Chansons, textes
Street Fighting Man

Street Fighting Man

The Rolling Stones

par Thibault le 29 juin 2010

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Car Jagger, qui est loin d’être stupide, sait bien qu’il ne gagnera pas grand-chose en se mêlant de questions politiques. Non pas que l’homme soit cynique ou totalement désintéressé de la chose, mais il n’a tout simplement ni les capacités ni l’envie d’être un leader d’opinion politique. Ni lui ni le groupe ne veulent de cela. Ils auraient belle allure les Stones en militants aux côtés de Cohn-Bendit (ierk) ! Jagger tourne d’ailleurs en dérision l’attitude du groupe dans une autre chanson de l’album Beggars Banquet (où se trouve Street Fighting Man), Jigsaw Puzzle, petite perle de songwriting sous haute influence de Bob Dylan.

Oh the singer, he looks angry
At being thrown to the lions
And the bass player, he looks nervous
About the girls outside
And the drummer, he’s so shattered
Trying to keep up time
And the guitar players look damaged
They’ve been outcasts all their lives

Mis en perspective avec ce couplet, le refrain de Street Fighting Man ne souffre d’aucune ambiguïté. On comprend bien le message de Jagger : « attendez, vous me voyez faire de la politique avec une telle équipe ? La seule chose que je puisse faire, c’est de la musique. » Et le reste de l’album va dans ce sens, il suffit de jeter un œil aux paroles de Factory Girl et de Salt of the Earth pour mieux saisir le propos des Stones. Ces deux chansons expriment une conscience sociale, notamment la seconde, qui conclue l’album en appelant à boire à la santé de ceux qui sont nés avec peu et tentent d’avoir davantage.

Say a prayer for the common foot soldier
Spare a thought for his back breaking work
Say a prayer for his wife and his children
Who burn the fires and who still till the earth
 
[…]
 
Raise your glass to the hard working people
Lets drink to the uncounted heads
Lets think of the wavering millions
Who need leaders but get gamblers instead
 
[…]
 
Lets drink to the hard working people
Lets drink to the salt of the earth
Lets drink to the two thousand million
Lets think of the humble of birth

Voici la seule chose que peut faire le groupe, continuer à jouer de la musique et lever leur verre à ceux qui triment plus dur qu’eux, rien d’autre.

Mais alors d’où viennent ces lectures biaisées de Street Fighting Man ? Comment se fait-il que cette chanson ait été tellement récupérée, au point d’être reprise par Rage Against the Machine et de finir dans le générique de l’adaptation cinématographique de V for Vendetta par James McTeigue aidé des frangins Wachoski ? Quelques hypothèses. La première, n’a été retenu que le dernier couplet, où Jagger chante :

Hey said my name is called disturbance
I’ll shout and scream I’ll kill the king,
I’ll rail at all his servants

Forcément, si on prend ces lignes telles quelles le propos est très virulent. Mais il est toutefois pondéré par le refrain qui revient immédiatement, et marque une rupture avec le « well » introductif. On peut aussi voir dans ces lignes de la pure provocation et de l’ironie, deux éléments que Jagger manie de plus en plus. Tiens, prenons Sympathy for the Devil. Pas une miette de satanisme là dedans, mais bel et bien un exercice de style où le Mick fait feu de tout bois pour endosser le rôle du provocateur lettré et s’inscrire dans la lignée des poètes qu’il adule, Baudelaire en tête. L’ironie et l’humour sarcastique étant les tons dominants sur tout Beggars Banquet (il suffit d’écouter Jigsaw Puzzle, Dear Doctor, la crasseuse Stray Cat Blues ou bien sur Sympathy for the Devil pour s’en convaincre), on voit mal Jagger écrire une charge aussi directe et frontale, sans aucune mesure ni nuance.

Alors, Street Fighting Man a-t-elle été écoutée « à l’envers en faisant le poirier », pour reprendre les fameux mots de Lennon ? D’où peut bien venir cette assimilation révolutionnaire ? Une réponse émerge : en fait, le public et le critique attendaient une prise de position de la part des groupes de rock. Le grand problème de la « contre culture » alors grandissante fut de se trouver des leaders, des figures fortes, des portes paroles. Il fallait trouver des personnes capables de rassembler, de mêler art et politique, de donner un sens et une direction à ce mouvement, bref il manquait une tête au corps. Un rôle quasi prophétique que tous les grands noms vers qui les regards étaient tournés ont refusé, d’ailleurs. Même ce bellâtre à prétentions chamanico-politiques de Jim Morrison a dans un éclair de lucidité laissé tomber son personnage de guignol sous acide qui tentait d’agiter les foules. Bob Dylan a passé toutes les années 1967-1969 chez lui, tranquillement assis avec sa guitare acoustique, à faire des disques de folk-country en décalage total avec la tendance dominante. Quant aux Stones, leurs préoccupations sont simples. Lors du concert d’Altamont en 1969, Jagger dit que la seule chose qu’il souhaite, c’est que les gens passent un bon moment en écoutant de la bonne musique. Il n’y a aucune portée politique derrière tout cela.

Et force est de constater que même le temps n’altère pas cette réputation de chanson révolutionnaire. L’an passé les quarante ans de mai 68 ont été l’occasion de moult rétrospectives, et pratiquement à chaque fois que la musique fut abordée, Street Fighting Man eut droit à son petit encadré, ressassant encore sur « le-riff-acoustique-trop-chouette-Jagger-qui-théorise-le-phénomène-social-concentré-d’époque »… Bon, passer à côté du sens de la chanson en 1968, c’est somme toute compréhensible, manque de recul du à l’effervescence du moment, dirons nous. Mais quarante ans plus tard… Il faut vraiment s’obstiner dans une optique bien fermée pour continuer à y voir de la rébellion. Car les Rolling Stones la jouent encore sur scène, une preuve supplémentaire que Street Fighting Man n’est pas un appel à la révolte. Depuis 1973 le business de la Mick & Keith Inc. tourne à plein régime, réglé comme une horloge suisse. Si le titre avait une visée contestataire originelle, on imagine mal le groupe continuer à le jouer lors de shows dans tous les stades de la planète. Quelle crédibilité aurait des quadras, quinquas, désormais sexagénaires blindés aux as qui continueraient de jouer aux rebelles comme s’ils avaient vingt ans ?

C’est là que l’on sent rend compte de toute la force du mythe sixties, de sa pérennité dans les esprits. Jagger a beau avoir chanté cette chanson fringué de paillettes et de rubans, il reste pour beaucoup le leader d’un mouvement et Street Fighting Man l’emblème de cette contestation politique. Ce qui rappelle si besoin était que ce qui se prétendait être une contre culture libératrice est de plus en plus devenu une micro culture à part entière, sclérosée dans ses mythes, figures et idoles, qu’elle s’est empressée de trouver dès ses premières heures pour se donner une raison d’être, quitte à faire des contresens sur ces mêmes idoles.



[1source : There’s A Riot Goin’ On de Peter Doggett

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