Chansons, textes
Thirteen

Thirteen

Big Star

par Céline Bé le 19 avril 2010

Thirteen est sortie en 1972 sur #1 Record. Elle se trouve aussi sur l’album Live (1992) et dans la compilation Keep An Eye On The Sky (2009).

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Thomas Sotinel, à l’époque où il s’occupait encore de musique, écrivait dans les colonnes du Monde que Big Star, dont les albums allaient finalement être réédités en CD, était l’« Atlantide du Rock’n’roll » [1].

Il faut dire qu’à l’époque, « on sait que Big Star a existé, mais peu de gens l’ont entendu ». Le groupe n’a en effet vendu que très peu de ces trois opus, à la fois parce que sa musique ne correspondait pas à l’air du temps et parce que l’organisation de la distribution a été catastrophique : le premier album, #1 Record, était tout bonnement introuvable chez les disquaires. C’est justement sur #1 Record que se trouve la chanson justifiant le plus que Sotinel parle d’Atlantide : la mythique Thirteen.

N’ayant pas été choisie comme single, Thirteen a partagé le devenir de son album fantôme. Comme lui, elle tombera dans les limbes. Car non seulement Big Star ne connaît pas le succès commercial que laissait envisager la gloire passée du leader Alex Chilton avec les Box Tops, mais le groupe se sépare très rapidement, et seul #1 Record est élaboré alors que Chris Bell, co-fondateur de Big Star, est encore de la partie. Il faudra donc se lever de bonne heure pour entendre Thirteen : il n’y a que très peu de disques vendus et le groupe n’est pas là pour l’interpréter en concert. D’autant qu’Alex Chilton mène sa carrière en solo à bas bruit et ne veut plus entendre parler des « choses du passé ». Il dit n’éprouver qu’ « incompréhension » pour ceux, le magazine Rolling Stone par exemple, qui voient dans #1 Record l’un des plus grands albums de l’histoire du rock [2].

Thirteen ne survivra d’abord que sur les ondes des radios des campus américains, qui continuent de la diffuser régulièrement, au point qu’elle devient un classique pour les étudiants. Le mythe s’étend au-delà des milieux étudiants lorsque Big Star est redécouvert par les groupes des années 1980, R.E.M. en particulier. Alors qu’Alex Chilton sombre dans la dépression et la drogue, les albums de Big Star sont enfin édités en CD (1992-1993). Dès lors, toujours plus de groupes se revendiquent de Big Star (Cat Power, Jeff Buckley, Placebo…) et les reprises de Thirteen fleurissent, de Magnapop (1992) à Eliott Smith en (2007) en passant par Garbage (1998) et Wilco (1998), entre autres. En 2004, Rolling Stone déclare Thirteen la 396ème meilleure chanson rock de tous les temps : la chanson fantôme est devenue un mythe du rock.

C’est au sens fort que l’on peut parler de mythe, Thomas Sotinel ne s’y est pas trompé. Comme la mythique Atlantide, Thirteen est d’une beauté irréelle et intemporelle. Les arpèges entremêlés de deux guitares folk, les harmonies de chœurs, la voix alanguie de Chilton sont dignes du paradis englouti. Sur cette ambiance céleste vient se greffer une mélodie simple et belle, que l’absence de ligne de basse et de percussion laisse planer. Il en ressort une impression d’irréalité, un léger flottement du sens. Ce n’est pas plus mal, puisque ce qui est en apparence une tranche de vie – on imaginait déjà le jeune Alex, amoureux, inviter la fille à la piscine de Memphis – est en fait une vue de l’esprit : Chilton ne pouvait avoir 13 ans et parler de Paint It Black puisque les Stones ont sorti leur hit lorsque Chilton avait déjà…18 ans.

Mais c’est le propre du mythe de flirter entre le réel et l’irréel, ou, plus précisément, de faire appel à l’irréel pour mieux donner à comprendre le réel. À travers la réinvention d’un mini-drame amoureux, l’auteur-compositeur Alex Chilton parvient à condenser toute l’essence de l’adolescence dans 2 minutes 30 de musique : l’école, la piscine, les sorties du vendredi soir, le père gênant, les discussions où l’on refait la musique…

Won’t you let me walk you home from school
Won’t you let me meet you at the pool
Maybe Friday I can
get tickets for the dance
and I’ll take you
 
Won’t you tell your dad, « Get off my back »
Tell him what we said ’bout ’Paint It Black’
Rock ’n Roll is here to stay
Come inside where it’s okay
And I’ll shake you.

