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Drôles de genre, part. 2

Drôles de genre, part. 2

par Emmanuel Chirache le 6 décembre 2011

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« T’aimes quel genre de musique ? » Question bateau et redoutée s’il en est, surtout quand on sait que pour un amateur de rock l’énumération peut durer cinquante minutes. Difficile dans ces cas-là de répondre de façon synthétique et satisfaisante à l’interlocuteur, si bien que répliquer « du rock » provoquerait chez nous frustration et agacement ! Mais d’un autre côté peut-on vraiment lui confier l’horrible vérité ? « Heu... j’aime plusieurs genres à vrai dire. Tu as un peu de temps devant toi ? » Nous commençons à nous épancher quand soudain, le plissement d’yeux de la personne en face de nous ne peut pas nous induire en erreur : non, il est évident que ce type n’a jamais entendu parler de northern soul...

Voici pourquoi ce petit lexique, suite du précédent épisode, s’avère nécessaire.

Jungle R&B

Voici l’un des genres les plus singuliers du rock. Reconnaissez qu’il a quand même plus de gueule que le hair metal, le post-rock ou le folktronica. Ok, question de goût. N’empêche, il est étonnant de constater combien le rock était à l’époque sensible à l’air du temps et influencé par le cinéma. Le film exotique, mettant en scène Tarzan ou bien des explorateurs perdus dans la jungle, a toujours fait partie de l’industrie hollywoodienne, et ce faisant il a donné lieu à des partitions musicales plus ou moins marquées par cet exotisme. Tambours tribaux, cris sauvages, chants à onomatopée : le early R&B brut des années 40 et 50 trouvait dans ses procédés le complément logique de ses fondamentaux. Un retour biaisé aux « racines » africaines, même si la jungle existe aussi en Amérique du sud ou en Asie. La majeure partie de cette production rhythm’n’blues est tombée rapidement dans l’oubli, ne sortant des oubliettes que par le biais du « popcorn » (cf. la 1ere partie de cette étude) pour devenir aujourd’hui l’objet de convoitise des collectionneurs de 45 tours et de passionnés. Si beaucoup de morceaux du genre sont identifiables grâce à leur titre évocateur, où il est question de monkey, de jungle, de Tarzan ou de King Kong, il est cependant parfois malaisé de faire la différence entre un morceau de Jungle R&B et un morceau de R&B lambda.

Northern Soul

La northern soul possède ceci de particulier que son nom provient non pas de l’endroit où elle a été inventée et pratiquée, mais de l’origine géographique de son public. En effet, la northern soul décrit un type de soul écoutée par les jeunes mods du nord de l’Angleterre, notamment de Manchester, caractérisée par un rythme up tempo le plus souvent et un son influencé par Motown. Il faut noter que les tubes de la Motown était cependant méprisés par les mods, qui leur préféraient de modestes pépites méconnues. Jack Hammer plutôt que les Supremes en quelque sorte... Très vite, il s’agira d’un genre anachronique, prisé par un public nostalgique et amateur d’anciens hits mineurs ou de 45 tours rares du milieu des sixties, même si des groupes et des artistes continueront d’en faire jusque dans les années 70. Remarquons également que la northern soul n’est pas l’apanage des Noirs américains, puisque des Européens et des Blancs peuvent appartenir (parfois sans le savoir) à ce courant. La preuve avec Dana Valery qui reprend avec une classe monumentale le génial You Don’t Know Where Your Interest Lies de Simon & Garfunkel :

Pop/Rock psychédélique, dit aussi « Popsiké »

Haaa, le rock psychédélique. Objet de toutes les expérimentations, terrain de jeu favori de musiciens lassés par la pop à la papa et capables du meilleur comme du pire, prétexte à la technicité vaine de virtuoses prétentieux ou cache-misère de branleurs patentés, trip tribal bourré de fuzz ou raffinement pop au clavecin, le psychédélisme est le lieu des audaces, le temps de l’anarchie, l’attraction des contraires, aussi. Pas étonnant si les deux enfants qu’il enfantera seront le prog rock d’un côté, le hard rock de l’autre. On l’aura compris, le rock psychédélique peut prendre bien des aspects, du Jefferson Airplane à Donovan, de The Left Banke au Chocolate Watchband, des Small Faces à Love. Sans compter les innombrables groupes obscurs qu’on retrouve dans des compilations à n’en plus finir : « Cicadelic Sixties », « Acid Visions », « Psychedelic Gems », « Psychedelic Microdots », etc. La production de la majorité de ces groupes mineurs ruine une bonne partie du plaisir indéniable qu’on prend à leur écoute. Pour autant, il serait crétin de le bouder, ce plaisir. Car « psychédélique » ne signifie pas « lisse » ou « béat », bien au contraire. Partout ce n’est qu’aspérités, démence, cris, fureur ou rêverie. Sans oublier l’euphorie hédoniste de l’époque, entre petit mort orgasmique et dépression post-coïtum, qui donne au psychédélisme sa tension érotique singulière.

