Chansons, textes
The Magnificient Seven

The Magnificient Seven

The Clash

par Thibault le 27 mai 2008

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En 1980, The Clash est à son apogée. Ils ont réussi à sortir du punk par la grande porte avec leur album London Calling qui restera leur chef-d’œuvre et un classique du rock. Tout va très vite à l’époque pour le groupe, concerts intenses, tournée aux Etats-Unis, le Clash vit tout à fond et quand il s’arrête c’est pour entrer en studio et poser sur bande ses nouvelles idées. Après London Calling qui était une relecture du rock des années passées, les quatre Londoniens vont encore plus loin et font feu de tout bois, incorporant à leur musique du funk, du gospel ou du rhythm ’n’ blues. Trente-six chansons en moins d’un an seront ainsi composées, mixées et placées sur le triple album Sandinista ! sorti à la fin de l’année 80. Parmi ces trois douzaines de chansons où se côtoient le merveilleux et le passable, une d’entre elles a une histoire singulière qui mérite d’être évoquée, tant elle révèle l’état d’esprit du groupe à cette époque. The Magnificent Seven.

En avril 1980, The Clash se trouve à New York, qu’il prend vite comme ville d’adoption. Il découvre donc Broadway, les grandes avenues, mais surtout les quartiers noirs défavorisés. Sensibles à la situation de ces personnes (le bassiste Paul Simonon a grandi dans le quartier londonien multiracial de Brixton), le groupe se prend d’affection pour ces gens avec qui ils partagent certaines convictions politiques (rappelons que The Clash est un groupe engagé politiquement). Et découvre par la même occasion leur culture et leur musique. A l’époque, nous sommes au tout début du hip-hop et du rap, incarné par des groupes comme Sugarhill Gang ou Grandmaster Flash & The Furious Five. Et si on en n’est pas encore au militantisme radical de Public Enemy ou de N.W.A qui scandaient leurs « Don’t Believe the Hype » ou « Fuck Tha Police » contre le racisme et les forces de l’ordre, déjà les groupes de hip-hop tentent de faire entendre leurs voix. Tout cela ne pouvait que plaire à Mick Jones et Joe Strummer qui avaient déjà mélangé punk, reggae et textes politiques à plusieurs reprises.

“When we came to the U.S., Mick stumbled upon a music shop in Brooklyn that carried the music of Grand Master Flash and the Furious Five, the Sugar Hill Gang... these groups were radically changing music and they changed everything for us.” Joe Strummer

Ce que je traduis pour les non anglicistes : « Quand nous étions aux Etats-Unis, Mick est tombé sur un disquaire dans Brooklyn qui avait des albums de Grand Master Flash and The Furious Five, de Sugar Hill Gang… Ces groupes innovaient totalement, et ils ont changé les choses pour nous. » Lorsque le groupe se rend aux studios Electric Lady, c’est avec la claire intention d’enregistrer un morceau de rap. Et jusqu’à preuve du contraire, il s’agit du premier morceau de rap enregistré par un groupe blanc de l’histoire. Le morceau est construit autour d’une mémorable ligne de basse casse-gueule (essayer un peu de la jouer pour voir…) qui est signée Norman Watt-Roy, membre du groupe The Blockheads. Autour de la charpente basse/batterie, Mick Jones rajoutera un peu de guitare, des percussions et quelques touches de claviers, exactement comme un morceau de rap qui s’articule autour du groove. Mais le morceau ne serait rien sans le chant et les paroles de Joe, qui signe là un de ses grands textes et jette un parpaing taille XXL dans la mare. Le thème de la chanson sera un détournement des « sept magnifiques », qui sont ici les sept heures de travail de la journée. Sept heures que Joe passe en revue à travers sa plume acérée. Routine, escroquerie, aliénation, société de consommation, idéologie politique, tout y passe. Un Career Opportunities (chanson sur le premier album des Clash) puissance 1000. Dès les premiers mots on plonge dans le quotidien insupportablement répétitif et abrutissant de n’importe qui :

Ring ! ring ! its 7:00 a.m.!
Move y’self to go again
Cold water in the face
Brings you back to this awful place
Knuckle merchants and you bankers, too
Must get up an learn those rules
Weather man and the crazy chief
One says sun and one says sleet

Le monde ne tourne pas rond, on ne sait plus qui fait quoi et pourquoi, il faut cependant se lever, la fermer et suivre les règles. Tout ça pour gagner quoi ? Joe vous le dit, de la monnaie de singe et des grandes marques.

Gimme Honda, gimme Sony
So cheap and real phony
Hong Kong dollars and Indian cents
English pounds and Eskimo pence

Après tout, peut-être que votre copine appréciera :

Working for a rise, better my station
Take my baby to sophistication
She’s seen the ads, she thinks it’s nice
Better work hard - I seen the price

Et surtout pas question de s’arrêter, il faut continuer de bosser, travailler plus pour… travailler plus.

Never mind that it’s time for the bus
We got to work - an’ you’re one of us
Clocks go slow in a place of work
Minutes drag and the hours jerk
 
You lot ! What ?
Don’t stop ! Give it all you got !
You lot ! What ?
Don’t stop ! Yeah !

C’est donc une aliénation matérialiste que dénonce Strummer dans cette chanson, un monde superficiel où tout est confus (vers choisis « You can be true, you can be false / You be given the same reward »), où le péquin moyen est totalement dépassé et absorbé par un tourbillon d’images et de médias qui ne font qu’aggraver la situation (« Now the news - snap to attention ! /The lunar landing of the dentist convention » […] « News flash : vacuum cleaner sucks up budgie »). Un monde dans lequel on ne peut pas se rattacher à quelque chose car les alternatives ont été écartées (« Luther King and Mahatma Gandhi / Went to the park to check on the game / But they was murdered by the other team ») et parce qu’il faut toujours retourner faire du chiffre. Et il y a ces six vers limpides, simples, intelligents et forts :

So get back to work an’ sweat some more
The sun will sink an’ we’ll get out the door
It’s no good for man to work in cages
Hits the town, he drinks his wages
You’re frettin’, you’re sweatin’
But did you notice you ain’t gettin’ ?

C’est là que le texte de Strummer est bien plus pertinent que tous les brûlots à la petite semaine habituels (bouh les patrons sont méchants, bouh on nous exploite, bouh la liberté c’est plus cool) ; Joe s’en prend autant aux manipulateurs qu’à la masse aveugle et incapable de se prendre en main. Tout le monde est impliqué et il faut regarder la vérité en face. The Clash réussit le tour de force de faire une chanson politique qui ne soit ni une leçon moralisatrice ni un brûlot rédigé à la va-vite par un pilier de comptoir tendance sous-Arlette. Une chanson qui est à la fois un uppercut puissant et une main ouverte tendue à tous.



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The Magnificient Seven est disponible sur l’album Sandinista ! paru le 12 décembre 1980 (Epic/CBS) et sur en version live sur From Here to Eternity : Live paru le 4 septembre 1999 (Epic).