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DesertFest 2013

DesertFest 2013

par Sylvain Golvet le 2 mai 2013

Le DesertFest organisé depuis l’année dernière entre Londres et Berlin par plusieurs promoteurs associés (avec quelques variantes de programmation d’une ville à l’autre) est l’occasion de célébrer le desert rock dans son acceptation la plus générale du terme. On y parle donc de stoner évidemment mais aussi de doom ou de de psyché. Le festival est la preuve de la vitalité de cette scène qui explose ces dernières années avec un nombre assez impressionnant de groupes s’en réclamant. De quoi donc remplir une programmation répartie sur trois scènes et pendant trois jours, sans aucun temps mort. Et vous savez qu’à Inside Rock on n’est pas les derniers à se plonger dans les méandres du genre.

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Trois jours de riffs de bûcherons et de saturations en tout genre seront l’occasion de souligner une évidence : un concert ça se raconte à son public, c’est une histoire, un spectacle où la musique seule ne suffit pas (toujours). Cela semble tomber sous le sens mais il semblerait que cela ne le soit pas pour tous les groupes. Oui, on est ici comme au théâtre. Oh, il est tout à fait possible de se passer de tout storytelling, de faire uniquement confiance en sa capacité à faire remuer la tête de l’auditeur dans un rythme plus ou moins rapide. Beaucoup le font d’ailleurs, on le verra et on ne peut pas leur en tenir rigueur dans le sens où le plaisir est tout de même là. Néanmoins, ces prestations ne restent pas autant dans les mémoires et finissent assez vite dans les limbes de notre cerveau parmi les moult concerts enchaînés comme on va à l’usine.

C’est parti pour un retour des meilleures et des pires prestations londoniennes de ce nouveau et excellent festival sous l’angle du storytelling.

• Le storytelling conceptuel

Un concert (et à fortiori un groupe) c’est d’abord un concept qu’il faut suffisamment bien présenter pour que le public daigne venir.

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Yawning Man
Yawning Man, legend of the desert

Pour convaincre le public européen amateur de stoner de se pointer, le DesertFest avait tablé sur un principe en vogue dans le metal actuel : la reformation. Quoi de plus évident pour faire de son festival un vrai évènement ? Le samedi c’est carrément les 3 groupes de têtes d’affiches qui viennent pour un concert exclusif : Unida, Dozer et Lowrider. Le dimanche c’est Pentagram qui se colle à l’exercice. Et pour commencer, la soirée du vendredi est consacrée à la réunion de Yawning Man et de Fatso Jetson, avec en commun la figure tutélaire de Mario Lalli, l’un des pionniers du desert rock. Même si on ne peut pas à proprement parler de reformation ici, on est bien aussi dans la gestion de patrimoine.

Ce genre de communication est quitte ou double. Elle fait indéniablement venir les gens en masse. Mais ceux-ci ne sont pas à l’abri de la déception face à une prestation trop attendue. Clairement, c’est un peu le cas de Pentagram qui n’a que son concept pour lui, le groupe formé autour de son leader historique (et un peu décati) n’offre ce soir-là qu’un ersatz un poil informe de doom-post-Black Sabbath. Pas minable, non, juste un peu banal pour terminer un week-end plutôt intense.

Constat moins déceptif avec Dozer et Lowrider. Déjà parce que les Suédois sont plus « frais » et ont encore de bons réflexes. Il faut dire que leur formule post-Kyuss musclée fait toujours mouche. Dozer plus que Lowrider d’ailleurs, grâce à des morceaux mieux écrits et des allants pop mieux maîtrisés. Malheureusement pour nous, il s’en fallait de peu, mais le contrat Dozer n’était pas complètement rempli à cause du caprice étrange de Fredrik Nordin de placer ses vocalises un peu partout et pas toujours dans la justesse alors que sa voix était bien trop mise en avant par l’ingé son de l’Electric Balroom un peu aux fraises sur se coup. On a tout de même bien remué nos têtes.

Alors qu’avec Yawning Man, on sent beaucoup moins le poids des ans et c’est un trio très à l’aise et qui sonne on ne peut plus frais sur la petite scène de l’Underground (peut-être grâce à un ingé son expert puisque n’importe quel groupe du week-end y sonnait ici impeccablement). Il faut dire qu’on a affaire à des gens talentueux aussi en solo, comme le prouve la prestation très énergique de Mario Lalli avec Fatso Jetson juste après.

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Unida
Unida

Quand à Unida, le concept est simple, c’est John Garcia. Preuve en est l’arrivée sur scène du groupe puisqu’il commence son set par un instrumental avant la montée triomphale de son chanteur, acclamé par un public bien ravi de l’événement. Ensuite l’avantage d’avoir John Garcia dans son groupe, c’est qu’il ferait groover même les Shaggs. Évidemment les autres Unida ne sont pas les Shaggs, mais on peut quand même remarquer une différence de niveau entre les chansons d’Unida et celle de House of Broken Promises, le groupe du guitariste Arthur Seay qui jouait un peu plus tôt dans la même salle. Belle prestation en tout cas jusqu’à un Black Woman en rappel faisant chavirer la grande salle de l’Electric Balroom.

