Chansons, textes
Baby Turns Blue

Baby Turns Blue

Virgin Prunes

par Laurence Saquer le 2 juin 2009

Single sorti en 1982 (Rough Trade)

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En 1996, Gavin Friday, leader de Virgin Prunes, déclarait : « Le gothique c’est de la merde, je n’ai jamais été goth ! Tout cela, c’était parce que nous portions du maquillage et des habits noirs. Ecoute la musique, lis les paroles, nous n’avions rien à voir avec le gothique » [1]. Pourtant, c’est sur le dancefloor des caves et des péniches d’Europe que l’une de leurs chansons, Baby Turns Blue invite encore à ce jour à la syncope collective en rythme.

Copains comme cochons avec les membres de l’Autre Groupe Irlandais [2] les allumés de Virgin Prunes [3] sont loin d’être vierges de tout pêché, ce qui fonde le mythe de leurs premières sorties scéniques dès 1977. Se jouant des genres, éructant en peignoir orange sur scène ou feignant des pratiques sexuelles réprimées dans certains pays, les Virgin Prunes attirent rapidement l’attention de non moins borderline qu’eux. En plus des quatre musiciens qui officient à ses débuts, le groupe est composé de trois chanteurs qui rivalisent de séduction macabre et de loufoqueries vestimentaires : Gavin Friday, il est brun et mégalomane ; Guggi, le blond décoloré parfois en mini-jupe en cuir ; et le fameux Dave-Id Busaras, recruté à sa sortie de l’hôpital psychiatrique, aux performances moins assidues. Qui dit mieux ? Baby Turns Blue, grand classique du dancefloor batcave, reflète cette part folle d’asymétrie mentale et de contradiction érigée en principe à l’insu de ses auteurs.

Mary et John, les deux personnages invoqués par Baby Turns Blue ne se connaissent a priori pas mais ont en commun leur destin (tragique). Gavin Friday s’adresse à ces deux âmes tristes et les met en garde contre eux-mêmes : « Mary ne la ramène pas trop, et toi, John, tu es déjà mort mais sache que ce n’est pas une solution ». (« Mary be so proud, things that are not allowed /[...] John had a bomb and he lit it in his head / Went to bed for seventeen weeks / Took too many drugs now he don’t eat »). Parce que quoi qu’il arrive les gars, on affranchira votre cercueil et vous prendrez le premier train direction Très Loin (« They put you in a box, send you up to heaven »).

Comment en arrive-t-on là ? La réalité de Baby Turns Blue (qui signifie « Bébé meurt ») est celle de la lâcheté, du manque de courage, du « Bof, je le ferai demain... sauf si quelqu’un le fait à ma place ». Dans la peau de Mary et John, tout est affaire de faiblesses (« Give me money / give me sex / Give me food and cigarette ») et de vices dont on pourrait difficilement se passer, à moins d’être un robot tout froid. Sauf que certains l’assument et d’autres, pas. Et c’est tout le drame de cette chanson où les dépendances font rage, tant et si bien que lorsqu’une vraie question se pose (« What should we do if baby turns blue ? »), tout le monde détale et fuit sa responsabilité (« It was an accident I didn’t mean it ! »).

Les prénoms retenus par l’auteur du texte valent aussi leur pesant de signification : en réalité, Mary et John, cela pourrait être vous ou moi, des prénoms simples, répandus, dont le choix souligne l’extrême banalité de l’issue de chacun, quel que soit le moyen de l’atteindre. Parce que Baby Turns Blue n’a pas d’autre ambition que de mettre le nez de chacun dans son irresponsabilité. C’est tellement facile d’attendre que les autres fassent les choses à notre place. C’est tellement facile aussi d’écraser les autres comme on écrase une mouche (« Shooting out in someone’s dream / Shooting out in something else »). Sauf que Virgin Prunes tire le trait jusqu’à briser la mine de son crayon.

Cette triste histoire rappellera à la mémoire de chacun la scène nauséeuse de Trainspotting [1996] où les protagonistes découvrent, la bave au coin des lèvres, le corps inanimé du petit bébé qui, quelques instants plus tôt, pleurnichait et grimpait au plafond. Le rejet de la responsabilité des uns sur les autres (« Nothing ever makes much sense / YOU don’t seem to make much sense ») est chose aisée pour ceux qui se cachent derrière le canapé pendant la levée du corps.

Tout ceci fait évidemment froid dans le dos. Rien n’est agréable avec Virgin Prunes, bien qu’il soit facile de tomber dans le panneau. Qui ne danserait pas sur Baby Turns Blue ? [4] . D’ailleurs, en 2002, repérant le potentiel danceflooresque du titre, les belges de 2 Many DJ’s ont passé Baby Turns Blue à une moulinette qui a eu au moins le mérite (?) d’élargir son public. Ce sont toujours des clubbers qui s’agitent sur son rythme mais celui-ci est désormais hystérique, impulsif, un peu vulgaire, pour être honnête.

Certains titres des Virgin Prunes ont tenu tête à l’oubli systématique des groupes des années 1980. Walls of Jericho [1982], immense manifeste identitaire pèse lourd dans la balance du patrimoine gothique et en déborde puisqu’il inspire le nom d’un groupe hardcore de Detroit, en activité depuis 1998. Love lasts forever [1986], tirade d’amour de 8’25 inaugurée par un hululement glacial marque la carrière des gars de Dublin et reste un repère fort dans leur discographie. Enfin Pagan Lovesong [1982] constitue la porte d’entrée de l’œuvre de Virgin Prunes, le bout de ficelle sur lequel le néophyte tire pour dérouler la pelote de laine, noire, si possible, la laine...

Quant aux membres des Virgin Prunes, que sont-ils devenus ? Le groupe s’est séparé en 1986, puis d’anciens membres se sont reformés sous le nom de The Prunes (exécré en bonne et due forme par Gavin Friday), puis certains sont peut-être morts quand d’autres se reconvertissent dans l’art contemporain (Gavin lui-même)... Pendant ce temps, l’Autre Groupe Irlandais remplit des stades. Et ça fait 30 ans que ça dure.



[1Propos recueillis par Frédéric Thébault et Christophe Labussière pour Premonition #22.

[2Il s’agit évidemment de U2. Bien avant la création des deux groupes, leurs leaders respectifs étaient membres du groupe de réflexion « mystique » appelé The Lypton Village. Les noms civils des membres du Village étaient reformulés à leur intégration. Et voilà comment Paul David Hewson devint Bono Vox et David Howell Evans, The Edge, dont le grand frère occupe la place de guitariste au sein de Virgin Prunes.

[3Des braises fumantes et anticipées du punk, émerge un combo transgenre, lecteur de J. K. Huysmans, de J. Genet et d’Isidore Ducasse, répondant au nom de The Beautiful People. S’estimant probablement pas si beaux que ça, ces joyeux lurons se rebaptisent Virgin Prunes en 1979. Ne voyez aucune différence entre ces deux dénominations : selon les membres, un ou une « virgin prune » est une personne observée comme marginale, en faille avec les normes et pourtant, révélant de fait une certaine forme de beauté (« A new form of Beauty » sera le titre d’un projet mi-arty mi-musical du groupe). Être un ou une « virgin prune », c’est être par conséquent une belle personne (« a beautiful people »).

[4Gavin Friday, en 1996 : « On a tout fait pour ça, c’est du disco qui n’est pas dansable, et sur Baby Turns Blue, Mary fait de la percussion disco parodique (rires) très funky... Grandmaster flash ». Cf. Premonition #22.

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