Chansons, textes
Suicidal Failure

Suicidal Failure

Suicidal Tendencies

par Thibault le 14 avril 2011

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C’est une évidence que chacun sait, l’adolescence et ses petits tracas sont une thématique essentielle du rock. Paradoxalement, le rock n’a jamais vraiment brillé par la pertinence de son regard sur l’adolescence (on m’ôtera pas de l’idée que ce sont des quadras qui ont le mieux saisi le sujet, je parle des Flamings Lips et de l’incroyable Yoshimi Battles the Pink Robots). Les « hymnes générationnels » et autres teenage songs sont rarement très futés.

Il y a des exceptions, bien sur, mais pour caricaturer on peut dire qu’il y a deux grandes tendances. D’une part, on a la carte rebel without a cause dont le propos, quoique très ravigotant de temps à autre quand il est bien amené, se résume à « allez tous vous faire mettre, bande de cons », de l’autre, on a celle de la larve tristoune qui soliloque sur les causes de l’accident et nous dit « que j’sais bin qu’il faut grandir, mais s’pas facile ». Ceci dit, encore une fois, quand c’est bien fait ça peut être super intéressant et donner un Pet Sounds ! Parfois les deux se mélangent, ce n’est pas contradictoire, au contraire.

Ces manières d’aborder le thème de l’adolescence fonctionnent sur le même ressort émotionnel, elles s’appuient sur l’empathie plus ou moins régressive et complaisante du spectateur pour le toucher, selon la subtilité du propos. A côté de ça, on a des chansons qui prennent autant leurs sujets à bras le corps mais qui se jouent de nos attentes. L’un des traitements parmi les plus radicaux et stupéfiants de la question a été offert par ces gros dégoutants de Suicidal Tendencies, groupe de punk-metal hystérique qui a signé quelques chansons particulièrement saisissantes sur l’adolescence, notamment Suicide’s An Alternative/You’ll Be Sorry, Institutionalised, déjà évoqués dans nos colonnes, et surtout le jusqu’au-boutiste Suicidal Failure.

Ces affreux jojos ont composé plusieurs chansons intelligentes sur la teenage angst.
C’est la beauté du mystère de la vie.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le chanteur-compositeur Mike Muir n’y va pas avec le dos de la cuillère. Un métalleux qui aborde le thème du suicide, c’est on ne peut plus casse gueule. Le terrain est glissant, et là où beaucoup auraient pris le parti de l’épure absolue pour ne pas tomber dans la farce, Muir y va comme un sale dès les premières lignes, à la première personne, direct dans ta face :

Father forgive me
For I know not what to do
I tried everything
Now I’ll leave it up to you
I don’t wanna live
I don’t know why
I don’t have no reasons
But I just want to die

Plutôt de chercher l’empathie et l’identification de l’auditeur, Suicidal Tendencies met en branle une cacophonie punk metal, avec de sales accords garage mal dégrossis pour l’assise, une voix pas jolie à la vas-y comme je te pousse, des solos suraigus qui piaillent comme du Slayer... L’ambiance est braillarde, complètement hystérique sur la fin. Dans la bouche gouailleuse de Muir, ces mots simples se révèlent être d’une violente ironie (on pense beaucoup aux Dead Kennedys), ils raillent le mal de vivre et l’envie d’en finir, réduisent ça aux gémissements d’un post-ado à qui on collerait son pied dans les noix pour lui remettre les idées en place.

I’m a suicidal failure
I gotta have some help
I have suicidal tendencies
But I can’t kill myself

Il enfonce le clou avec un couplet hallucinant où les tentatives de suicide du narrateur deviennent des épisodes de Tom & Jerry hyper-violents.

I took all my mothers sleeping pills
I jumped off a freeway bridge
I drank three kinds of poison
I drove my car off a ridge
I beat myself with a bat
Put a noose around my head
I’ve overdosed on heroin
But I’m still not dead

Il y a dans cet humour noir, grinçant et jouissif, quelque chose de profondément dérangeant et touchant. Tout comme dans les cartoons où les gags peuvent être un exutoire au refoulement d’un réel désir de violence, ce traitement anti-pathos par l’auto-dérision est un moyen d’exorciser de réels tourments.

Death may not be the answer
It can’t be all great
But me I’m not into living
With life I can’t relate
By some masochistic reasoning
I’m thinking it will be fun
I want to start my second life now
So shoot me with your gun

Mieux encore, il ne s’agit pas d’utiliser le sarcasme pour établir une distance avec la gravité du sujet abordé, le ton féroce et narquois comme un HA HA ! de Nelson n’est pas un enrobage « pudique » pour faire passer la pilule. Non, c’est encore plus vicieux, au point que l’on ne sait plus sur quel pied danser, car on y passe au crible et montre le lien indéracinable entre le ridicule, la petitesse et la clownerie de bas étage de nos angoisses existentielles les plus noires et l’importance fondamentale et la terrible sincérité de celles-ci (ah on est peu de choses, ma brav’ dame). Comme dirait l’autre, « it’s always funny until someone gets hurt. Then it’s just hilarious. »



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