D’autres concepts auront pris corps ce week-end. Il n’y aura qu’un groupe avec une chanteuse, Witch Mountain sera celui-là. Il faut aimer le chant puissant d’Uta Plotkin pour adhérer complètement au doom de ce groupe. Entre un aspect lyrique et un fond bluesy, sa voix rappelle un peu Janis Joplin, y compris dans cette manie d’en mettre un peu trop. C’est presque dommage parce qu’elle peut compter sur un groupe talentueux au son quasi parfait, avec une mention spéciale pour le bassiste pas manchot.

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Ufomammut
Ufomammut alias « Le marteau italien »

L’autre concept en vogue du week-end sera celui du doom joué TRÈS fort et TRÈS lentement. A ce jeu-là on a pu tester ses capacités auditives avec Conan, Bongripper ou Cough, tous plutôt aguerris dans le genre mais assez vite interchangeables. Ce qui est moins le cas d’Ufommamut qui sait dérouler une écriture certes minimaliste mais qui a le mérite de progresser. Hypnotique et régressif comme il le fallait.

• Le storytelling visuel

Le storytelling passe aussi par ce qu’on choisit de montrer à son public, et pas uniquement parce qu’on laisse entendre. L’un des aspects efficaces du doom hypnothique de Bongripper par exemple, c’est justement d’accompagner ses coups de massues sonores par le geste. On assiste donc à des musiciens qui abattent leurs bras sur leur pauvre instrument comme s’ils les achevaient à chaque riffs. Et mine de rien, ça agit sur le spectateur qui lui aussi anticipe le coup autant qu’il l’appréhende.

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Truckfighters
Une soirée normale pour Truckfighters.

Dans le genre massacre d’instrument, Truckfighters n’y va pas avec le dos de la cuiller non plus. À travers le bouillonnant guitariste Mr Dango qui ne peut s’empêcher de sauter sur place, tourner sur lui-même et grimacer entre chaque riff, les Suédois envoient des tonnes d’énergie au public qui ne sera jamais aussi chaud bouillant que pendant cette heure bien chaotique. Ça pogotte sec donc, et Truckfighters en profite pour balancer au public de bonnes baffes sans temps mort (ou presque) pour le concert le plus galvanisant du week-end. Rien de tel qu’un groupe qui challenge son public et qui tire sa force de sa réaction pour que l’osmose spectateur/groupe se fasse à fond. Et les personnes qui auront vu leur « fuzzomentaire » sauront qu’il s’agit bien là d’un pur spectacle puisque ces gens sont bien nordiques dans la vie, à savoir discrets, sérieux et plutôt bosseurs.

Le visuel, c’est aussi une histoire de costume. Comment ne pas évoquer les gilets en peau de chèvre et les barbes improbables de Kadavar, groupe qui vit son revival heavy 70’s dans sa musique comme dans son look. Et sur la scène centrale et surélevée du Jazz Cafe, le trio nous permet de nous croire quelques instants dans un club anglais de l’époque où Cream aurait pu se produire. On passera sur les quelques pompages de riffs sur le Sabbath pour se laisser aller à bouger au rythme des mouvements de poils de ces excellents musiciens, auteur de deux albums impeccables.

Mais le visuel peut aussi être un drame pour un groupe. Vendu comme un mix de doom et de folk envoutant d’après le programme (toujours se méfier des programmes), le set de Pagan Altar promettait au moins d’avoir pour lui une certaine ambiance. Patatras, l’arrivée dans la salle nous a ramené très vite sur terre. Quel était le pire : le petit bassiste dandy qui avait l’air de ne pas savoir ce qu’il faisait là ? Le guitariste et son horrible chapeau mou de stade de foot ? Ou le sosie de Daniel Guichard en trenchcoat qui leur sert de chanteur ? Franchement quoi de pire comme message que de montrer un univers aussi peu cohérent, surtout quand le chant se veut un peu lyrique et dramatique (au sens premier du terme). Voilà ce qu’on peut appeler une prestation ratée.

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Pagan Altar
Et encore, là ils paraissent classes.

• Le storytelling entre les morceaux

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Dÿse
Dÿse aime aussi les endroits improbables.

Autre problème : il faut savoir meubler entre les morceaux. Même si certains ne s’embarrassent pas de l’impératif de se réaccorder (ce qui est assez improbable vue comment les cordes sont malmenées), c’est un moment de flottement qui est inévitable. Dès lors, comment meubler et ne pas créer une hémorragie de départs, d’autant plus quand tu es un petit groupe qui est là pour se faire découvrir. Prenez Dÿse. Ce duo d’Allemands tarés, œuvrant dans un mix de math rock et de stoner chaotique, maîtrise complètement cette partie du show grâce à son humour absurde qui fait mouche dès les premières secondes (« Hello, we are Metallica from South Africa. », « we’re happy to be back in Paris », ce genre de chose). Le public est déjà dans la poche. Et même si les impératifs techniques sont plus limités à deux, cela ne les a pas empêchés de développer cet aspect, quitte à incorporer l’humour et la surprise à l’intérieur même des morceaux. On garde le mystère pour ceux qui auront la chance de les découvrir, mais entendre le batteur entamer soudainement son break à la bouche en plein milieu d’un titre restera un des grands moments du festival. LA découverte du festoche.

