Portraits
We used to wait... Arcade Fire

We used to wait... Arcade Fire

par Thibault le 4 mai 2011

Albums parus en 2004, 2007 et 2010 (Merge/Universal)

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Lors de la parution de Funeral en 2004, la découverte d’Arcade Fire est largement comparée au choc esthétique d’albums tels OK Computer de Radiohead sorti sept ans auparavant. Le parallèle ne se justifie pas pour des questions purement musicales mais plutôt pour la sensation d’être face à des œuvres inattendues, à la singularité intrigante, qui écrasent les autres créations par leurs qualités au point de donner, pour certains, une définition empirique de la « modernité » dans le rock. De fait, OK Computer et Funeral sont reçus comme des tentatives de dépasser une sorte de désenchantement contemporain, qu’on qualifierait de post-quelque chose si ça avait du sens, ou si on s’appelait Pitchfork.

La comparaison avec Radiohead est sensée, mais à y regarder de plus près on aura plutôt tendance à considérer les deux premiers albums d’Arcade Fire, Funeral (2004) et Neon Bible (2007), comme une version nord américaine et plus espacée du diptyque Kid A / Amnesiac paru au début de la décennie, sans passer par les cases The Bends et OK Computer. Deux albums avec quelques différences mais fruits d’un seul élan créatif, de la même inspiration. Quand bien même les circonstances exceptionnelles (une vague de décès dans l’entourage du groupe courant 2003) qui ont nourri la gestation de Funeral ne se sont pas reproduites à la veille de l’enregistrement de Neon Bible, les deux s’inscrivent dans une atmosphère très particulière, un peu éprouvante mais aussi magnétisante et presque euphorique. Ceux qui ont pu assister aux concerts du groupe entre 2004 et 2007 parlent d’une ferveur peu commune, qui a un peu décliné depuis.

Tout comme Kid A et Amnesiac, Funeral et Neon Bible ont eu droit à une ovation critique comme on en voit peu. Ce sont devenus des classiques instantanés, le premier meilleur que le second selon les avis courants, capables de digérer de nombreuses influences et déclarés alpha et omega de ce qui se fait de mieux dans la musique d’aujourd’hui par de nombreux médias. Face à un tel triomphe, les sceptiques ont vite fait de tout envoyer bouler du plat de la main, ce qui est dommage. Il ne s’agit pas de monter sur ses grands chevaux en se lançant dans de belles tirades à la Anton Ego pré-rédemption mais plutôt de nuancer un peu son avis pour mieux comprendre pourquoi ces disques, surtout Funeral, sont restés des références.

Sans crier à l’escroquerie, il est clair qu’on n’attend pas d’un premier album qu’il soit parfait, loin de là. On ne saurait demander une telle chose. Rappelons si besoin est que les Beatles ont enregistré six disques avant d’arriver à Revolver. Du coup, l’apparition d’un premier album entièrement réussi et enthousiasmant a une dimension presque magique dont sont friands les amateurs de rock. Sans même évoquer le délire critique qui sévit depuis une dizaine d’années, il n’y qu’à voir l’aura que possèdent des disques comme Marquee Moon, Appetite For Destruction ou Definitely Maybe pour comprendre l’enthousiasme souvent exacerbé quand apparait aujourd’hui un premier album qui surprend son monde.

A ce jeu, Arcade Fire sort du lot. Comparez leur premier album avec ceux des têtes d’affiches lors de sa sortie, genre Franz Ferdinand, on évolue clairement dans une toute autre catégorie. Une troupe qui débaroule sans prévenir avec les idées, la conviction, de bonnes chansons, la fraicheur, une patte... On ne demande pas tant, d’ordinaire des musiciens qui savent ce qu’ils disent et qui le disent bien, c’est déjà pas mal !

