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Alastair's First Plaint

Alastair’s First Plaint

AFP

par Béatrice, Vyvy le 3 avril 2007

4,5

paru en 2001 (Bush Pro-Dust)

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« Tumby Bay a à peu près autant d’attrait qu’une pom-pom girl retraitée : elle a dû être charmante, longtemps avant que je sois né... » Définitivement, Padraic O’Connor, le flamboyant chanteur d’AFP, a le sens de la métaphore, mais pas celui du slogan publicitaire : ce n’est pas avec ce type d’ambassadeurs que la charmante station balnéaire de Tumby Bay, située dans un recoin de la Péninsule d’Eyre, à la pointe australe de l’Australie, va réussir à renouveler sa population et à prospérer, à moins de refonder son économie sur le développement des toutes premières maisons closes pour gérontophiles du monde moderne. Cette refonte des structures industrielles et commerciales de la commune, célèbre pour sa digue et ses couchers de soleil, n’étant a priori pas à l’ordre du jour, le moins qu’on puisse dire est que le jeune homme, si flamboyant et flambeur qu’il soit, se montre farouchement ingrat envers sa ville natale, à qui il doit beaucoup plus qu’il n’acceptera jamais de l’admettre. Oui, cette ville, il la déteste, l’abhorre, l’exècre - et, soit dit en passant, on le comprend. Mais s’il l’avait aimée, le disque dont il est question ici n’aurait selon toute vraisemblance jamais vu le jour, et l’article que vous avez sous les yeux n’aurait jamais connu l’insigne honneur d’être rédigé par des mains fébriles, subjuguées par l’extraordinaire inventivité et la magistrale nonchalance avec laquelle les morceaux tordus et tortueux déploient leurs ailes chatoyantes et font onduler leurs écailles luisantes dans un monstrueux combat de chimères.

La légende, omnivolente à défaut d’être toujours omnipotente, veut en effet que ce soit au cours d’une énième balade cathartique le long de la plage de Tumby Bay que Padraic O’Connor fit la connaissance des quatre énergumènes avec qui il allait à compter de ce jour passer le plus clair de son temps, et esquisser, échafauder et élaborer minutieusement les trois chapitres de son œuvre - chiffre bien entendu voué à se multiplier, s’élever à diverses puissantes et idéalement à prospérer sur une asymptote en l’infini. La légende veut également qu’il ait passé le plus clair, et aussi le sombre, de son temps cloîtré dans sa cave, justement parce qu’il haïssait tout ce que sa pourtant charmante (...) ville natale pouvait modestement lui proposer, et la légende rajoute qu’il n’y avait guère plus à y faire qu’éplucher les kilomètres de papier imprimé de la bibliothèque de son père et extraire de ses précipités synaptiques des mythes débraillés et décadents, sur lesquels planait (et plane encore) l’ombre lugubre d’Alastair Cromwell, sorte d’alter ego farouche et ténébreux qui rôderait dans le labyrinthe désertique du bush australien. Bien sûr, cette légende, pour si modeste et particulière qu’elle soit, n’en est pas moins une légende qui se respecte, et comme toute légende qui se respecte, elle s’appuie sur un fond de vérité, qui s’est magnifiquement cristallisé dans l’œuvre d’AFP afin que plus personne ne puisse avoir l’audace de venir contester à la légende son droit intrinsèque à la divagation, la broderie et l’enjolivement.

AFP sert donc, depuis sept ans, de tribune et d’exutoire à Padraic O’Connor, enfin autorisé à s’évader de la morne Tumby Bay, au sens propre (au figuré, il l’avait déjà pas mal fait) ; mais il ne faudrait pas pour autant croire que le destin d’AFP obéit aux seules injonctions et injections créative du rouquin dégingandé qui lui prête sa voix. AFP est plus qu’un quintet, c’est un pentagone à cinq sommets tous bien déterminés à n’en faire qu’à leur tête et à entraîner les autres dans leur direction . Bien sûr, pas deux ne veulent aller vers le même endroit, mais pas un n’est moins fort, persuasif ou têtu que les quatre autres, de quoi il découle que le groupe arrive à se maintenir en un équilibre miraculeux et acrobatique, toujours sur le fil, et au bord de l’implosion explosive. On a du mal à saisir comment cinq si fortes personnalités arrivent à se canaliser, se catalyser et s’émuler sans que l’ensemble ne se déchire, ne dérape ou ne déraille irrémédiablement, mais le fait est qu’elles y arrivent avec une virtuosité faille. Tout l’art d’AFP réside dans ce savant dosage de déséquilibres et de pirouettes plus audacieuses les unes que les autres, dans cette arrogance éhontée qui leur fait oser s’attirer mutuellement de failles en failles, valser sur les bords des précipices et enchaîner les cascades périlleuses réglées au millimètre près, en laissant croire à chaque seconde qu’ils vont commettre l’erreur fatale qui fera tout tomber, se briser et se répandre par terre, mais en ne la commettant jamais.