• Le storytelling dans les morceaux

Certains groupes ont plus facilement la possibilité de raconter quelque chose en concert parce que leurs morceaux le fait déjà pour eux.

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NAAM
Naam, psychés jusqu’au bout des flammes.

Naam par exemple aime bien développer des morceaux sur la longueur, dans un esprit progressif, surprenant pour des gens de Brooklyn qui ont plus l’air d’être porté sur le post-punk et la no wave (leur guitariste supplémentaire pour la tournée joue avec Psychic TV, il n’y pas de hasard). Le long d’un set bien équilibré, Naam fera parler un clavier bien psyché, des chœurs éthérés et des relances puissantes, le tout souvent au sein d’un même morceau, tels les épiques Starchild ou Kingdom.

C’était également l’optique d’un groupe comme Ufomammut à une échelle plus minimaliste et répétitive, mais les lentes montées en puissance du trio étaient aussi impressionnantes qu’hypnotiques.

On peut aussi citer Glowsun dans cette catégorie, auteurs d’un excellent set dans un horaire pas facile, en début de dimanche dans la grande salle où la foule était encore bien clairsemée.

À cet exercice, les trois Colour Haze restent néanmoins les meilleurs. Menant le public part le bout de l’oreille, ils le baladent où ils le veulent et ce dernier en redemande. En cinq titres (dont un de 20 minutes), quasiment sans chant, le trio d’excellents instrumentistes développe sa science du récit grâce à un phrasé mélodique et rythmique d’une rare finesse. Une finesse qui lui permet de dynamiser leur son et de paraître bien plus bourrins que d’autres groupes quand ils mettent le paquet. Montées, ruptures, relances, le public est envoutés et remues les yeux fermés. Colour Haze, premier à l’applaudimètre de ces trois jours. Et c’était mérité.

• Le storytelling de set

Le top du storytelling c’est bien sûr quand l’histoire est diluée le long du set entier. Ce qui n’est pas forcément aisé en festival, là où la durée habituelle d’un concert est plus réduite en temps. Quoiqu’il arrive, rester une heure sur une scène sans lasser le spectateur demande du rythme.

Varier son set est plus aisé pour un groupe comme Fatso Jetson, qui puise son inspiration dans divers genres, du punk à la country en passant par la surf music. Et il peut se permettre de piocher dans un répertoire assez large, fort d’une discographie de six albums. Et même si ce soir là, l’optique était plutôt dans le muscle et la fougue, le spectateur peut toujours se demander à quelle sauce il va être mangé.

Groupe éphémère, Unida a un répertoire forcément plus limité, ça ne l’empêche pas de pouvoir gérer le rythme de son set. Outre l’entrée en matière étirée, le reste du concert a pris son envol progressivement jusqu’à être de plus en plus intense, jusqu’au Black Woman libératoire. Mais pour tenir une heure trente, il fallait aussi se ménager les muscles, d’où un intermède jam, où chaque musicien laisse parler son âme de musicien accompli pour faire son petit solo. C’est aussi l’occasion pour John Garcia de reprendre son souffle.

Il arrive aussi que son set subisse des ratés. Yawning Sons aura fait les frais d’une technique défectueuse, et Gary Arce subira tout au long du concert des problèmes de guitares ce qui nuira grandement à l’immersion dans la musique planante de ce projet musical. Dommage.

Une fois n’est pas coutume, on finira ce tour d’horizon par le premier groupe vu ce week-end, Mars Red Sky. Les Bordelais sortent un nouvel EP Be My Guide, c’est donc avec les morceaux prometteurs de ce dernier qu’ils commencent leur concert, prenant le risque de perdre les gens venus écouter ses titres préférés. Mais le pari plutôt gagnant, le trio se révélant un peu timide sur le début du set avec des morceaux pas encore bien rodés mais permettant de se chauffer ensuite pour les morceaux plus maitrisés de son premier album, gardant tout le long cet aspect langoureux si particulier du groupe.

• Le non-storytelling

Pour terminer, on peut aussi vous parler très brièvement des groupes dont on n’a pas grand chose à raconter de plus que le plaisir simple d’avoir vu des groupes de stoner honnêtes : Chron Goblin, c’était sympathique, Trippy Wicked c’était rigolo, Steak, c’était basique, Wo Fat, c’était gras et Turbowolf, c’était foufou. À l’année prochaine.



Vos commentaires

  • Le 20 mai 2013 à 22:26, par Saucisson En réponse à : DesertFest 2013

    Toujours aussi hypster par ici n’est ce pas ? ( « Le storytelling », c’est une blague hein ? ...)
    En plus cet article est mal écrit.

    « Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé. »
    On va voir si vous acceptez la critique.

  • Le 20 mai 2013 à 22:42, par Aurélien Noyer En réponse à : DesertFest 2013

    La critique, on l’accepte. Par contre, la comprendre, c’est une autre histoire.

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