Pour reprendre ce qui est désormais un poncif, Arcade Fire c’est avant tout un sens du son très impressionnant, qu’on a trop facilement rapproché des formules « post-rock » de Godspeed You ! Black Emperor ou de A Silver Mount Zion, ou même des Talking Heads et des Pixies. Ces rapprochements sont à mon sens bien commodes pour cibler un public « indie », en plaçant le groupe sous le parrainage de grands noms du rock indé américain et en mettant en parallèle des formations canadiennes qui n’ont en commun que l’utilisation des violons au sein de lines-up variables, un peu comme si on rapprochait Wilco des Queens of the Stone Age au simple titre que plusieurs guitaristes se succèdent autour d’un leader.

Sans renier la diversité des influences qui ont participé à sa construction (notamment des influences post-punk), le son d’Arcade Fire s’inscrit dans une tradition beaucoup plus americana, celle des espèces de grands orchestres folks bordéliques, au look très troubadour (le décorum d’Arcade Fire évoque un peu celui des White Stripes de Get Behind Me Satan), avec contrebasses, accordéons, violons, pianos, guitares sèches et électriques, cuivres parfois, comme celui que Bruce Springsteen réunit pour enregistrer ses Seeger Sessions, par exemple.

La grande prouesse d’Arcade Fire est d’avoir mis au point un mur du son qui n’engloutit pas ses instruments dans les effets de saturation et de reverb. L’orchestration est toujours suffisamment claire et dégagée pour mettre en valeur un instrument puis un autre, pour laisser respirer l’harmonie. Tout comme la violence des meilleurs morceaux de metal est toujours contenue et n’explose jamais, Arcade Fire a compris qu’il est inutile de partir dans la guerre du son et préfère écrêter les feuilles instrumentales au fil du morceau plutôt que d’être toujours dans le rouge. Des titres comme Tunnels sont saisissants parce qu’ils nous tiennent en haleine, pas parce qu’ils sont bruyants.

Cette manière d’arranger arrive à transformer des esquisses en phrasés qui se répondent les uns aux autres. Une chanson est un tout et ce n’est pas toujours pertinent d’isoler une partie de piano ou de guitare, mais individuellement les éléments du son d’Arcade Fire sont des bribes rectilignes, presque maladroites, hésitantes, qui ensemble scintillent et accrochent l’oreille. L’approche n’est pas abstraite ou minimale pour autant puisque le groupe joue sur la pulsation et conserve un esprit assez beatlesien avec un gimmick accrocheur par chanson, joué par un seul instrument comme la guitare sur Tunnels ou Power Out, le violon sur Crown of Love...

Cette patte est selon un gros fanboy presque pire que moi avec Mike Patton, notre rédac chef bien aimé, l’empreinte même du génie. Cette manière de composer et d’arranger produit des morceaux aux couleurs fortes, avec des reflets inattendus puisqu’une guitare peut tout à coup dévoiler une teinte twang ou country, ici des cloches viennent relever tels accords... On va pas vous mentir, le son Arcade Fire tient bien les écoutes prolongées.

Il y a malgré tout quelques limites, des approximations souvent. Les musiciens d’Arcade Fire ne sont pas ceux de Wilco ou de My Morning Jacket, leur jeu est un peu flottant. Le chant sur In the Backseat, y’a de la fausse note qui dérange. Leur mur du son est au poil pour les titres impulsifs, mais leurs ballades, moins marquantes, sont plus propices au prélassement des siestes ensoleillées qu’à l’écoute émerveillée. Le groupe pousse sa logique jusqu’au bout et ça donne des morceaux qui jouent le long de la falaise comme Power Out ou Rebellion (Lies). Ces deux titres durent, tiennent sur une ou deux idées délayées jusqu’à plus soif, le refrain de Rebellion c’est une phrase répétée quatre fois, ça penche et c’est casse gueule.

