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Disque D'Or

Disque D’Or

La Blanche

par Le Daim le 13 février 2007

4

paru en novembre 2006 (La Manufacture Du Disque)

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Auréolée du succès d’estime suscité par son premier album (Michel Rocard, paru en 2002), La Blanche aura néanmoins mis quatre ans à réaliser ce second opus, Disque D’Or (« comme ça on est sûrs d’avoir un disque d’or au moins une fois dans notre vie »). Négociant un contrat avec Universal qui aurait pu sérieusement booster sa carrière, le groupe a finalement claqué la porte de la major qui prenait un peu trop de temps à se décider. Gageons que ce n’est que partie remise ! Pendant ce temps textes et arrangements s’entassaient, le temps et la vie apportant sans cesse de nouvelles idées et influences... Au point, dixit Eric La Blanche, qu’il y eut finalement assez de chansons pour remplir deux albums. Il ne restait plus au groupe qu’à aller quérir les services du label La Manufacture Du Disque, opérer une sélection et peaufiner le tout.

Le voilà donc, ce second album de La Blanche. Le premier m’ayant comme je l’ai écris particulièrement emballé, inutile de vous dire que j’attendais ce nouveau projet au tournant. Je ne suis pas déçu, et ce Disque D’Or tourne sur ma platine depuis plusieurs mois déjà sans que je me lasse d’y découvrir de nouvelles choses à chaque écoute. On y retrouve la « patte » du groupe : des textes dans la tradition de la chanson française, portés par une musique variée mélangeant électronique, sons acoustiques qui flirtent assez souvent avec le rock, et un violoncelle dorénavant omniprésent qui remplace avantageusement les sempiternels synthétiseurs. Premier constat : alors que Michel Rocard proposait peu de chansons reposant sur un standard couplet-refrain, Disque D’Or se veut davantage accessible en alignant des structures a priori plus conventionnelles. Ce qui frappe d’emblée, c’est aussi la qualité du mixage, nettement meilleur que sur Michel Rocard. La voix d’Eric a gagné en chaleur et en profondeur et chaque piste d’arrangement est parfaitement audible. C’était crucial étant donné que la musique de La Blanche fourmille d’effets et de petits bruitages qui renforcent considérablement les ambiances. Troisième constatation : le groupe a complètement trouvé ses marques. Sur Michel Rocard seul Christophe Blanchet (guitares) était crédité en tant qu’arrangeur. C’est dorénavant tout le groupe qui s’y colle, en fonction des idées de chacun. Gil Husson et Christophe Blanchet signent notamment de superbes parties de basse et de guitares (écoutez donc au casque la guitare rythmique de La Mort A Johnny). La composition s’est également enrichie, peut-être aussi grâce à l’apport « extérieur » de Julien Solheilac et Nicolas Begel crédités en tant que co-compositeurs. La plupart des titres de cet album sont en effet bien plus complexes qu’ils n’y paraissent, notamment d’un point de vue rythmique. Pour clore le chapître comparatif, je reviendrai sur le chant d’Eric La Blanche : notre baryton semble nettement plus à l’aise dans les hauteurs du registre et laisse globalement une plus grande part aux mélodies. Ses textes abordent des thèmes plus universels et sont aussi plus épurés. On se souvient de la densité de certaines paroles de Michel Rocard, comme celles de La Mauvaise Foi, qui étaient pour l’auditeur de véritables labyrinthes sémantiques. L’auditeur disposant des deux albums du groupe fera son choix : en ce qui me concerne ma préférence va à Michel Rocard, disque globalement plus intime, tourmenté, sombre, acide. Il est cependant probable que Disque D’Or touche un public plus vaste.

Selon Eric La Blanche, cet album serait « dé-cohérent », c’est-à-dire proposant un panel varié d’ambiances. Tout le contraire de la production commerciale actuelle, en effet. Mais il ne s’agit pas de la seule prise de risques du groupe. Les titres qui auraient pu devenir d’énormes tubes sont sabordés par des textes qui n’ont rien de conventionnel ni de consensuel : c’est le cas d’Alcoolique (qui n’est finalement pas une apologie de l’alcool) ou La Mort A Johnny (qui n’est pas une injure à notre rocker national, quoi qu’on en dise). Il ne faut jamais sous-estimer la fainéantise du public ou des critiques qui trouvent évidemment plus simple de recevoir les textes au premier degré. A leur décharge je dirais que c’est malheureusement ce à quoi la grosse production actuelle nous a habitué... La relative indifférence dont fait l’objet le travail du groupe s’explique donc parfaitement. Il se trouve que la démarche créative de La Blanche ne consiste pas à coller des textes faciles sur des arrangements commerciaux (ce que vous venez de lire est une définition du genre pop), mais à faire en sorte que la musique soit à tout prix en accord avec les paroles. Chaque chanson du groupe est donc bien un univers en soi, voire un petit film riche en images et en émotions de toutes sortes. J’ai déjà parlé de la qualité narrative des textes d’Eric, on la retrouve ici et sachez que la première écoute de ce disque vous causera de nombreuses surprises tant il est vrai que notre talentueux auteur aime pratiquer le double-sens et brouiller les pistes. On ne révèle pas la fin d’un bon polar à qui ne l’a pas lu : je ne me hasarderai donc pas ici à étayer mon propos d’exemples précis ou de citations.