Cela fait trois albums etune poignée d’EPs que Padraic et ses acolytes Mike Parton, Alicia et Ophedia Squellor et Dorian Emanon pratiquent la haute voltige mélodique et l’acrobatie rythmique, trois albums qu’ils rient insolemment au nez de ceux qui ne cessent de prévoir leur chute imminente et qu’ils taillent dans la roche le chemin (long, tortueux et encombré, cela va de soi) de leur petit bonhomme, qu’ils se plaisent d’ailleurs à égarer au milieu de forêts soniques et de plaines acoustiques. Le dernier né, Satellites, Kettles & Pot, s’étire en divagations oniriques et claustrophobes au gré des fluctuations instrumentales du touche-à-tout qu’est Mike Parton, avant que le magistral Paradigm Shift qui lui sert de clef de voûte ne viennent retourner la médaille et électriser les morceaux suivants qui s’entrechoquent comme autant d’atomes ionisés fracturant une série de fractales, orchestré par les guitares épileptiques d’Ophelia Squellor. Son prédécesseur, Tombledon Bay, est un hommage amer à la ville qui a vu naître le groupe, et dépeint une Tumby Bay fantasmagorique, point de rencontre des suicidés et des suicidaires qui s’y livrent à leurs dernières orgies de larmes glauques et de pensées noires.

Quant au tout premier de leurs bébés, le sépulcral et désertique Alastair’s Firts Plaint qui fait l’objet de cet article, il retrace, comme son nom le laisse deviner, le parcours solitaire d’Alastair Cromwell qui a eu le temps de grandir, emmitouflé dans les neurones qu’on devine sacrément sinueux de Padraic O’Connor, et a fini par sortir faire ses premiers pas dans le bush du milieu de l’île australienne, s’y perdre et s’y enraciner. Le premier manifeste du groupe relate, en treize tableaux, le périple et les errances du personnage, ses mésaventures rocambolesques et ses rencontres fabuleuses, ses états d’âmes et ses lamentations. Si abracadabrantes et extravagantes que soient les histoires que dessinent la musique et le chant, si ésotérique et onirique que soit l’univers qui se meut au gré des variations tonales et vocales, on ne peut s’empêcher, le temps que dure l’album, d’y croire et de s’y croire. Il faut dire qu’ils commencent fort, et nous projettent dans ce désert peuplé de fantômes en haillons et de chimères boiteuses dès le titre introductif, le bien nommé Booh. Morceau spectral modelé par Mike Parton à l’aide de sa clique d’outils-à-bruits divers et variés (clavier déglingué, massue, percussions ésotériques, chignole rafistolée, violon éventré, cuivres rouillés...) ponctués de bruits sourds et de « Booooh... » (ben oui) inquiétants qui viennent troubler la complainte déchirante de la scie musicale, l’ouverture de l’album se pose comme une plume de griffon (sombre et ivre) sur un lac muet et signale qu’on pénètre dans un sanctuaire sacrifié où bien peu se sont déjà risqués...

Après cette plongée vertigineuse dans les méandres de l’imaginaire sonore du groupe, on touche terre, et une terre sèche - seule une guitare, sèche elle aussi, se fait entendre au début d’Alastair’s Lament (que les autres instruments viendront étoffer par la suite), avant que la voix profonde et éraillée de Padraic O’Connor résonne pour dépeindre les grands traits de la vie du protagoniste. Errance, solitude, ennui, angoisse, tristesse, les thèmes sont familiers (pour ne pas dire rabâchés), mais pris à rebrousse poil, avec une légère dose d’humour sombre savamment distillée entre les arpèges asséchés et les doux battements de tambours.