C’est là que transparaît la nostalgie d’un âge d’or du rock, qui correspond pour Chilton exactement à ce printemps 1964, quand les Beatles ajoutent Memphis à leur tournée. Le petit Alex, 13 ans ( ! ), en est changé à vie : il se détourne du jazz de papa et s’exclame, avec toute une génération : « Rock’n’roll is here to stay ! ». Peut-être commet-il lui aussi, comme son narrateur, l’erreur de croire que la passion commune pour le rock suffira pour gagner la fille. Toujours est-il que la ballade commence subrepticement à tourner au vinaigre, le rythme s’emballe discrètement après le break instrumental, l’absence de réponse de la gosse commence doucement à nous déranger. Malaise latent, ça s’annonce mal.

Won’t you tell me what you’re thinking of
Would you be an outlaw for my love
If it’s so, well, let me know
If it’s « no », well, I can go
I won’t make you

Au-delà de la petite histoire, Thirteen nous apprend quelque chose de toutes les adolescences. Solitude, incompréhension des parents, rêves, naïveté, attente angoissée de réponses : une représentation « mythique » mais pas « idéalisé ». Une ballade mièvre sur un mélodrame adolescent n’aurait pas pu devenir une légende du rock. La candeur romantique, le timbre encore juvénile de Chilton et la pureté harmonique ne cachent pas la fêlure : l’histoire d’amour sent le brûlé, la voix vibre étrangement dans le troisième couplet, quand le narrateur se prend à exiger une réponse. Un avant-goût de ce que fera Chilton par la suite, ne serait-ce que sur le dernier album de Big Star, Third, avec [Holocaust, par exemple.

Si Thirteen a donc effectivement tout du mythe (évocation, transmise par une tradition orale anonyme, d’un passé stylisé qui nous apprend quelque chose de la condition humaine), elle en accomplit surtout le rôle le plus fondamental : transmettre des valeurs et servir de modèle. D’abord, l’auteur-compositeur-interprète [3] est un modèle de figure rock : il est talentueux, certes, mais c’est surtout l’incarnation des valeurs fondamentales du rock, l’authenticité – il plaque son premier groupe, les Box Tops, malgré le succès commercial qu’ils rencontrent – et le retrait du monde – lors du passage de l’ouragan Katrina à la Nouvelle-Orléans, où il était établi depuis 2005, il avait même été porté disparu pendant quelques jours avant de finir par donner signe de vie. Ensuite, Thirteen est un modèle de chanson rock. D’une part, elle montre le rôle identitaire qu’attribue le rock à la musique : le narrateur construit sa personnalité par ce qu’il écoute, et croit que la fille qu’il aime aussi ; la chanson elle-même se définit par les références à l’âge d’or du rock. D’autre part, elle est le parfait exemple de la chanson qui ne se contente pas de parler d’un affect, mais qui le créée chez l’auditeur. Chilton, tant par son interprétation que par son écriture, fait que celui-ci se sente réellement comme un adolescent, qu’il sente la déception et l’espoir.

Quand il évoque son compagnon de l’époque de Big Star, le batteur Jody Stephens retient justement de Chilton ce talent pour faire sentir l’émotion du moment [4]. Pour comprendre en quoi celui-ci consiste, il suffit d’écouter les paroles d’un fan, Paul Westerberg. Le leader du groupe The Replacements, se référant à une autre ballade acoustique ultra-courte de Big Star, I’m In Love With A Girl [5], chante la confusion entre l’amour dont parle la chanson et l’amour que créée la chanson, confusion qui créée l’amour pour la chanson (…si, si), dans le refrain de sa chanson « hommage » Alex Chilton [6] :

I’m in love. What’s that song ?
I’m in love with that song.

Il paraît qu’Alex Chilton détestait cette chanson…



[1Dans Le Monde daté du 9 avril 1992

[2Interview citée dans Libération le 19 mars 2010

[3Même si la chanson est crédité Bell/Chilton, c’est Chilton seul qui la composée et écrite. Les deux leaders originaux de Big Star sont effectivement venus à l’enregistrement de #1 Record avec leurs propres chansons, ils les ont créditées de leurs deux noms pour imiter leurs idôles, Lennon/McCartney.

[5La chanson I’m In Love With A Girl se trouve sur l’album Radio City (1974, Ardent) de Big Star.

[6La chanson Alex Chilton se trouve sur l’album Pleased to Meet Me (1996, Ardent) de The Remplacements.

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Thirteen est sortie en 1972 sur #1 Record (Ardent). Elle se trouve aussi sur l’album Live (1992, Rykodisc ) et dans la compilation Keep An Eye On The Sky (2009, Rhino).