Focus
The Forever Changes Concert

The Forever Changes Concert

Love

par Emmanuel Chirache le 2 septembre 2009

5

Paru en 2003 (Snapper Music)

Diminuer la taille du texte Augmenter la taille du texte Imprimer l'article Envoyer l'article par mail

Dans le cadre d’une série sur les plus grands concerts de l’histoire du rock, voici la deuxième pierre d’un édifice qui s’annonce imposant. Cette semaine donc, Love interprète en intégralité Forever Changes sur scène, 35 ans après sa sortie en 1967, avec un Ensemble de cuivres et de cordes suédois.

A l’heure actuelle, même les pires abrutis déclarent adorer Forever Changes, qu’ils considèrent bien sûr comme l’un des plus grands chefs d’œuvre de l’histoire du rock. Ce qu’il est. Mais il y a fort à parier qu’en 1967, beaucoup n’auraient pas daigné l’acheter. A sa sortie, le disque se classe en effet à la 154e place du Billboard 200. Pas de quoi se gargariser. D’ailleurs, le groupe se sépare un an plus tard, faute de succès. Et puis à quoi bon tourner en rond en Californie (le groupe ne veut pas jouer ailleurs) sans un orchestre digne de ce nom pour interpréter correctement les morceaux de cet album de pop symphonique ? Pourtant, quand bien même le philharmonique de Berlin les accompagnerait, Arthur Lee, Johnny Echols et Bryan McLean sont tous trop défoncés et dépendants à l’héroïne pour aligner trois notes d’affilée. Aux répétitions, Echols oublie même d’apporter sa guitare, alors difficile de continuer dans ces conditions.

Au moment de la séparation, Arthur Lee a 23 ans, c’est-à-dire toute la vie devant lui pour se cramer les ailes. C’est donc ce qu’il fera, non sans un certain talent, puisqu’il frôle l’overdose à la fin de l’été 68. Vite remis de ses émotions, Lee conserve le nom de Love et poursuit l’aventure en recrutant un personnel de mercenaires sans cesse renouvelé. Après tout, « Forever changes » comme on dit. Finalement, les années 70 seront pour lui synonymes d’albums médiocres et les années 80 de silence assourdissant. Il faudra attendre la fin de cette décennie pour entendre vaguement parler d’un Arthur Lee en activité. Mais la rencontre décisive aura lieu en 1994 avec Gene Kraut, un manager avisé et fanatique de Love, qui propose à Lee de tourner en Europe et en Angleterre avec son nouveau groupe, les Baby Lemonade, au line-up enfin stabilisé et tout entier dédié à la vision artistique de leur leader. Tout semble alors rouler dans le meilleur des mondes. Hélas, la jolie petite histoire ne dure pas longtemps. Après deux ans de concerts réussis, le chanteur est arrêté pour possession illégale d’arme à feu, soit la troisième condamnation dans la faste carrière de son casier judiciaire, ce qui équivaut en Californie à une peine de prison obligatoire. Ce sera 12 ans, dont 7 ans ferme, pour le « black freak ».

A sa sortie de prison en 2002, Kraut l’attend avec une idée. Américain installé en Suède depuis des années, le manager a travaillé autrefois avec un producteur suédois talentueux qui maîtrise les orchestrations de cordes comme personne. Surtout, ses arrangements délicats rappellent à Kraut un disque qu’il vénère et qu’il écoute depuis 35 ans. Oui, vous avez deviné. Forever Changes. Les concerts de Love et des Baby Lemonade se feront désormais avec un Forever Changes String & Horn Ensemble, un orchestre de cordes et de cuivres scandinave dirigé par Gunnar Norden, l’arrangeur en question. Il s’agira pour ce Love nouvelle formule de jouer en entier et dans l’ordre les chansons du chef d’œuvre de 1967, auxquelles s’ajoutent en supplément quelques pépites comme 7 And 7 Is ou Signed DC. Le 15 janvier 2003, la bande fait escale au Royal Festival Hall de Londres, livrant une performance proprement hallucinante. Pour le constater, rien de plus simple. Il suffit d’appuyer sur Play.

