a little respect when I come home », ce qui devient dans la nouvelle version « All I’m asking is for a little respect when you get home ». Un petit changement qui fait toute la différence.

Autre décor, en 1969 a lieu le festival de Woodstock. En clôture, dans la matinée du dernier jour, Jimi Hendrix joue devant une audience considérablement réduite, à savoir trente à cinquante mille personnes. Pourtant, Hendrix va offrir au public l’une des plus légendaires pages du rock’n’roll en déconstruisant l’hymne national américain, The Star Splanged Banner, à l’aide des distorsions saturées de sa guitare électrique, symbole d’un pays meurtri et déchiré par la guerre.

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Hendrix à Woodstock ou l’hymne américain torturé par les feedback du guitariste

Biographe de Hendrix, Charles Shaar Murray analyse brillamment cette performance : « Nous avons là une interprétation de l’histoire qui ne laisse place ni aux exploits révisionnistes de Sylvester Stallone et Chuck Norris ni aux dramaturgies égocentriques de Coppola ou Oliver Stone ; elle dépeint, de façon aussi descriptive que peut le faire un morceau de musique, à la fois ce que les Américains ont fait aux Viêt-namiens et ce qu’ils se sont faits à eux-mêmes. »

Dans un registre différent, il se peut que le choix même d’un style de musique suppose un message. C’est le cas pour Pin Ups, l’album de reprises sixties que David Bowie livre en 1973. Des Kinks aux Easybeats, en passant par les Who et le Pink Floyd période Syd Barrett, Bowie réhabilite en douze titres le Swinging London qu’il était alors de bon ton de renier. Mick Jagger en personne n’ironise-t-il pas en arguant que « si vous vous souvenez des années soixante, c’est que vous n’y étiez pas » ? L’auteur de Ziggy Stardust n’a pour sa part aucune honte d’avouer son amour toujours vibrant pour une musique délaissée par les branchouilles de service.

Plus virulents, les Rage Against The Machine s’installent définitivement dans la rebelle attitude en sortant Renegades en 2000, collection de reprises à caractère contestataire. Une opportunité pour nous d’entendre les formidables versions de Kick Out The Jam du MC5, de Street Fighting Man des Stones ou de The Ghost Of Tom Joad de Bruce Springsteen. Cette dernière est une admirable variation sur le thème de la Grande Dépression de 1929 et les luttes sociales qui en découlent. Elle emprunte en effet le personnage de Tom Joad aux Raisins De La Colère de John Steinbeck, qui fut merveilleusement adapté à l’écran par John Ford avec Henri Fonda dans le rôle. La chanson reprend ce monologue épique de Tom qui rassure sa mère, inquiète de le voir quitter sa famille pour partir sur les routes et mener la lutte en faveur d’un monde meilleur : « Wherever there’s a cop beatin a guy / Wherever a hungry newborn baby cries / Where there’s a fight against the blood and hatred in the air / Look for me mom I’ll be there / Wherever there’s somebody fightin for a place to stand / Or a decent job or a helpin hand / Wherever somebody’s strugglin to be free / Look in their eyes mom you’ll see me. » Même avec toute la mauvaise volonté du monde, ce qui n’est pas le cas ici, Zack De La Rocha ne pouvait rendre fade des mots si chargés de sens et d’histoire.

L’histoire, justement, ne se répète pas, nous le savons, mais elle a tendance à bégayer. Près de quarante ans après la guerre du Viêt Nam, les Américains retrouvent donc le sentier des hostilités, qui les conduit vers le bourbier irakien. Certains groupes n’hésitent alors pas à condamner la politique de Bush junior. Comment ? Avec des reprises, évidemment. En 2003, les toujours aussi engagés Pearl Jam interprètent Masters Of War de Bob Dylan lors d’un concert plus ou moins acoustique au Benaroya Hall de Seattle. Le morceau est une satire très violente des « maîtres de guerre » dans les plus pures traditions pacifiste et antimilitariste.

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Un peace and love en décomposition illustre cet album de reprises pacifistes aux tonalités pessimistes

Un an plus tard, c’est au tour de A Perfect Circle de Maynard James Keenan de pondre eMOTIVE, un disque composé essentiellement de célèbres chansons pacifiques, parmi lesquelles on compte What’s Going On de Marving Gaye et Peace, Love And Understanding de Nick Lowe. En point d’orgue, on se délectera du Imagine de John Lennon, qui de bluette hippie niaise se transforme en requiem d’une civilisation. Le piano se fait macabre, chaque frottement d’archet sur le violon devient un couperet incisif et le ton de Maynard porte une gravité qui pend sur nos têtes comme une épée de Damoclès.

Loin d’être exhaustif, ce dossier, qui était à l’origine un simple article, n’a pas d’autre prétention que de faire découvrir de bonnes chansons tout en s’interrogeant sur le rôle et la signification d’une reprise. C’est pourquoi nous avons privilégié celles qui sont restées dans les mémoires, ou celles qui paraissent les plus significatives pour notre étude, par la qualité de l’interprétation ou par la pertinence de leur démarche. J’ajouterai que j’ai consacré plus de temps aux artistes qui me touchent qu’aux autres, d’où un grand nombre d’absences, lié aussi au manque de temps ou à l’ignorance. Quoi qu’il en soit, au cours de ce voyage au pays des reprises, un constat s’impose : la cover n’a rien d’un gadget gratuit, mais constitue au contraire l’occasion pour les musiciens d’accoucher d’une personnalité et de révolutionner les styles, avec au passage la possibilité d’amasser un pactole non négligeable. Mais surtout, par son unique existence, une reprise déguise une déclaration d’amour inconditionnelle pour la musique et lui sussure un « je t’aime » que chacun reconnaîtra s’il tend un peu l’oreille.

A lire aussi sur le sujet : Covers, une histoire de la reprise dans le rock, Emmanuel Chirache, Le Mot et le Reste, 2008, 210 p.



[1Pour la petite histoire, un site a consacré une excellente page web à ce morceau et ses nombreuses reprises (dont une de Claude François !) : http://perso.orange.fr/city.lights/spiritinthenight/covers/foughtthelaw.html

[2Béatrice Ardisson passe l’essentiel de ses journées à chercher ces reprises pleines de contrastes ou qui marient les contraires pour réaliser la bande-son de Paris Dernière, fameuse émission de Paris Première longtemps présentée par Frédéric Taddei. Les compilations sont disponibles dans toutes les bonnes charcuteries

[3Il me faut rectifier par ailleurs un oubli concernant Nick Cave : l’Australien a réalisé un excellent album de reprises nommé Kicking Against The Pricks.

[4La bataille et l’atrôce chanson d’ABBA

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