AFP ont apparemment décidé de faire dans la mélancolie asséchée de toutes ses larmes et dans le désespoir solitaire de l’homme paumé dans une vaste étendue désertique ; suite à cette longue présentation désabusée du héros mal barré, se pose une complainte de cœur brisée qui chancelle sur le fil de trois accords martelés sur quelque chose qui sonne comme un vieux piano enroué. On reste dans le rêche, dru, sans concessions, Padraic s’écorche toujours autant la gorge de désespoir en tentant d’assécher le désert pour apaiser sa soif, à moins que ce ne soit pour noyer ses remords - entreprise ambitieuse, dont il détaille le déroulement sur Drink The Desert Dry. Il ne manquerait qu’un harmonica pour qu’on se croit en présence d’un hybride australien entre Johnny Cash et Tom Waits, sauf qu’apparemment, ni Mike Parton et sa quincaillerie, ni les sœurs à la guitare et à la basse ne l’entendent de cette oreille. Sans en avoir l’air, les trois s’immiscent dans le duo que forme le chanteur et le batteur, et, discrètement, graduellement, entreprennent d’embraser les étincelles et de transformer la ballade désolée en complainte cauchemardesque et cacophonique d’instruments torturés. En à peine cinq minutes, le morceau mue et mute, et alors que le tempo s’accèlère, se fond dans son successeur, une drôle de chanson enlevée au refrain éclatant, qui semble parler encore une fois de voyageur sans but. O Kennewick Man (Far Travelin’ Again) nous éloigne en effet beaucoup de la poussiéreuse Australie et des mésaventures d’Alastair Cromwell, pour nous compter celles du « plus vieil homme d’Amérique, qui dort dans une cave après avoir été arraché à sa crique paisible ». D’où ces charmants jeunes gens connaissent l’histoire de l’Homme de Kennewick, squelette vieux de 9600 ans trouvé sur les berges d’une rivière de l’Etat de Washington, on ne le saura jamais... et d’où ils tirent l’idée de s’en inspirer pour une chanson, encore moins, ce qui n’empêche pas la chanson d’être particulièrement efficace (coup de massues et crissements de scie aidant).

Une Sad Slow Ballad au numéro déconcertant, et pas si triste ni lente que son titre ne le laissait présager plus tard, et on se prend un farfelu Life is a Lemon Slice dans la gueule. Braillant un refrain digne des Pogues les plus éméché sur un fond instrumental particulièrement décadent et un rythme soutenu par une batterie passablement éthylée, Padraic nous assène une jolie leçon de philosophie tout en décrivant une bagarre sans queue ni tête dans un bar paumé. Les deux filles mènent la danse, entraînant le chanteur dans une valse tournoyante dont il restera ivre sur tout le reste du disque.
Parce qu’à partir de ce moment, les choses déconcertantes commencent pour de bon, et toute tentative de description serait vaines et inadéquate : comment parler d’une chanson intitulée (« Let’s Not Bicker And Argue About Who Killed Who !... » qui se proclame « protest song contre le négationnisme et les génocides » et avance des arguments aussi inattaquables que le « ’Let’s not bicker and argue about who killed who’, he said/ And I shot him dead » qui lui sert de refrain ? Comment décrire l’incroyable Wailing Wallabys, où l’on croit effectivement assister à un concert de gémissements de wallabies agressés par une guitare et une basse apparemment d’accord pour distordre toute notion préconçue d’harmonie ? Comment retranscrire les deux déchirantes Sad Slow Ballads qui ponctuent la deuxième moitié du disque, et arracheraient des larmes au plus stoïque des wallabies (l’explication de leurs gémissements, peut-être ?) ? Et comment parler du solo de cor poignant de la magnifique Flugelhorn Blues, preuve s’il en fallait que le bizarre, le touchant et le poétique peuvent se rencontrer, s’aimer et enfanter de très jolies hybrides ?

Alastair change, au gré les ambiances de l’album, et le clame une dernière dans Alastair’s Move... doucement mélancolique mais déterminée, la chanson ne nous dit pas où il va... On le découvrira dans l’inégalable morceau de conclusion, phantasme de sept minutes sur l’Au-delà, où une guitare, une basse, une batterie, un clavier et une multitude d’instruments non identifiables (mais très bruyants), très probablement sous l’influence d’une mixture très concentrée de peyotl et de LSD, tissent une toile onirique de sons et d’atmosphères... pour la couper net, et abandonner l’auditeur dans une espèce de confusion émerveillée, qui demande à réentendre ça, histoire d’être sûr qu’un groupe et un disque pareils sont bel et bien réels.



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Tracklisting :
 
1. Booh (2’22’’)
2. Alastair’s Lament (5’06’’)
3. Drink The Desert Dry (4’37’’)
4. O Kennewick Man (Far Travelin’ Again) (3’57’’)
5. Sad Slow Ballad # 1,414 (1’41’’)
6. Life Is a Lemon Slice (3’46’’)
7. « Let’s Not Bicker And Argue About Who Killed Who !... » (4’58’’)
8. Sad Slow Ballad # 2,71 (6’09’’)
9. Wailing Wallaby (4’00’’)
10. Flugelhorn Blues (3’53’’)
11. Alastair’s Move (2’49’’)
12. Sad Slow Ballad # 3,1416 (3’14’’)
13. The Great Beyond (7’06’’)
 
Durée totale : 51’08’’