Car le concert a fait l’objet d’un double disque à se procurer d’urgence si ce n’est déjà fait. A 57 ans, Arthur Lee chante avec cette même voix incomparable qui a rendu ses chansons si uniques. Dès l’ahurissant Alone Again Or, il remplace le défunt Bryan McClean, qui interprétait l’originale, d’une façon si subtile qu’il n’y paraît aucune différence. Les arrangements de Gunnar Norden contribuent aussi à la magie de l’instant et respectent la plupart du temps ceux du disque. Les arpèges des guitares acoustiques, les frottements des archets sur les cordes, ou encore le majestueux solo de trompette, tout sonne littéralement à la perfection. Lorsqu’ils s’écartent de leur modèle, ces arrangements apportent une touche de fraîcheur qui démarque de fort belle manière la prestation des musiciens. L’introduction légendaire de A House Is Not A Motel, par exemple, sort victorieuse de la comparaison tant elle est jouée ici avec énergie, sans oublier ce duel de guitares électriques décapant qui n’a plus grand chose à voir avec celui de 1967. Et le final retravaillé de The Red Telephone vaudrait à lui tout seul une statue érigée à la gloire d’Arthur Lee, entre Clark street et Hilldale avenue à Los Angeles.

Au fil des chansons, voilà qu’une sensation étrange et agréable s’empare de l’auditeur, celle d’écouter un album trait pour trait semblable à son prédécesseur, mais dans une version plus chaleureuse, dans une veine plus mature. Les paroles des merveilleux Old Man ou The Red Telephone, évoquant la vieillesse, la mort et la captivité, prennent une résonance nouvelle dans la bouche d’un homme qui sait désormais davantage de quoi il parle. Drogues, prison, dépression, Arthur Lee a connu l’enfer avant la rédemption qu’il goûte sur la scène du Royal Festival Hall. Pendant le dernier morceau de Forever Changes, le monumental You Set The Scene, il chante une phrase dont le sens retrouve enfin sa sérénité d’antan : « This is the time and life that I’m living / And I face each day with a smile » (« C’est l’époque et la vie que je mène / Je me lève chaque jour avec le sourire »). En écho, le dialogue flamboyant entre les cordes et les cuivres qui clôt le concert semble partager l’optimisme débonnaire du chanteur dans une espèce d’orgasme orchestral. Une véritable démonstration de coït auditif.

Reconnaissant envers ses musiciens, Lee déclarera ensuite : « C’est un groupe sacrément énergique. Chacune de ces anciennes chansons sonne comme si nous l’avions enregistrée la semaine dernière, ou comme si elles avaient été crées à l’origine par ce groupe-là. » Avec cette formation, Love fera le bonheur de l’Europe entière, dont la France, pendant encore trois ans. En 2006, âgé de 61 ans et atteint de leucémie, le hippie noir passera l’arme à gauche, écopant cette fois-ci d’une peine de perpétuité. On dira ce qu’on voudra, mais les lois sont mal faites.



Répondre à cet article

modération a priori

Attention, votre message n'apparaîtra qu'après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?
Ajoutez votre commentaire ici
  • Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom



Tracklisting :
 
Disque 1 :
 
1- Alone Again Or (4’19")
2- A House Is Not a Motel (4’08")
3- Andmoreagain (4’04")
4- The Daily Planet (3’42")
5- Old Man (3’39")
6- The Red Telephone (7’12")
7- Maybe the People Would Be the Times or Between Clark and Hilldale (3’57")
8- Live and Let Live (5’13")
9- The Good Humor Man He Sees Everything Like This (3’42")
10- Bummer in the Summer (2’34")
11- You Set the Scene (7’40")
 
Durée totale :50’17"
 
Disque 2 :
 
1- 7 and 7 Is (2’51")
2- Your Mind And We Belong Together (4’11")
3- Signed D.C. (6’49")
4- My Little Red Book (2’33")
 
Durée totale :16’31"