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Valleys of Neptune

Valleys of Neptune

Jimi Hendrix

par Thibault le 9 mars 2010

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Paru le 8 mars 2010 (Legacy / Sony Music)

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Je ne connais pas votre opinion sur la question, mais en ce qui me concerne, dès que je mets les pieds dans une grande enseigne, je reste ébahi devant les coffrets et diverses rééditions proposées sur les présentoirs. Dire qu’on y trouve à boire et à manger est un doux euphémisme ; lors de mon dernier passage à la Fnac je suis tombé sur, accrochez vous, rien de moins qu’une édition « Deluxe » des Bootlegs Series Vol 8. de Bob Dylan, pour la coquette somme de 166 euros. Vlan ! 166 putains d’euros, oui, cette fortune, pour des raretés et prises alternatives du Zim’ datant des eighties, soit sa plus mauvaise période, et de loin. Keskecékecebordel ? Et en ces temps de criiiiiise de l’industrie, je ne peux pas croire que les maisons de disques prendraient le risque de publier pareil objet si elles n’étaient pas certaines d’en vendre une quantité conséquente. L’offre créé la demande, certes, mais elle répond aussi à une demande, vous voyez cela dans n’importe quel cours d’initiation à l’économie en classe de seconde. Tout cela pour vous dire à quel point on marche sur la tête. Chaque semaine les bacs sont inondés par des re-re-re-re-re-remasterisations.

Pourtant rééditer n’est pas du tout un mal en soi. Au contraire. Quand il est bien fait, avec parcimonie et esprit critique, le travail d’exhumation du passé se révèle salutaire. Il permet de réhabiliter certains joyaux passés à l’as en leurs temps, on pense notamment au démentiel Soul on Top de James Brown, un chef d’œuvre absolu millésimé 1969, redécouvert durant les années 2000 grâce à l’excellent boulot de passionnés pertinents. De même, on ne revient pas sur The Beatles en mono, une entreprise de nécessité publique. Mais ceci relève bien plus de l’exception que de la règle, hélas. Récemment on a eu droit aux Rolling Stones post sixties (soit deux bons albums pour une pleine brouette d’inutiles) réédités en grande pompe pour… que dalle. Un son pas meilleur que celui des très bonnes rééditions qui dataient des années 90 et des packagings moches, du foutage de gueule éhonté. Il y a à peine un mois, c’était au tour de London Calling de The Clash d’être réédité, une fois de plus (si quelqu’un pourrait me dire la combientième, on s’y perd !). Une version trentième anniversaire absolument superflue au vu de l’édition simple, déjà suffisante, et de la version vingt-cinquième anniversaire, qui comblait toutes les attentes des fans.

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Vous reprendrez bien une part de Machine Gun ? Cette version ne fait que onze minutes !

Que reçoit-on aujourd’hui ? Je vous le donne en mille, des inédits de sa majesté Jimi Hendrix. Encore, oui. Rapide rappel, en comptant seulement les « vraies » compilations, celles autorisées par la famille (oui, parce qu’il y a les « autres », aussi…), First Rays of the New Rising Sun, South Saturn Delta, BBC Sessions, Live At Monterey, Blues, Live At Fillmore East, Experience Hendrix : The Best Of, The Jimi Hendrix Experience, Live At Woodstock, Live At Berkeley, Live At The Isle of Wight, avec ce Valleys of Neptune on en arrive à douze… dont quatre doubles albums et un coffret quatre disques. Pour, rappelons le, quatre albums sortis du vivant du guitariste… Il se peut que j’en ai oubliées au moins autant, hein, une compilation d’Hendrix c’est comme un gratteux de quartier fumeur d’herbe et fan de Tryo, vous shootez dans une poubelle et il en sort trois ou quatre. Mais ne soyons pas mauvaise langue, nous n’avons pas encore eu droit à « Hendrix : ses gargarismes le soir avant d’aller du lit », « Hendrix : l’ultime collection de râles sexuels », « Hendrix : le meilleur de ses discussions avec le serveur du Café Wha ». Bien que cela puisse arriver un jour vu la manière dont les choses évoluent.

Mais tout n’est pas à jeter là dedans. La publication de First Rays of the New Rising Sun (1997) se justifiait totalement, par exemple. Il s’agissait de présenter l’album qu’Hendrix préparait au moment de sa mort. Le disque proposé est inachevé, bien sur, mais il a une direction artistique et délivre quelques renseignements sur l’orientation que prenait le Voodoo Child avant de passer l’arme à gauche. De même Blues (1994), sans être excellente, avait l’intérêt de regrouper sous une thématique bien précise certains enregistrements et de les mettre en parallèle et en perspective avec le reste de l’œuvre du gaucher. Voici des publications qui ont leur mot à dire. Étonnamment, ce furent les premières de la série, après ces deux jets tout à fait acceptables la maison de disque, MCA, a mis en route la machine, pondant pratiquement un album par un. Depuis, c’est l’overdose, on vide tous les tiroirs qui se présentent. Et même les poubelles, désormais.