Le groupe tente d’ailleurs de poser son écriture et ses chansons sur Neon Bible, avec plus ou moins de réussite. L’album est dans le même esprit, avec un son un peu moins rêche et un peu plus chargé, avec davantage d’orgues qui viennent se nicher dans les creux. Le single Intervention s’impose assez clairement comme le meilleur titre, même s’il convient de saluer My Body Is A Cage, tentative d’apothéose absolue un peu bancale qui prend un gros coup de fouet quand on la savoure dans les bonnes conditions. Voici une vidéo qui montre que par un heureux hasard, la chanson colle avec la séquence cruciale de Once Upon a Time in the West, le duel terrible entre Henry Fonda et Charles Bronson où l’on découvre les raisons qui poussent l’homme à l’harmonica sur le chemin de la vengeance. Forcément, Arcade Fire en bonne forme sur du grand Sergio, ça a de la gueule. Ceci est un énorme spoiler, évidemment, mais que tous ceux qui n’ont pas vu le film se flagellent avec des ronces trempées dans du vinaigre. [1]

Pour revenir à la comparaison initiale entre les parcours de Radiohead et d’Arcade Fire, le dernier album The Suburbs sorti l’année dernière a de sérieuses allures d’Hail to the Thief. Ces disques très attendus sont pour leurs auteurs des moyens de s’affirmer plus calmement, d’exister sans se sentir obligé de révolutionner leurs arts. Deux albums longs, surement trop d’ailleurs, chargés d’idées pas toutes exploitées, défendus becs et ongles par les fans tout en laissant au bord de la route une partie du public qui n’y retrouve pas l’étincelle des précédentes œuvres.

Il n’y a pas grand chose d’embarrassant sur The Suburbs, ni sur Hail to the Thief d’ailleurs (à part les WTF Sprawl II (Mountains Beyond Mountains) et We Suck Young Blood), mais on sent que le groupe a une certaine tendance à l’auto-indulgence. Arcade Fire était capable, un peu à la manière d’Elliott Smith sur XO ou Figure 8, de déployer une mélancolie lumineuse, de transformer sa tristesse en quelque chose d’enveloppant, d’ouvert. On retrouve cet esprit mais il a perdu de sa superbe, il s’est affadi le long de chansons assez plates.

On ne retrouve ni la production ni les sons de Funeral et de Neon Bible, il y a des batteries triggées (!) [2], des pianos et des guitares assagis qui n’ont plus ce son resplendissant, des effets de synthétiseur pas mauvais en eux mêmes mais bâclés. Les arrangements se dessinent péniblement sous les accords mais ne saisissent plus, le son autant que les compositions donnent l’impression d’avoir été nivelés au même degré du début à la fin. Du coup les quelques sursauts qu’on attend sur des chansons comme Deep Blue ne prennent pas totalement. En fait, l’apaisement du son d’Arcade Fire a révélé un songwriting talentueux mais qui verse un peu dans la facilité.

Pour preuve, l’incompréhensible Month of May. La chanson n’est pas mauvaise, mais on ne comprend pas l’intérêt d’un tel décalque de deux titres des Queens of the Stone Age. Month of May ce sont les guitares de Go With The Flow avec la batterie de Millionaire. Pourquoi faire ? Pourquoi dire ? A quoi bon un tel pompage ? Comme Emmanuel le soulignait dans sa chronique, The Suburbs pousse les principes mélodiques et rythmiques du groupe, mais attention à ce que ça ne se dilue pas dans des tics ou dans de telles chansons.

The Suburbs est un album qui pose des questions quant à l’avenir d’Arcade Fire. Quand on sait combien Funeral et Neon Bible sont intimement liés à des circonstances exceptionnelles, comment espérer un regain d’inspiration du groupe ? On espère que cet album est un moyen de mettre à plats toutes les idées pour faire table rase et repartir. Une manière de tout coucher sur bande pour se consacrer pleinement à quelque chose de fort. Il ne faudrait pas que la consécration du groupe aux Grammy Awards le fasse se reposer sur ses lauriers. On espère surtout que la trajectoire à la Radiohead ne se confirme pas, parce que si c’est pour faire leurs propres In Rainbows et The King of Limbs, ce serait assez dommage.



[1Marine, si d’aventure tu passes dans le coin, merci pour la vidéo.

[2définition de batterie triggée.

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