Passons en revue quelques unes des chansons de Disque D’Or. Les thèmes de l’isolement et de la fadeur de l’existence sont souvent abordés, sous de nombreux aspects. Le Bocal compare l’existence au sort d’un poisson enfermé dans son aquarium. Alcoolique narre le périple d’un homme en boîte de nuit, qui croit avoir trouvé dans l’alcool un moyen de palier à la dureté de la vie. Tout Est Parfait, pastiche des infâmes tubes dance des années 90 dont l’action se déroule également dans une discothèque, raconte l’échec de la rencontre entre un type esseulé et une allumeuse. Derrière un texte et des arrangements très drôles, c’est bien la solitude de l’urbain moderne qui est pointée du doigt. Le très mélancolique Allongé Dans Un Pré En Automne met l’auditeur face à ses échecs, exprimant par là-même l’urgence de se réaliser :

Je trouve... que tout est un peu vain,
Que rien n’a vraiment d’importance.
C’est comme si j’avais du chagrin,
Comme si j’avais manqué ma chance.
Pourtant je n’ai pas de regrets,
Je pense à tout, à tout, à rien,
A tout ce que je n’ai pas fait,
Que j’ai remis au lendemain.
 
(...)Je me dis qu’on est trop futiles,
Pleins de vide et de faux problèmes,
Accaparés par l’inutile. De bonnes vies de cons quand même...

Alors que Le Martien A Grosse Tête crache sur la connerie et les injustices du monde comme le ferait un enfant, Je Suis Une Maison Close esquisse une solution au problème : soigneusement murer nos névroses à l’intérieur de notre boîte crânienne. L’esprit humain, sous des apparences paisibles, est finalement comparé à une sorte d’enfer de Dante :

Passant ! Entre ici si tu l’oses,
Et laisse à la porte tes regrets.
Si tu ne crains pas les ecchymoses,
Peut-être que je te parlerai.

Plutôt flippant ! Les Animaux vient parachever ce remake de la Comédie Humaine. A la manière d’une fable, son texte compare l’homme au mouton, au cochon ou au loup. L’excellent et jubilatoire La Mort A Johnny, que ne renierait probablement pas Mickey 3D, évoque la lourdeur du matraquage hallydien en projetant l’auditeur dans un futur où la star viendrait tout juste de décéder. Adélaïde prend comme prétexte l’histoire d’amour du narrateur avec son vélo pour parler d’écologie. Pour une écoute totale de l’album, on devra se rendre sur le site de La Blanche et y télécharger Y’A Plus De Jeunesse. Adressé aux petits et aux grands enfants, ce morceau assez destroy dégomme à coups d’astérohaches certaines valeurs dangereusement prônées par la télévision :

Goldorak au moins, lui, il était franc et direct.
Il ne se faisait pas sélectionner dans un château
Avant d’aller buter des bébêtes.
Il était au service de la collectivité de la planète
Et ne vendait pas son âme pour être chanteur jetable dans la varièt’.

J’aurais préféré que ce titre figure d’emblée sur le CD... Quoi qu’il en soit Disque D’Or est un excellent album, l’une des bonnes surprises de la rentrée musicale 2006. Certes, Le rock de la Blanche ne saurait être comparé à celui des Stooges, mais ce serait quand même une grave erreur d’assimiler cette musique à de la variété. En vérité, ce que nous avons ici est bel et bien une sorte d’OVNI. A l’heure où médias et majors commencent à lourdement exploiter le pseudo-punk des minets parisiens, il faut espérer que le groupe parviendra à creuser son trou avec ses arrangements soignés et ses textes subtils.



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Tracklisting :
 
1- Le Bocal (4’35")
2- Alcoolique (3’23")
3- Tout Est Parfait (3’12")
4- La Mienne (4’19")
5- La Mort A Johnny (3’44")
6- Allongé Dans Un Pré En Automne (5’22")
7- Adélaïde (4’04")
8- Le Martien à Grosse Tête (5’03")
9- Je Suis Une Maison Close (4’23")
10- Les Animaux (4’35")
11- La Croisée (7’03")
12- Y’a Plus De Jeunesse (4’06")*
 
Durée totale : 52’29"
 
*Ce titre est à télécharger sur le site officiel de La Blanche.