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Qui veut du double album live avec un son médiocre ? Celui ci est tout nouveau !

Il n’y a rien, absolument rien, strictement rien, sinon du vide intersidéral, sur ce Valleys of Neptune. Pas même un petit Day Tripper à sauver, comme sur les BBC Sessions (1997), déjà bien chiches en bonnes découvertes… Et puis merde, vendre le biniou comme un « recueil d’inédits » frise l’escroquerie. Stone Free ? Red House ? Bleeding Heart ? Fire ? Sunshine of Your Love ? Lover Man ? Hear My Train a Comin’ ? La moitié du disque est connue d’avance, différentes versions sont disponibles depuis des lustres, et les nouvelles n’apportent rien. Ah si, toutes mes confuses, on sait désormais que lorsqu’elle peinait en studio, l’Experience reprenait quelques vieux titres pour relancer la mécanique. La belle affaire ! On en ferme plus l’œil de la nuit, c’est vous dire si l’on est bouleversé par la nouvelle. Pour le reste c’est du Hendrix bas de gamme, qui s’échauffe ou se relaxe, cela dépend du tempo. La chanson titre, que l’on présente depuis deux mois comme le grand trésor enfoui du gaucher, quelque chose comme l’Atlantide ou l’Eldorado, est d’une platitude digne d’un match du top 14 entre Brive et Bayonne au mois de novembre… Deux harmoniques qui se battent en duel et un quart de mélodie. Okay, okay, okay, on pourra toujours arguer que ce n’est pas si nul, que du mauvais Hendrix vaut toujours davantage que The XX ou MGMT. Certes. Mais quel est l’intérêt de publier cela ? Electric Ladyland (1968) et une petite sélection de bricoles annexes suffisent pourtant amplement.

Tout ce barnum est d’autant plus irritant qu’il foule allégrement aux pieds la mémoire du guitariste. On ne va pas se la jouer puriste effarouché, mais le Jimi était connu pour son perfectionnisme, aucun de ses albums sortis de son vivant n’a satisfait ses ambitions, et si ça n’avait tenu qu’à lui deux d’entre eux, Axis : Bold As Love (1967) et Band of Gypsys (1970), seraient tout simplement restés dans les cartons. Du coup, s’il a choisi de ne pas sortir certains titres, c’est qu’il avait ses raisons, et dans le cas présent elles sont tout à fait valables ; il s’agit juste de morceaux sans intérêts par rapport à ce qu’il produisait parallèlement.

Et, évidemment, tout le monde s’extasie sur l’engin. De Rock & Folk à Le Monde en passant par France Inter (et ceci dès lundi à 8h du matin, entre deux spots sur les tremblements de terre !) et Rolling Stone, c’est déjà une petite pluie d’éloges. R&F et RS en on fait leurs unes (en 2010 ! Je veux bien que l’actualité musicale ne soit pas trépidante, mais tout de même, il y a des limites !), chacun y va de ses salutations respectueuses, quand ce n’est pas une litanie de louanges… Sans jouer au dynamiteur des bouddhas d’Afghanistan, la sortie d’une réédition est l’occasion d’un regard critique sur un musicien et sur son œuvre, d’une nouvelle lecture, pas d’une prosternation sans conditions devant un monolithique digne de Kubrick et tout droit sorti des profondeurs infernales des océans perdus du glorieux âge d’or ! Hélas, la tendance est réellement à la surenchère, n’importe quelle daube sortie avant l’an 2000 qui se voit rééditée est immédiatement qualifiée de « culte ». Alors des vieilles légendes comme Hendrix… Que voulez vous, la légitimité du passé étant devenue la caution qualitative du présent, difficile de titiller les fondements du château de cartes. Critiquez The Velvet Underground, c’est tout l’indie qui s’effondre. Touchez à Hendrix et c’est quatre générations de gratouilleurs qui prennent du plomb dans l’aile. Et après on s’étonne que le rock tourne en rond.



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Tracklisting :
 
1. Stone Free (3’45")
2. Valleys of Neptune (4’01")
3. Bleeding Heart (6’20")
4. Hear My Train a-Comin’ (7’29")
5. Mr. Bad Luck (2’56")
6. Sunshine of Your Love (6’45")
7. Lover Man (4’15")
8. Ships Passing in the Night (5’52")
9. Fire (3’12")
10. Red House (8’20")
11. Lullaby for the Summer (3’45")
12. Crying Blue Rain (4’56")
 
Durée totale : 61’40"