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Toxicity

Toxicity

System of a Down

par Thibault le 13 septembre 2010

3,5

paru le 4 septembre 2001 (American/Sony)

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Nos lecteurs fidèles (mais si, il doit bien y avoir une petite douzaine qui fait attention à ce qu’on raconte, en exceptant bien entendu nos amis forcés de faire semblant de s’intéresser) ne sont pas sans savoir qu’Inside Rock met un point d’honneur à traiter avec le plus de précision possible un genre méprisé par beaucoup de nos confrères pourtant payés, eux, les sacrés salauds ; le metal. Et on ne fait pas dans la caution à deux balles (genre clamer qu’on aime de la bouillie vaguement couillue type Motörhead) ou dans la mollitude fan ou non qui consiste à mettre sur le même plan le dernier Mötley Crüe et Crack the Skye de Mastodon. Bref, on est dans le vif du sujet, on cause de Korn, de Metallica, de ces groupes qui sentent fort sous les bras et ont des sales trognes, mais qui font surtout de vrais morceaux.

On a déjà parlé en termes très élogieux de System of a Down, mais pas du deuxième album, Toxicity, qui mérite également son quart d’heure de gloire insidien (c’est à dire que dalle, mais c’est l’intention qui compte). Très bref rappel historique pour poser le contexte : on est en 2001, une époque où le brutal ne va pas aussi mal qu’on pourrait le croire puisque Lateralus de Tool occupe la première place des charts américains toutes catégories confondues, ce qui est tout simplement hallucinant vu le monolithique mystico-nucléaire en question. La situation est donc favorable à SOAD et le public plutôt réceptif aux projets tordus. Et tordu, Toxicity l’est.

Partant d’un jeu de mot un rien facile et foireux sur toxicity (toxicité in english, oeuf corse) et city, illustré sur la pochette avec un détournement d’Hollywood sauce graffiti (tout cela est éminemment subversif quand on a douze ans !), l’idée est de traduire en musique l’état de cette ville en délabrement, corrompue et qui ferait bien de surveiller la pluie de comètes qui va lui tomber sur le coin de la figure un de ces quatre ! (en fait ça c’est dans le Ænema de Tool, mais ça marche aussi ici).

Cette déliquescence est suggérée par un songwriting éclaté, fragmenté, où les breaks et riffs s’enchainent et forment un édifice bancal, un ensemble à avaler d’une traite plutôt qu’en picorant ici et là. Qu’on ne se le cache pas ; pris indépendamment du tout qu’ils forment, la plupart des morceaux de Toxicity sont de décevantes esquisses, bruyantes de surcroit. On entend un groupe qui a l’air de distribuer les coups à l’aveuglette. Cependant, SOAD a réussit à donner une direction à ces enchainements brutaux, à faire véritablement corps. Il s’agit de l’album où la bande sonne la plus lourde et la plus soudée, plus resserrée encore que sur l’éponyme de 1998, pas encore dévorée par l’égo tout puissant de Daron Malakian, qui consacre la doublette Mezmerize/Hypnotize (2005) à des explorations vocalo-guitaristiques encore plus casse-gueule.

Si l’on excepte la basse tout simplement inaudible (oui, il y a un bassiste chez System of a Down, il faut le savoir), l’occupation de l’espace est très équilibrée entre les riffs hachés, parfois peu dégrossis, les tressautements épileptiques de charley et coups de caisse claire secs, espacés et très marqués, de la batterie teigneuse et le chant de Serj Tankian. Aucun des musiciens ne prend le dessus sur les autres. Il faut d’ailleurs profiter des derniers instants où Tankian seul fait loi niveau ritournelles (par la suite Malakian s’égosillera de tout son timbre merdique à ses côtés). L’animal est tout simplement l’un des meilleurs frontmen du genre, avec une effarante couverture de registres. « Il peut brailler comme un porc puis chanter comme Freddie Mercury » selon les mots du goret en chef de chez Rammstein. Ajoutons aussi une aisance dans le parlé-chanté qui n’est pas sans évoquer Zappa, volontiers cité en modèle par la formation, et qui laisse poindre une verve ironique et mordante, contrepied bienvenu des prises de position politiques vite gonflantes.

Tankian dont les gueulantes à vous enfoncer au plus profond de votre canapé resplendissent au plus fort sur les trois joyaux que sont Chop Suey !, Forest et Toxicity, autant de trouées lumineuses dans un disque sec et radical. System rentre dans le moule d’un format single tout en gardant une patte non pareille, bien loin de toute facilité. La plus belle démonstration demeure Chop Suey !, que l’on peut raisonnablement considérer comme le chef d’œuvre absolu du groupe, et comme l’un des plus formidables titre metal jamais enregistré. Quelque chose de dingue, plus casse gueule tu meurs, comme souvent avec SOAD. Lyrique, grandiloquent, avec une opposition couplet-refrain déjà éculée... A priori un truc propice au mauvais goût le plus repoussant.

Et pourtant, quel tour de force ! Du double picking à faire chialer Hetfield alors en plein trip Bonoesque, une orchestration généreuse (grandes salves instrumentales et nappes de piano et violons fermement disciplinées), qui témoigne d’un flair pop étonnant pour de tels zèbres, ainsi que des transitions parfaites pour un cross-over Queen/thrash metal stupéfiant... Pas étonnant que le titre soit un tube dévastateur, il est entre autres à l’origine de la déferlante de l’album en son temps. Qu’on se le dise, en 2001 les gamins de quatorze ans écoutaient bien davantage SOAD que les Strokes (et ils avaient raison, c’est vraiment trop chiant les Strokes).

Néanmoins, Toxicity échoue à être un grand album et reste inachevé. Tout coule de source jusqu’à Forest, puis SOAD ne tient pas son idée jusqu’au bout, la perd en route avec un ATWA complètement hors de propos. A partir de là le disque tend à devenir sa propre caricature, il ne faut compter que sur le morceau titre pour un dernier coup de rein tonitruant. Saluons tout de même une tentative ambitieuse qui a réussi à consacrer le groupe comme l’un des plus importants acteurs metal de la décennie, et, ce n’est pas rien, à faire de Malakian l’un des derniers guitar heroes en date, et l’un des plus originaux par dessus le marché ; l’homme ne fait jamais de solo (il n’en joue qu’un seul sur tout Toxicity, et un nullissime) et ne s’impose que par la seule force de ses trouvailles rythmiques. Une position qu’il confortera largement avec Mezmerize/Hypnotize, diptyque conçu en vue d’une démonstration guitaristique totale.



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Tracklisting :
 
1. Prison Song (3’21")
2. Needles (3’13")
3. Deer Dance (2’54")
4. Jet Pilot (2’04")
5. X (1’59")
6. Chop Suey ! (3’30")
7. Bounce (1’54")
8. Forest (4’00")
9. ATWA (2’56")
10. Science (2’42")
11. Shimmy (1’50")
12. Toxicity (3’38")
13. Psycho (3’45")
14. Aerials(3’53")
15. Arto (2’14") (piste cachée)
 
Durée totale : 44’06"

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