Hard rock

Fils du genre précédent, mais aussi du blues-rock, le hard conserve les oripeaux du mouvement hippie. Drogues, insouciance, vie en communauté, les utopies perdurent un moment avant de sombrer dans le désenchantement, les overdoses et les moustaches. Si on omet Led Zeppelin, Black Sabbath et quelques autres, il y a un côté « badant » dans le hard rock des 70s, sans qu’on sache si ça tient au décorum pompeux et lourdingue, aux riffs méchamment datés, à la production pas toujours heureuse ou à tout cela à la fois. Pas besoin de jouer les Ungemuth du pauvre pour constater que le hard rock, ça fait peur, parfois. Mais pas toujours ! Son avantage, c’est qu’il a franchi les frontières et qu’on en trouve en Allemagne, en France, en Scandinavie... du coup, ça permet ici ou là de découvrir des perles audacieuses, qui ont le mérite de sortir de l’ornière des sempiternels mêmes groupes (Queen, définitivement, c’est non). Exemple avec le groupe Dust et ce morceau, Suicide, qui envoie du lourd. Ha oui, on a failli oublier : le hard rock a pour principale mission « d’envoyer du lourd ».

Batcave

Il y a dans le terme « batcave », qui désigne à l’origine la cave secrète de Batman puis une discothèque londonienne née en 1982, une bonne partie de ce qui fait le genre musical : l’aspect souterrain, mystérieux, sombre et noir, l’amour du déguisement ridicule (issu du glam), la passion pour les films d’horreur ou de série B, enfin le côté « comics américain », c’est-à-dire une réminiscence évidente des fifties. Car le batcave se veut le mélange indistinct du rockabilly, du punk et de la new wave, le tout assorti d’une forte dose d’esthétique romantico-trash, entre jeune Werther et zombie pas frais. Il n’y a donc pas très loin du batcave au gothique, et les deux termes sont finalement assez proches. Les groupes, pas très nombreux quand même, ont pour nom Siouxsie and The Banshees, Alien Sex Fiend, Bauhaus, Virgin Prunes, Sisters of Mercy... Si le batcave n’avait pas existé, il n’aurait sans doute pas été si nécessaire de l’inventer. Mais il existe, alors profitons par exemple du Alice de Sisters of Mercy en avouant que c’est carrément bath comme chanson.

Coldwave

Brrrr. Vous sentez ce frisson vous parcourir l’échine ? voici la coldwave, l’équivalent français (cocorico) du post-punk. Hé oui, en France on s’est lancé corps et âme dans le genre, et celui-ci nous l’a bien rendu puisque nous comptons quelques jolis fleurons new wave à notre actif : Taxi Girl, Marquis de Sade, Charles de Goal, Trisomie 21... et des centaines d’autres plus ou moins connus. J’imagine que ce n’est pas une surprise si je vous dis que la coldwave n’est pas dédié à la franche rigolade et à la bite au cirage. Quand on sait que le genre doit beaucoup à Cure et Joy Division, un peu à Depeche Mode pour le côté dansant, on comprend que les veines coupées font partie du décor (remember Daniel Darc). La coldwave se chante avec un balai dans le cul, tout raide, avec une voix qui sort de l’œsophage. Les boîtes à rythme ont ce petit côté répétitif et las, idéal pour danser en affectant de s’en moquer. « Sommeil sans rêve », pour reprendre une phrase de Chercher le garçon, la coldwave est un genre tellement codé que peu de groupes ont réussi à le transcender. Beaucoup de chansons tendent à se ressembler les unes les autres, raison de plus pour mettre en avant Trisomie 21, duo intrigant qui lorgne vers l’indus et la synthpop (encore un drôle de genre !) et accouche d’un son 8-bits au minimalisme terrifiant.



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