Livres, BD
Rock'n'Roll, La Discothèque Rock Idéale

Rock’n’Roll, La Discothèque Rock Idéale

Philippe Manœuvre

par Psymanu le 6 mars 2006

4,5

sorti en novembre 2005 chez Albin Michel, 216 pages.

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Philippe Manœuvre fait partie de ces gens dont la seule évocation du nom est déjà l’assurance de longs débats, de controverses. « Rédac’ chef » et mascotte de Rock & Folk, la revue qui réconcilie et réunit les vioques à blouson de cuir et banane gominée jusqu’aux minets fashionisés neo-punks dans le style, en passant par les babas sur le retour ou jamais partis, il porte haut l’étendard de toute cette musique qu’il aime, et qu’on appelle le rock. Et dire qu’il l’aime, c’est déjà lui faire insulte. Qu’on rit avec lui de ses bons mots ou qu’on haïsse ses manières de baroudeur ricanant, tout le monde s’accorde sur le fait qu’il vit le truc à fond de cale. Et puis qu’il sait, quand même, de quoi il parle. On l’a rarement vu autant monter au créneau qu’en ces temps où une sorte d’étincelle semble secouer notre jeunesse, et la pousser à empoigner des guitares. À nouveau. Lui est là pour donner un coup de main, à travers les concerts du Gibus, car il fallait, définitivement, qu’il en soit. C’est que Phil Man est à lui seul une certaine idée du rock’n’roll à la française. Avec quelques autres, dont son collègue Eudeline, ceux qui ont vu, ceux qui étaient là, avant.

Ici, quel est son propos ? Il s’agit d’un bouquin, plutôt joli, avec une couverture qui sent déjà bon le vieux vinyle. Il recense ou prétend le faire, les 101 disques qui sont les « incontournables ». Les pierres angulaires, ceux qui ont été précurseurs ou ceux qui ont le mieux synthétisé un courant existant, ceux qui ont marqué durablement, et ceux qui resteront, Mr. Manœuvre en fait le pari. En fait, il s’agit grosso modo de la reprise d’une rubrique déjà existante dans la revue Rock & Folk, « la discothèque idéale ». Rubrique qui avait déjà un précédent sous la forme d’un Hors Série (intitulé Disco 2000) paru à l’occasion du changement de millénaire, mais cette fois le propos est profondément argumenté, remis précisément en perspective. L’impression de déjà-vu de l’ensemble est balayée par l’histoire même et les combats de son auteur. Lui veut aider la jeunesse du rock, l’aiguiller peut-être : voilà pour elle ce guide qui peut servir de référence, comme un petit cours d’histoire vite fait, pour donner des idées, pour que « ça serve de leçon », qui sait ?

Ce qui aurait pu servir au déballage de clichés sur des disques que « chacun sait » qu’il faut connaître révèle à la lecture, et par l’éclairage d’une excellente interview en guise de prologue, une vraie volonté de bien faire, un désir de ne rien céder à la facilité. Ainsi, à côté des grands classiques attendus tel The Dark Side Of The Moon, In The Court Of The Crimson King, The Velvet Underground & Nico, et les autres, on trouve des choix moins évidents, plus discutables. Pourquoi préférer le End Of The Century des Ramones à leur premier effort éponyme, ou à It’s Alive ? Pourquoi The Clash et pas London Calling ? Aucun Cream dans la liste ? Il est où Ziggy Stardust ? Diana Ross, what the fuck ?? Chaque choix de chronique peut être invalidé a priori, mais lorsque Manœuvre explique, on comprend. On comprend pourquoi « il fallait » cet album et pas un autre, que ça n’enlève rien aux malheureux laissés pour compte, mais qu’à un moment donné, « s’il ne faut en garder qu’un »... Bien sûr, pas mal de plébiscites commerciaux passent à la trappe. Pas de U2, ni de Queen, bye bye Depeche Mode, mais, encore une fois, lorsqu’on saisit le propos de Manœuvre tout au long du bouquin, on en comprend les raisons, et on ne lui en veut pas. Inutile de revenir sur l’amputation 80’s, Phil s’en est expliqué à longueur d’entrevues, c’est son coup de gueule à lui, et puis c’est son livre à lui quand même, merde. Et puis il n’a pas tort de toute façon.

Et puis, y a le style Manœuvre. Celui qui a suscité et suscite toujours des vocations, ce verbe enflammé, souvent péremptoire mais que la passion, qui transparaît en chaque lettre, excuse à juste titre. Quand Philippe Manœuvre parle des Stones, il se passe toujours quelque chose, et on a envie de les aimer autant que lui, ces Cailloux, eux ou qui que ce soit d’autre d’ailleurs, et d’en parler aussi bien. C’est chaleureux, ça a pile ce petit côté « too much » qui fera sourire sans jamais ternir le propos. Parfois, on se dit « attends, Philippe, tu peux pas dire ça ! », mais tout de suite, dès la phrase suivante, on le verrait presque face à nous, remplissant notre verre, exalté et souriant marquer soudain une pause et reprendre « mais si, attend, je vais t’expliquer ». Y’a de la vie, et y’a un échange, de lui à nous, et par écho, de nous vers lui lorsqu’on admet enfin que si l’on ne partage pas forcément son point de vue, le sien se défend tout de même vachement bien.

Cette Discothèque Rock Idéale ne restera pas « dans les bacs ». Elle sera annihilée, réduite à néant dès qu’un autre publiera la sienne, en plus gros, en plus trop, ou même tout simplement lorsqu’un peu de temps aura fait son œuvre, lorsqu’on sera juste passé à autre chose plus d’actualité. Manœuvre l’admet, il en fait son deuil, c’est pas grave. Parce que peut-être qu’un peu de son message sera passé. Et puis on pourra toujours s’y replonger pour y retrouver une info, un détail. Et la lecture en est tellement agréable qu’on y passera plus de temps que nécessaire. Il nous aura bien eu ! Mais il le fallait ce bouquin : c’est un excellent catalogue à but quasiment non-lucratif, un truc qui manquait à notre bibliothèque et que son auteur semble ravi de nous filer. À nous de le faire tourner ?



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